Hommage à Rezvani    
 
Trois Baudets (Paris), 2 juin 2010
 
 

Chant : Helena Noguerra, Dani, Thibaut Derien, Mona Heftre, Marie France, Fifi Chachnil, Alain Chamfort, Arielle Dombasle, Philippe Katerine, Serge Rezvani. Guitare : Philippe Eveno. Piano : Allie Delfau

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"Hommage", très beau mot et très respectable intention — sauf que dans le domaine de la chanson, l'hommage se réduit presque toujours à l'alternative suivante : révérence niaise ou irrévérence idiote, pastiche de patronage ou réinterprétation ("relecture") pseudo-moderne, de sorte qu'il y a en général bien plus de chance de trouver un véritable "témoignage de respect, de reconnaissance, de gratitude" envers tel ou tel auteur au détour du récital d'une interprète que lors de ces interminables, indigestes et auto-satisfaites "soirées d'hommage". Rezvani et le public ont eu plus de chance le deux juin aux Trois Baudets lors d'une soirée qui restera certainement dans les "annales de l'hommage" pour avoir su trouver la juste mesure entre ferveur et désinvolture, évidence et surprise, spectacle et amateurisme, grâce et fous-rires... rejoignant par cet entre-deux miraculeux l'essence même de chansons qui oscillent perpétuellement entre le papier fragile du croquis et le marbre de l'oeuvre... et dressant par là-même un portrait de l'auteur Rezvani plus complet, et plus complexe, qu'il n'y paraît.
Helena Noguerra est la première responsable de cette réussite : d'abord elle a participé activement au choix des invités, ensuite elle a assuré son rôle de madame Loyal avec une discrétion, une bienveillance et un humour constants, soutenant amicalement aux choeurs tel ou tel qui se croyait un peu perdu (Dani, Alain Chamfort, Fifi Chachnil), ou changeant la conduite lorsqu'un interprète semblait s'être égaré dans la coulisse... Enfin elle a donné l'une des plus belles et émouvantes interprétations de la soirée avec un "A travers notre chambre" en lévitation, étale, presque au-delà des mots, et très proche, par la profondeur de l'émotion, du "Tourbillon" de Dani, véritable coup de théâtre et tour de force inaugural, tant la chanson est rebattue et l'interprète a priori peu faite pour ce répertoire. Mais le souffle doux et sombre de Dani, sa diction paradoxalement très précise et son sens du rythme particulier, redonnent vie à ces pauvres couplets victimes de leur succès, et les conduisent ailleurs, loin de Truffaut, de Jeanne Moreau et de la carte postale Nouvelle Vague, au pays des regrets et de la vie enfuie. Peu après, avec des moyens et un style opposés, Mona Heftre, la seule invitée à ne pas appartenir au sérail pop, mais aussi, et de très loin, la plus légitime (c'est elle qui a "redécouvert" Rezvani en 2000 et qui y a consacré deux disques et un très grand nombre de concerts), creuse en Rezvani le même sillon grave et recueilli. Son "Etoile du soir" est simplement bouleversant, comme sa présence à la fois intense et discrète, jusqu'à la révérence au public, une fois les trois chansons du numéro achevées, comme jadis aux Trois Baudets, dans le respect d'une tradition fondée sur l'humilité, et d'abord celle de l'interprète à l'égard des textes.
Même jouissance du mot chez Marie France, même rapport à l'articulation, à la précision etc., mais sur un autre terrain, dans une autre tradition et un autre registre : du cabaret rive droite canettien, on est immédiatement, c'est-à-dire littéralement dès l'apparition de la chanteuse sur la scène dans sa robe dorée, projeté dans l'univers du music-hall, et c'est merveille de constater à quel point certaines chansons de Rezvani s'y prêtent — ou de constater la facilité et le naturel avec lesquels Marie France opère ce déplacement. Car dans sa bouche, dans son corps, "La Vie de Cocagne", "La Peau Léon" et "Tu m'agaces" deviennent de véritables numéros, des saynètes de moins de deux minutes avec personnages, situations, péripéties et dénouement. C'est du spectacle, du grand spectacle, avec quelques "mots de rien", une robe et une coiffure, autant dire trois fois rien, mais qui fait un tout à la fois drôle, fin et neuf : car qui pouvait soupçonner derrière la belle indolence d'une Jeanne Moreau sifflotant la chansonnette rezvanienne, la force et le sourire dévastateur de Zizi Jeanmaire ? Et qui pouvait nous faire comprendre cela, sinon sa seule héritière ? Dans son fauteuil en tout cas, Rezvani rit de bon coeur...
Que pense-t-il lorsqu'Alain Chamfort monte sur scène pour deux de ses plus belles chansons ("Moi je préfère" et "Ni trop tôt, no trop tard") ? Sait-il seulement qui il est ? Car il y a loin de l'élégance bohème et artiste à l'élégance pop, et des musiques simples de Rezvani aux compositions de Chamfort... D'ailleurs ce dernier ne peut réprimer un doute au début de "Moi je préfère : "C'est bizarre comme harmonie"... Pourtant ça marche, et Chamfort, qui ne fait pas semblant d'être parfaitement à sa place, rejoint et le vieil homme et ses chansons, grâce notamment à la beauté de son timbre, à sa retenue et au soutien d'Helena, laquelle paraît avoir néanmoins tout à fait franchi la ligne de la randomness et du copinage lorsqu'elle annonce la venue de... Fifi Chachnil, exquise créatrice de mode a priori peu familière de la chanson comme de Rezvani (on ne lui connaît qu'un seul 45 tours, paru dans les années 80 et intitulé "Nahr'nifflet", et un duo avec Helena sur son album Née dans la nature...), et a priori bien peu faite vocalement pour cela. Elle arrive d'ailleurs avec de grandes feuilles de papier comportant le texte de la chanson, qu'elle place au sol avec des mouvements saccadés (il faut dire que sa robe orange et rose très courte ne facilite pas les déplacements) qui sont un mélange bizarre de mashed-potatoes 60's et d'électro early 80's... avant de se jeter à l'eau comme une enfant transie de peur mais souriante, avec timidité et témérité. Le numéro ne dure pas plus d'une minute et demie mais il laisse la salle stupéfaite par son mélange indissociable de désinvolture punk (c'est le mot d'Helena elle-même lorsqu'elle présente son invitée) et de souci puéril de "bien faire", d'effronterie et de modestie, de rire et d'émotion : c'est du burlesque bouleversant, l'idiotie portée à son plus haut degré d'enfance, et inversement. "La Vie s'envole" un peu plus tard (en robe bleu ciel) réussit le même exploit, et l'on continue de s'interroger sur les détours mystérieux qui font d'une figure de la culture pop 80, de la mode et de la lingerie, la plus parfaite interprète de ce Rezvani-là.
Etranges concordances... qui ne sont rien néanmoins, en termes de bizarrerie, face à l'hallucinante et passionnante discordance d'une Arielle Dombasle chantant "J'ai la mémoire qui flanche" dans un mélange de styles vocaux et interprétatifs que l'on pourrait qualifier en même temps de baroque et de post-moderne. Il y a des alanguissements opératiques, des emportements de chanson réaliste, des susurrements de chuchanteuse, des poses de diva, des expressions de cinéma muet, des mouvements brusques de robot... jusqu'à ces "lalalalala" finaux que Dombasle murmure allongée sur le sol, comme terrassée par toutes ses mues et sa propre étrangeté. On ne saurait dire si la chanson a survécu à un tel assaut, mais le spectacle est assurément captivant. L'arrivée sur scène de Philippe Katerine pour chanter "La ligne de chance" en duo avec Arielle Dombasle, qui remplace au pied levé Anna Karina, fait ensuite complètement basculer la soirée dans la comédie, Dombasle et Katerine composant un duo de fantaisistes absolument extraordinaire... Au passage, l'articulation et les maniérismes sucrés du chant de Katerine créent parfois sur certains mots un effet de distance assez réjouissant dans le cadre d'un hommage. Qu'il l'ait recherché ou non, Katerine introduit ce faisant discrètement la possibilité amicale d'une dialectique : "C'est une fleur dans mon jardin [...] Un oiseau chante dans mes mains [...] L'oiseau frivole de nos destins / ", n'est-ce pas un peu trop... fleuri ? La venue sur scène à la fin du concert de Rezvani lui-même pour quelques chansons piètrement interprétées, permettra d'ailleurs au spectateur de poursuivre son questionnement silencieux : oui, l'auteur Rezvani, ce sont des beautés, parfois des fulgurances, mais à l'occasion aussi de fameuses platitudes (cf. les deux chansons les plus récentes, qu'heureusement Rezvani nous fait immédiatement oublier en les faisant suivre par "Jo le Rouge").
Des chansons idiotes, des bluettes, des nocturnes bouleversants, des récits de marins, des couplets politiques, des tableaux comiques, des hymnes à l'amour, des chants mélancoliques... L'adhésion respectueuse, l'amour et parfois la légère distance critique... L'esprit de famille, l'amitié et le copinage même, mais aussi les petites piques... Du sublime et du grotesque, du rire et quelques larmes... Bref de la variété, du mouvement et de la fraîcheur... comme au music-hall.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, juin 2010

   
       
 

Dani
Le Tourbillon

Thibaut Derien
Adieu ma vie

Helena Noguerra
Blues indolent

Mona Heftre

L'étoile du soir
Les Mensonges
Tantôt rouge, tantôt bleu

Dani et Helena Noguerra
Les mots de rien

Marie France
La Vie de cocagne

Helena Noguerra
Amour flou

Thibaut Derien et Helena Noguerra
Caresse-moi j'adore ça

Fifi Chachnil
Je te plum'ploterai

Marie France
La Peau Léon


Helena Noguerra
A travers notre chambre

Alain Chamfort
Moi je préfère

Alain Chamfort et Helena Noguerra
Ni trop tôt, ni trop tard

Marie France
Tu m'agaces

Arielle Dombasle
J'ai la mémoire qui flanche

Philippe Katerine et Arielle Dombasle
La Ligne de chance

Philippe Katerine et Helena Noguerra
La Bécasse

Philippe Katerine et Marie France
Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerai toujours

Fifi Chachnil
La vie s'envole

Serge Rezvani
Je ne suis fils de personne
Je suis d'un autre monde
Je le ronge
Jo le Rouge

Lili Gribouille