Ingrid Caven    
  Ingrid Caven chante Piaf (2001)
 
 
 
   
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Plus besoin d'un anniversaire (de la naissance ou de la mort) pour déclencher une opération, avec compilations, livres, concerts et conférences : un simple film suffit, comme le prouve La Môme, le "biopic" d'Olivier Dahan, qui a permis à toute une partie de la profession (des maisons de disques aux chanteurs de maison de retraites) de déguiser 2007 en une nouvelle "année Piaf". On peut bien sûr refuser de participer à l'événement, s'interdire d'écouter la moindre note de Piaf, pour que le personnage d'Edith Gassion ne soit pas souillé par les grimaces et les singeries de Marion Cotillard, son "interprète" dans le film d'Olivier Dahan. Mais on peut aussi choisir un antidote bien plus efficace, et radical, que le refus ou le boycottage pur et simple : réécouter le Piaf explosé - et pourtant profondément fidèle - d'Ingrid Caven, donné en concert à la fin de l'année 1988 au théâtre de l'Athénée-Louis Jouvet à Paris, et réédité en disque compact en 2001.
Douze chansons, dont deux adaptations en allemand ("Je sais comment" et "L'étranger", immédiatement et inévitablement cabaret, surtout la seconde), une création ("Interview d'Edith Piaf", collage assez attendu de Jean-Jacques Schuhl à partir de bribes d'entretiens de Piaf, sur une musique de Peer Raben), beaucoup de grands classiques ("Non, je ne regrette rien", "La vie en rose" etc), mais surtout des chansons "à progression rectiligne", c'est-à-dire construites selon un crescendo permettant à l'interprète, ou exigeant de lui, l'explosion - le cri - final(e), ce qui donne l'occasion à Ingrid Caven, experte en matière de hurlement, non seulement de montrer sa palette, mais aussi de s'approcher de Piaf tout en s'en éloignant. Car le cri de Caven ne cherche pas à prendre l'auditeur en otage, à le soumettre à sa loi tétanisante ; il est sans affect, ou, mieux, il lave le texte de ses affects. Hurler Piaf à outrance pour l'alléger et n'en faire sortir que l'essence. Hurler par exemple le mot "Amour" à la fin de "Comme moi" ou de "C'est peut-être ça" pour en extraire le poison sentimental et n'en recueillir que le venin. Distordre, broyer, haleter, amener la chanson larmoyante vers d'autres contrées, et finalement, rendre véritablement émouvante une chanson que les facilités pathétiques avaient rendue lointaine, étrangère, parfois même insignifiante. Car dès lors que le poids dramatique de la vie de Piaf n'habite plus ses textes et ses musiques, il ne reste, souvent, que la tripe, ou les clichés, que Caven sait détourner parce qu'elle ne craint pas de frôler le grotesque. "La vie en rose" chantée alternativement en quatre langues fait sourire, le changement d'idiome provoquant un léger décalage critique, comme pour moquer et en même temps célébrer ce standard international : "Il est entré dans mon coeur / Une part de bonheur / Dont je connais la cause / E lui per me io per lui / N'ell amore". Sans parler du "Rose" final, en français mais prononcé avec un accent anglais...
Peer Raben accomplit dans le domaine des arrangements le même travail que Caven : loin de l'enrobage sirupeux de "L'hymne à l'amour" original par exemple, qui est un pléonasme musical, il choisit de mettre en valeur la puissance d'Ingrid Caven par une sorte de quatuor avec piano et flûte d'une finesse et d'une légèreté nerveuse merveilleusement réactive. Et il en faut, de la réactivité de la part des musiciens (dont le fidèle Jay Gottlieb au piano), pour suivre la diva allemande, aussi précise dans ses gestes vocaux, que libre et imprévisible...
Le coffre, le goût de l'excès, et même la petite robe noire : quelques traits communs ont pu faire croire à une sorte de complicité, en surface. Mais Caven ne saurait se contenter de lancer quelques oeillades admiratives à la statue de la grande Piaf : elle la brise, bel et bien, la met à terre, pour mieux l'ériger, de nouveau, débarrassée de son ressort larmoyant - le ressort même que tant d'interprètes de Piaf ont au contraire choisi d'exalter. En cassant le mythe, Caven nous en approche, et nous fait comprendre que Piaf n'est pas une chanteuse pour public en mal de sensiblerie. Car reconnaître et dynamiter les faiblesses d'une interprète canonisée n'est pas un crime de lèse-majesté, encore moins une puérile tentative de déconstruction post-moderne : c'est l'aveu d'un amour insoumis et la proclamation d'une filiation incandescente. Ingrid Caven chante Piaf (et Peer Raben arrange Charles Dumont), c'est l'eau et l'huile rejointes enfin à la même source, l'amer et le sucré ensemble dans le même palais, le ricanement et le sanglot mêlés dans le même frisson.

   
       
  Didier Dahon et Jérôme Reybaud, avril 2007    
       
  1 Non je ne regrette rien (C.Dumont / M.Vaucaire) 2'30
2 Hymne à l'amour (M.Monnot / E.Piaf) 2'57
3 Ich Weiss genau (Je sais comment) (J.Bouquet / R. Chauvigny- adapt : Hans et Herta Henneke) 3'19
4 Qu'il était triste cet anglais (C.Dumont / L.Poterat) 4'10
5 Comme moi (M.Monnot / C.Delecluse) 3'02
6 Der fremde (L'étranger) (M.Monnot / R.Malleron-adapt Hans et Herta Henneke) 3'12
7 Interview d'Edith Piaf (J.J.Schull / Peer Raben) 5'50
8 C'est peut-être ça (C.Dumont / M.Vaucaire) 2'30
9 Jérusalem ( J.Moutet / R.Rouzaud) 3'51
10 J'en ai tant vu (M.Emer / R.Rouzaud) 2'33
11 C'est à Hambourg (M.Monnot / C.Delecluse) 2'05
12 La vie en rose (Louiguy / E.Piaf) 3'37
   
       
  CD FPR 75801