Hommage à Boris Vian    
 
Salle Pleyel (Paris), le 23 juin 2009
 
  Avec Le Sacre du Tympan, Juliette, Jean-Louis Trintignant, Barbara Carlotti, Arthur H, Thomas Fersen...
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Imaginons : vous êtes programmateur de la salle Pleyel et décidez de consacrer une soirée de votre saison à Vian. Vous disposez pour cela d'un budget et de moyens considérables (du moins à l'échelle de ce qui se fait généralement dans le monde de la chanson), de sorte que tout est possible, sauf ressusciter les morts bien sûr. Mais ce dernier détail n'a aucune importance, puisque la plus grande interprète des chansons de Vian est vivante, et bien vivante — et chantante, et bien chantante, comme elle l'a encore prouvé très récemment à Neuchâtel. Alors vous prenez votre téléphone et vous composez le numéro de Magali Noël, puisque bien évidemment c'est d'elle qu'il s'agit, et vous construisez le reste de la distribution autour d'elle, vous rappelant par exemple un extraordinaire album consacré à Vian par Christiane Legrand et quelques jeunes recrues (Rendez-vous à Saint-Germain-des-Près, 1990)... ou une sublime "Rue Watt" d'Annick Cisaruk... ou un fantastique "39° de fièvre" de Marie France... ou...
Imaginons maintenant, au vu de la distribution du concert tel qu'il s'est effectivement déroulé le 23 juin, ce qui s'est passé : vous êtes programmateur de la salle Pleyel et décidez de consacrer une soirée de votre saison à Vian. Vous disposez pour cela d'un budget et de moyens considérables (du moins à l'échelle de ce qui se fait généralement dans le monde de la chanson), de sorte que tout est possible, sauf ressusciter les morts bien sûr. Mais ce dernier détail n'a aucune importance, puisque ce qui vous intéresse, vous, c'est la nouvelle génération, les jeunes artistes d'aujourd'hui, qui se réapproprient les chansons de Vian, se confrontent à son univers, le réinterprètent... de sorte que, si Boris Vian lui-même avait été vivant, vous ne l'auriez peut-être même pas invité (sur la scène), parce que, après tout, il n'est que l'auteur des chansons... Alors vous prenez votre collection complète des Inrockuptibles et de Télérama, vous la feuilletez distraitement un Stabylo à la main puis prenez votre téléphone pour composer le numéro d'Agnès Jaoui, de Thomas Fersen, d'Adrienne Pauly etc. en espérant qu'ils acceptent (mais qui refuserait Pleyel ?) d'apprendre à la va-vite une chanson ou deux...
Mais oublions Olivier Nuc, Fred Pallem et Nicole Bertolt, les programmateurs de la soirée, ainsi que leurs hypothétiques motivations, autrement dit laissons là les procès d'intention surgis à la lecture d'une affiche désespérante, et tâchons d'apprécier ce qui nous a effectivement été offert le 23 juin dans la salle de la rue du Faubourg Saint-Honoré. D'abord le tourisme, le je-m'en-foutisme, de certains interprètes qui n'ont pas eu la décence d'apprendre leurs deux ou trois textes par coeur. C'est Thomas Fersen, dont les yeux constamment baissés pendant sa première chanson ("Barcelone") semblent d'abord un signe naïf d'émotion... avant qu'on ne découvre au deuxième titre, qu'il ne peut tout simplement pas quitter des yeux le pupitre où figurent les textes de Vian... Comme en outre il n'a strictement rien à dire, rien à donner à Vian, rien d'autre que ce qu'il est et que vous connaissez tous sous le nom de Thomas Fersen ; comme rien ne vibre, entre son "univers" (pour parler comme à la Nouvelle Star) et celui de Vian, on se dit qu'il aurait mieux fait de chanter ses propres chansons, ou d'éviter de se déranger. Neuf minutes de vie perdues pour lui, pour Vian et pour nous. A quoi bon ? Juliette, elle, à l'inverse, a beaucoup à donner à une "Complainte du progrès" qui semble avoir été écrite pour elle : démesure, humour, sens du spectacle et finesse, tout est en place pour un formidable (aux deux sens du terme) numéro... Encore eût-il fallu prendre la peine de savoir le texte au rasoir. Car là encore l'interprète se fait l'esclave du pupitre, qu'elle ne parvient cependant pas à lire (à cause de sa myopie, lance-t-elle), ce qui provoque un trou qui gâche le numéro et semble pousser la chanteuse à abréger sa prestation : elle quitte en effet la scène en vitesse, sans chanter l'autre titre annoncé par le programme, le pourtant fort opportunément nommé "Une bonne paire de claques".
Il serait très injuste de ranger Arthur H dans la catégorie des fumistes, car non seulement il a chanté sans pupitre, mais il a composé lui-même une musique pour un texte intitulé "Casserole-sérénade", et semble avoir réellement "investi" ses trois chansons. Cependant le voir lire les quelques vers d'un poème de Vian qu'il lui revenait de dire aux côtés d'un Jean-Louis Trintignant qui, lui, est-il nécessaire de le préciser, déclamait sa partie (bien plus importante quantitativement) de mémoire, prenait un sens symbolique : ici le travail, là l'approximation ; ici le respect, là une certaine désinvolture, ou, pour le dire moins négativement, une certaine "bonne franquette" ; ici l'exigence de transmettre une oeuvre, là le désir de participer, même en amateur, et surtout d'apporter son monde, comme si à côté d'un Trintignant nu, Arthur H était venu se présenter à Vian tout chargé de sa maison. Car, et c'est là le plus remarquable dans la prestation d'Arthur H, outre qu'on a du mal à comprendre ce qu'il dit ou chante, il tire tellement Vian à lui, qu'il n'en reste plus grand'chose. Ou plutôt si : il en reste du Arthur H... Même situation pour Daniel Darc (adepte du pupitre, mais excusé pour raisons médicales), qui néanmoins parvient à créer, avec "Pas pour moi" (musique Darc et Pallem), une sorte d'hybride intrigant où guitares, rythme sommaire et chant (?) pour le moins heurté, exaltent le Vian contestataire. Son "J'suis snob" en revanche est un ratage complet, le chanteur semblant se moquer du texte, qu'il a été d'ailleurs incapable de chanter correctement et de façon intelligible. Seul son (beau) solo d'harmonica à la fin semble l'intéresser... dommage néanmoins que l'orchestre (le Sacre du Tympan, dirigé par Fred Pallem), ait échoué, à cause de sa lourdeur et de son manque de finesse, à transformer la composition de Jimmy Walter en un pastiche de Bacharach, comme il en avait de toute évidence le projet. Un autre classique de Vian, "Quand j'aurai du vent dans mon crâne", produira à peu près la même impression sur le spectateur : ce qui intéresse vraiment son interprète, en l'occurrence JP Nataf, c'est moins la chanson elle-même, que le petit postlude musical qu'elle autorise, une fois que le texte, cette chose un peu ennuyeuse dont on ne sait pas trop quoi faire, a été chanté. Très amusant, très joli, très plaisant moment final, donc, avec des "Tututututu" chantonnés... Mais où est le vent, et où est le crâne ? On aurait aimé, en revanche, que JP Nataf s'amusât avec la musique et les arrangements du "Politique", pour nous faire, cette fois volontairement et à bon escient, oublier un texte bien médiocre... qu'il aurait mieux valu laisser de côté. Faut-il que l'époque soit obnubilée par la politique justement, au sens commun du terme, plus précisément par la dénonciation, l'engagement etc. pour sélectionner lors d'un même concert d'hommage, le coup de maître ("Le Déserteur") et la resucée ("Le Politique") ? Néanmoins JP Nataf se rattrape vite avec la "Ballade du lapin" : non seulement le texte est bien choisi, mais la musique qu'il a composée et les arrangements en font un très beau numéro pop. Certes on est plus proche des Innocents que des caves de Saint-Germain, mais s'il s'agissait pour les concepteurs de la soirée, de montrer que Vian nous parle, que son "inventivité" est "toujours pertinente en 2009", que ses chansons sont suffisamment plastiques pour que la jeune génération se les approprie, alors force est de constater que cette "Ballade du lapin" prouve la réussite de leur projet, tout comme, dans un genre différent, la prestation de Barbara Carlotti, qui n'eut pas grand mal à dominer très largement le concert, par sa voix, le soin apporté à ses interprétations (très beau "Ses baisers me grisaient", plus proche de Lee Hazlewood que de Nana Mouskouri), et la singularité de sa composition ("La Neige", ni Vian ni Carlotti, vraiment autre).
Cependant ces quelques réussites réinterprétatives ne firent qu'accentuer le désir d'entendre enfin Boris Vian : la confrontation des univers, ce catéchisme moderne, ne saurait dispenser une soirée d'hommage de tenter aussi la simple (et ô combien complexe) interprétation, la seule (et ô combien difficile) restitution de l'esprit d'un répertoire ou de la beauté d'une chanson. Et dans ce domaine, ce fut la Bérézina : d'abord Merlot, insignifiant au dernier degré (sa "Cantate des boîtes", présentée comme un "slam", et bien évidemment lue, fait frémir, surtout quand on a encore en tête celle, toute récente et bouleversante, de Magali Noël) ; ensuite Carmen Maria Vega, jeune femme moderne (t-shirt, pantalon écossais et bretelles néo-punk, "Soirbon" en préambule...) qui se lance à l'assaut de Vian ("Complainte de Mackie", "Java des bombes atomiques"...) avec la finesse de Mireille Mathieu s'emparant de "Paris en colère" ou de la "Marseillaise" (ou celle de Fanny reprenant "L'Homme à la moto", comme on voudra) ; puis François Hadji-Lazaro, qui transforme les chansons en de petites vignettes de bandes dessinées sans profondeur ("Johnny fais-moi mal") ; puis Agnès Jaoui, trop occupée par elle-même et par sa voix (il est vrai assez récalcitrante, en particulier à l'égard des consonnes, qu'elle semble refuser de prononcer : "On boit du Coca" devient "On oit U OO AAA") pour rendre justice aux chansons ; enfin, après le forfait de Juliette, Adrienne Pauly, qui mise tout sur l'attitude (rock, ironique, satisfaite) pour ne pas avoir à répondre à la question de l'interprétation...
Drôle d'hommage en somme, qui ignore les plus belles chansons d'un auteur ("La Rue Watt", "La Valse jaune"...)... et qui en dit bien plus long sur l'époque, son narcissisme, son ignorance, sa fatuité, son amateurisme, que sur une oeuvre qui, bizarrement, se trouve à la fois absentée et considérablement réduite. Alors, ce n'est que ça, Vian ? Et ils ne peuvent pas faire mieux que ça, les interprètes d'aujourd'hui ? Non, bien sûr, et si, si. Mais il faudra chercher les preuves ailleurs, dans certains enregistrements par exemple, qui témoigneront encore dans cinquante ou cent ans du génie particulier d'un auteur de chansons, quand ce piteux et antiphrastique Hommage à Boris Vian (dont un double disque sort parallèlement au concert) sera tombé depuis longtemps dans un juste oubli.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, juin 2009

   
       
 

Jean-Louis Trintignant
"Je mourrai d'un cancer de la colonne vertébrale"

Merlot
"Je bois" (A. Goraguer)
"Faux frère" (texte original de Boudeleaux Bryant)
"Cantate des boîtes" (A. Goraguer)

Carmen Maria Vega
"Bourrée de complexes" avec Merlot (A. Goraguer)
"Complainte de Mackie" (Kurt Weill, texte original de B. Brecht)
"La Java des bombes atomiques" (A. Goraguer)

François Hadji-Lazaro
"Cinématographe" (J. Walter)
"Johnny fais-moi mal" avec Carmen Maria Vega (A. Goraguer)
"Rock and roll mops" (M. Legrand)

Agnès Jaoui
"J'suis snob" (J. Walter)
"Le Déserteur" (B. Vian - H.B. Berg)

Thomas Fersen
"Barcelone" (A. Goraguer)
"Les Joyeux bouchers" (J. Walter)
"Cécilia" (H. Salvador)

Juliette
"Complainte du progrès" (A. Goraguer)

Adrienne Pauly
"Le Petit commerce" (A. Goraguer)
"?"

Barbara Carlotti
"Il est tard" (Holden)
"Ses baisers me grisaient" (J.Newman, texte original de Paul Campbell)
"La Neige" (B. Carlotti)

JP Nataf
"Quand j'aurai du vent dans mon crâne" (S. Gainsbourg)
"La Politique" (M. Mouloudji - A. Assayag)
" Ballade du lapin" JP Nataf

Daniel Darc
"J'suis snob" (J. Walter)
"Pas pour moi" (D. Darc - F. Pallem)

Arthur H
"Casserole-sérénade" (Arthur H)
"Les Îsles" (Kent)
"L'Âme slave" (J. Walter)

Tous les textes sont de Boris Vian