Fifi Chachnil    
 
Carmen (Paris), le premier mars 2011
 
 

avec Roger Pouly (piano), Henry Graetz (violon), Philippe Eveno (guitare), Philippe Katerine (duos)

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Presqu'une heure d'attente avant l'entrée en scène de la chanteuse : c'est beaucoup, et c'est particulièrement désagréable au Carmen, bar pseudo chic et bondé où même pour un simple verre il faut attendre et encore attendre... à tel point que certains (surtout parmi ceux qui n'avaient pas eu la chance d'avoir un des très rares fauteuils) envisagèrent de partir. Pourtant lorsque Fifi Chachnil apparut sur la toute petite scène, elle réussit le tour de force de communiquer sa bonne humeur par le truchement de sa fantaisie et du plaisir simple, évident, de faire ce que l'on a envie de faire, comme l'on a envie de le faire — et au diable la perfection !
Les cinq chansons de son EP, un inédit, une reprise de Mireille Darc, une de Serge Rezvani, une de Mireille et une de Michel Rivegauche : c'est peu, mais c'est si choisi que cela suffit à Fifi pour embarquer le public dans son univers tendrement âpre ou âprement tendre... car avec Fifi le danger est toujours là, prêt à surgir, à subvertir la plus douce des minutes. Fifi se lance avec une candeur unique, et si elle rate, elle recommence, sans jouer sa vie, mais en la jouant tout de même un peu... Et chaque instant est comme électrisé par la succession imprévisible et irrégulière des baisses et des hausses de tension, des ratages et des grâces, que suivent avec bienveillance les musiciens Philippe Eveno, Henri Graetz (un peu trop en avant parfois) et Roger Pouly, le grand Roger Pouly, trait d'union essentiel entre le glamour punk de Fifi et la tradition des fantaisistes — car l'air de rien, et dans une ambiance naïvement foutraque, Mademoiselle Fifi devient sous nos yeux et avec son complice Philippe Katerine, une véritable fantaisiste. D'ailleurs les chansons de son EP prennent sur scène l'aspect de vrais numéros, en particulier "Et clic et clac", avec un Philippe Katerine d'une grande justesse de ton et d'attitude. Soit dit en passant, Fifi et Phiphi pourraient aisément devenir un formidable duo de fantaisistes, dans la lignée des Bourvil et Pierrette Bruno, le temps d'une tournée par exemple, où ils reprendraient ce "J'te plum'ploterai" (Rezvani pour Daumier et Bedos) qui leur va si bien... Seule, et comme son emploi l'exige, Fifi sait passer de la légèreté à la gravité légère. "Ma robe en soie" et l'inédit "Noctambule" le prouvent, malgré les trous de mémoire, et malgré le brouhaha de l'assitance, fond sonore mi désagréable et mi plaisant, qui couvre parfois la voix et déconcentre certes, mais aussi qui restitue l'art de la chanteuse dans son jus, le recontextualise, en un double mouvement contradictoire vertigineux : une chanson, c'est tout et ce n'est rien, cela peut toucher au plus profond et n'être que le fond sonore de discussions de comptoir, de mondanités, le prétexte d'une rencontre amicale (dans le public, Pierre et Gilles, Pascale Borel, Julie Depardieu, Arielle Dombasle... laquelle arrive au rappel, ce qui lui vaut cette remarque piquante de Fifi : "C'est à cette heure-ci que vous arrivez, vous ?") ou d'une fête... Merci à Fifi et au public de ce Carmen de nous rappeler cette fragilité-là, consubstantielle au caf'conc, et d'assumer avec autant de grâce la modestie qui en découle. Quelques petites chansons dans le coin d'un bar bondé pour des amis et une poignée d'amateurs, pour le plaisir, le défi, la joie d'aller au bout d'un désir : rien de plus, mais rien de moins.
A la fin du récital Fifi se tourna vers son pianiste : "Qu'est-ce qu'on fait maintenant, Roger ? Ah, c'est déjà fini ?" Surprise d'y être parvenue, telle une Judy Holliday à la fois confondante d'innocence et pleine d'esprit : ça c'est Fifi.

   
 

   
 

Didier Dahon, mars 2011