Ingrid Caven    
 
Figures du féminin
 
  Cité de la Musique (Paris), les 3 et 4 mai 2006
Récitals
  Avec Jay Gottlieb au piano, Alain Beghin aux percussions et Sergio Armaroli aux percussions sur "Miss Z"
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Il y a foule, le jeudi 4 mai à la Villette: Ricky Martin et Ingrid Caven donnent chacun un récital, et si leurs publics respectifs n'ont pas tout à fait le même genre, la ferveur semble comparable: la fascination que produit la diva allemande sur ses fans (mélange de "branchés" et de personnalités, de Paquita Paquin à Bertrand Bonnello, qui par ailleurs filmait le concert) ne le céde en rien sur celle que provoque chaque sourire du divo latin.
L'entrée en scène d'Ingrid Caven donne le ton: après quelques phrases chantées dans la coulisse, elle déboule sur scène à toute allure et débite son texte comme si elle était pressée d'en finir, comme si tout cela ("tout ce cirque") n'avait qu'une importance très relative. Les mots sont triturés ("Des chansons tragiques / Des chansons très chics" devient "Des chansons tragiques / Des chansons trash-chics" (refrain de "La chambre 1050")...). Les phrases sont étirées ou au contraire accélérées. Le rythme est déconstruit. Les accents sont déplacés. Certains mots sont avalés ("Each man kills the things he loves" devient "Each man kills he love")... Si bien qu'on a l'impression qu'Ingrid Caven invente pour chaque chanson, même les standards les plus rabâchés, une langue et une musique nouvelles, fondées sur ce que l'on pourrait appeler une hyper-distanciation.
Car quelle que soit la diversité des répertoires et des traditions (le cabaret, l'anti-theater, la musique contemporaine, la chanson etc) qu'elle convoque, "Madame Fassbinder" utilise toujours le même dispositif interprétatif: ne pas chercher à transmettre l'affect de la chanson, mais seulement sa grimace tenue à distance par une ultra-théâtralisation critique encore exacerbée par une attitude outrancièrement désinvolte. Plus simplement, disons que tout l'art de Caven réside dans l'alliage émminement post-moderne de Brecht et du punk. Jusqu'à la destruction, l'auto-parodie, le ridicule, sans cesse frôlés (roulades, petits allers-retours incessants, hurlements divers etc) - (presque) toujours évités. Il suffit par exemple d'un geste, d'une main montrant le pianiste, rapide, précise, ou d'une posture, bras écartés contre le rideau, dos au public, ou encore d'une tête jetée en arrière lors de la sortie de scène pour un dernier regard lancé aux spectateurs, pour comprendre que, malgré nos craintes, plus Ingrid Caven s'approche du grotesque et même du grand Guignol, plus son génie brûle. Comme sur deux des morceaux commandés par la Cité de la Musique à Ingrid Caven, les magnifiques "Somnifère" et "Rêve" (textes respectivement de Hans Magnus Enzensberger et Jean-Jacques Schuhl, musique d'Oscar Strasnoy), qui permettent à la chanteuse, partition à la main, de réussir l'impossible alliance du jeu et de l'émotion, de Guignol et des larmes, du cliché et de la vérité, de la mise à mort et de la naissance. Le fantôme de Cathy Berberian rôde alentour.
Après l'entracte, nous avons droit à une nouvelle commande, "Miss Z", longue pièce électronique de Giuseppe Giuliano sur un extrait de Rose Poussière de Jean-Jacques Schuhl, dont le seul véritable intérêt est de nous permettre de constater qu'Ingrid Caven porte les lunettes à merveille. Evidemment Miss Caven en profite pour en faire un nouveau numéro de distanciation outrée et ironique en s'affalant sur son fauteuil entre deux lectures et en regardant sa montre ostensiblement à deux reprises: il est toujours divertissant de voir le chien mordre son maître, et la chanteuse de cabaret punk moquer l'institution qui l'accueille et la nourrit (la Cité de la Musique est dirigée par Laurent Bayle, ancien directeur de l'Ircam...), tout en riant aussi bien sûr en même temps de ceux qui pourraient vraiment préférer dormir qu'écouter une énième expérimentation sonore pseudo-moderne et vraiment vieillotte.
Après cet interlude purement comique, "Polaroïd cocaïne" permet à la diva de revenir en terrain familier (dope, tragédie de cabaret et post-modernisme), prélude à l'extraordinaire bouquet final (si l'on excepte le désormais désuet et facile "Ave Maria" trash, qui ne doit plus choquer grand monde, et surtout pas Gounod): "Valse de rimes", "Trans Europ Tango" et "Lalala", trois danses de fin du monde, trois piécettes ultra-modernes où toute l'ancienne Mittel-Europa semble s'être concentrée. Trois fois deux minutes où la Caven semble avoir abandonné, en même temps que sa robe Saint Laurent, enfin remisée, les pitreries et les jeux auto-référentiels, pour une mélancolie foudroyante dont elle est la seule à posséder la clef: "Et pendant ce temps-là / Moi je fais lalalala / Le temps s'effacera / Tout ça s'effacera / L'histoire coulera / On ne sera plus là".
(En bis, "Shangai", du film de Daniel Schmid, La Paloma, ou la comédie musicale non pas parodiée, mais incendiée par une mise à distance qui, au-delà des cris et des mimiques, se révèle soudain amour et suprême politesse).

   
 

   
 

Didier Dahon, mai 2006

   
       
 

Liebe Kommt (Peer Raben)
Chambre 1050 (J.J Schuhl / Peer Raben)
Berlin im licht song (Kurt Weill )
Nana's song (Bertold Brecht / Kurt Weill)
Vendredi à l'hôtel (R.W Fassbinder / Peer Raben)
Each man kills the things he loves (Oscar Wilde / Peer Raben)
Montage I (J.J Schuhl / Peer Raben)
Somnnifère* (Hans Magnus Enzensberger / Oscar Strasnoy)
Rêve* (J.J Schuhl / Oscar Strasnoy)
Destinataire inconnu* ((Hans Magnus Enzensberger / Oscar Strasnoy)
Memories (Charles Ives)

Entracte

Miss Z* (Pièce électriquede Giuseppe Giuliano sur un extrait de Rose Poussière de Jean-Jacques Schuhl)
Sex'n fax (J.JSchuhl / W.A Mozart / Peer Raben)
Blue Liz* (J.J Schuhl / Peer Raben)
Nacht- extrait du Pierrot Lunaire (Albert Giraud / Arnold Schönberg)
Hall d'hôtel (J.J Schuhl / Peer Raben)
The wonderful window of eighteen springs (James Joyce / John Cage)
Abendlied (Johannes brahms)
Polaroïd cocaïne (J.J Schuhl / Peer Raben)
Ave Maria (Charles Gounod)
Trans Europ Tango (J.J Schuhl / Peer Raben)
Valses des rimes (J.J Schuhl / Peer Raben)
Lalala (J.J Schuhl / Peer Raben)

* Commandes de la Cité de la Musique