Simone Tassimot    
 

Simone Tassimot ne retire pas ses lunettes noires tout de suite au fond du Petit Café du Faubourg Saint-Antoine, entre les gros bouquets de pivoines fanées. Mais il n'a pas fallu un quart d'heure pour qu'elle entonne le premier couplet de "La rue s'allume", a cappella, devant les clients... Tout Tassimot est là: chanteuse des rues et des cafés, à la présence immédiate, ancestrale presque. Mais aussi interprète lettrée qui s'interroge sans relâche sur la question du chant, qui explore, expérimente, jusqu'aux frontières du lied ou du jazz. De Rimbaud à Marianne Oswald, tours et détours d'une voix chercheuse.

   
 
Propos recueillis par Didier Dahon et Jérôme Reybaud à Paris le quinze avril 2006
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Entretiens
 

Entrer en scène

LALALALA: Pour votre dernier récital, Simone Tassimot chante le Gainsblues, vous entrez en scène avec "Tic tac toe", ce qui est assez risqué.

SIMONE TASSIMOT: "Tic tac toe", c'est vrai, n'est pas une très bonne chanson, et en plus je ne l'ai pas très bien chantée le jour où vous m'avez vue (le lendemain c'était beaucoup mieux). En fait cette chanson a une vertu: on rentre dedans quand on arrive. Mais je n'y suis pas parvenue ce jour-là, et si on ne rentre pas dedans, ce n'est pas la peine de la chanter, parce qu'elle n'a aucun autre intérêt.

- C'est un numéro d'ouverture.


- Oui. Il y a deux façons d'ouvrir un récital: on prend une chanson qu'on connaît par cœur, qui ne nous met pas beaucoup en danger et qui ne demande pas beaucoup d'efforts vocaux, parce que la voix est un peu blanche au départ. Ou bien l'on choisit une chanson qui en impose: "J'y suis et j'y suis pour de bon !" Moi, ça dépend. Jusqu'ici, c'était plutôt "J'y vais doucement, je me poooose et puis après j'y vais." Puis j'ai changé mon fusil d'épaule, sur les conseils de Francesca Solleville, qui est une amie, et qui a beaucoup plus de métier que moi. Et elle, elle "rentre dedans" tout de suite.

Simone Tassimot chante le Gainsblues (mars - avril 2006, Paris)
(Photographie:Dany Bliss)


- Il n'est que de la voir débouler sur la scène et s'emparer "physiquement" de l'espace.

- Oui et elle a raison, mais il faut pouvoir le faire, et moi je ne sais pas si j'en suis encore capable, donc j'essaie. A mes risques et périls. Mais je sais que c'est mon genre, ma personnalité plus exactement. Cependant on n'est pas toujours à la hauteur de ce qu'on a envie de faire, et d'autre part, comment dire, je n'ai pas vraiment l'habitude de chanter ce genre de chansons-là. J'adore ça, mais je suis plutôt quelqu'un du lyrisme et de la mélodie, très proche de Léo Ferré par exemple. J'adore le jazz, et c'est aussi pour cela que je voulais faire Gainsbourg, mais très honnêtement j'avais un petit peu peur de chanter un répertoire nouveau pour moi, où le rythme joue un rôle essentiel.

La diseuse et la chanteuse


- Au Connétable [où Simone Tassimot a chanté en 2004] j'ai fait une entrée en force… Mais c'est très différent, parce qu'il n'y avait pas de micro, et que je sais très bien faire dans ces cas-là.

- C'est un plaisir d'écouter quelqu'un chanter sans sonorisation.

- Oui mais on ne peut pas tout faire sans micro. Pour les chansons de Gainsbourg, ça n'aurait eu aucun sens parce qu'il faut travailler les piani, la douceur, il faut faire comme si on chantait à l'oreille de quelqu'un. Ce que j'essaie de faire, je n'y arrive pas encore, c'est de m'approprier ces musiques comme le font les chanteuses de jazz. Non pas que je veuille ressembler à une chanteuse de jazz, parce que je n'en suis pas une. Mais cela me permet de travailler le souffle et de me familiariser avec le micro, que je n'ai pas encore complètement apprivoisé. Je suis quelqu'un de la rue à l'origine, et je ne renonce absolument pas au plaisir de chanter là, comme ça, sans micro, même sans musicien, je veux dire directement parmi les gens.
Mais j'aimerais pouvoir faire les deux. Je ne dis pas que j'en suis capable…

- Devenir une "chanteuse à micro" sans laisser tomber la "chanteuse de rue" ?

- Je ne veux pas abandonner ce côté-là de mon métier, néanmoins il m'intéresse moins qu'avant. Parce que de diseuse, je suis devenue chanteuse. C'est une évidence, ça ne s'est pas fait tout seul, je veux dire que j'ai travaillé pour cela. J'ai pris des cours de chant lyrique, je travaille ma voix, je fais beaucoup de choses… Ce n'est pas encore là, mais c'est déjà là, et j'ai même d'autres ambitions vocales… Il faut savoir changer, d'une part suivant ce que l'on chante, d'autre part suivant le lieu où on chante et le public auquel on s'adresse. Ma démarche est de plus en plus de chanter. Et de moins en moins de dire, ce que je faisais énormément au départ, ne serait-ce que parce que je n'avais pas les moyens vocaux que j'ai maintenant.

- Vous avez pris des cours de chant pour la technique ou pour l'interprétation ?

- Non, pas du tout pour l'interprétation: je suis tombée dedans quand j'étais petite ! L'interprétation, la présence, la scène, j'ai toujours su, je n'ai jamais appris ça. J'ai pris des cours de théâtre certes, mais seulement pour l'amour du théâtre, ce qui d'ailleurs m'a énormément aidée, par exemple à savoir quoi faire de mes bras sur scène, à me tenir. Mais les cours de chant, c'était et c'est toujours (sauf que j'en prends de moins en moins) pour agrandir ma tessiture, tout simplement. Parce qu'il n'y pas de secrets, même si certains disent qu'ils n'en ont pas besoin, moi, je pense qu'on en a toujours besoin. Et en plus j'aime ça.

- Vous parliez d'autres ambitions vocales. L'opérette ?

- Non, je n'ai pas une voix pour ça, j'ai une voix trop lourde…

- Brecht ?

- Oui, j'ai déjà chanté ses poèmes. Brecht aussi, je suis tombée dedans quand j'étais petite [rires], mais ce n'est plus à la mode. A l'occasion j'en referai bien sûr.

Débuts (récit)

- Je fais beaucoup de lectures, des montages de textes, je vais d'ailleurs en faire bientôt une de Rimbaud à la bibliothèque Flandre, avec Michel Glasko à l'accordéon (1). J'ai fait mon trou dans les bibliothèques, en commençant par lire des polars au Loup du Faubourg, le cabaret de la rue de la Roquette. C'est là que j'ai "grandi". Un jour, après la lecture d'un livre de Montalban, que j'aime énormément, quelqu'un m'a proposé de faire une lecture en bibliothèque. J'ai commencé comme ça il y a dix ans, et depuis j'en fais régulièrement, ce qui me permet de travailler sur les textes, que j'aime par dessus tout. C'est un privilège, parce qu'il n'existe pas vraiment de lieux consacrés à la lecture des textes, qui seraient l'équivalent des cafés, où l'on peut toujours aller chanter. On peut arriver à être chanteuse toute seule, parce qu'il y a des cafés pour ça justement. Après c'est difficile d'en sortir, et puis ce n'est plus trop la période, mais on arrive quand même à chanter. Moi j'ai chanté dans un troquet, je travaillais encore dans un journal et en sortant du boulot, je passais devant avec mon vélo, j'ai vu "Troquet avec chanteuse", je suis entrée avec une copine accordéoniste, j'ai demandé au patron s'il ne cherchait pas une chanteuse… Je connaissais trois chansons. Il m'a demandé de passer une audition, et puis j'ai commencé à chanter là.

- Ce sont vos débuts…

- Pas tout à fait, car j'ai toujours eu envie de chanter. Je chantais devant les copains, j'ai gagné des prix, j'ai chanté pour Amnesty, dans des fêtes… Je n'y croyais pas une seconde. Je savais que je pouvais chanter, oui, mais en faire ma vie, non. Il n'y a pas pire comme école que les troquets.

- Ou meilleure ?

- Meilleure oui… Et pire pour la difficulté. Après vous pouvez chanter devant une vraie salle. J'en ai discuté avec Francesca Solleville, qui pense elle aussi qu'il n'y a rien de plus difficile: pas de micro, des gens qui boivent, qui ne sont pas venus pour vous et qu'il faut convaincre de vous écouter. Bref, le premier pas officiel c'était bien dans ce café, le Phonographe, où petit à petit la chanson est devenue une évidence pour moi. A l'époque j'étais iconographe à L'Evénement du Jeudi, je chantais tout le temps dans les couloirs… J'ai parlé de mon tour de chant à Patrice Delbourg, qui était un copain et un grand connaisseur de la chanson, et il est venu me voir, avec beaucoup d'autres journalistes. Je n'ai jamais eu autant de journalistes de ma vie ! Ils ont trouvé ça formidable. Patrice Delbourg a publié un texte qui disait: "Derrière l'iconographe de L'Evénement du Jeudi se cache une des dernières goualeuses…" Alors les gens sont venus.

L'art du chant

- Il est vrai que je "goualais" beaucoup et que je chantais peu. Aujourd'hui, comme vous l'avez dit dans votre article, je garde ma "gouale" là derrière, elle peut ressortir, mais je la contrôle très bien. Je peux tout à fait la lâcher, si je veux chanter Arletty par exemple. Je peux la lâcher parce qu'elle est là, qu'elle n'est pas fabriquée, je suis née avec.

- On la sent maîtrisée, tenue, dominée dans un phrasé qui est au contraire d'une grande pureté. Vous commencez la phrase et vous la tenez jusqu'au bout.

- Ah oui, c'est le minimum du chant ça.

- C'est le minimum du chant, mais des artistes préfèrent, par choix, faire ressortir tel ou tel mot.


- Pas moi, je pense qu'il ne faut pas taper les mots. Il faut les faire entendre (je ne dis pas que je réussis toujours, mais j'essaie), car le poids des mots est important, mais pas les taper. C'est mon expérience du théâtre qui me fait dire cela. Un mot tout seul n'a aucun intérêt, sauf si on s'amuse à faire des mots justement. La chanson, c'est beaucoup plus difficile que cela, c'est un peu comme un lied, et je tente de l'aborder dans cette perspective. Voilà pourquoi je change beaucoup ma façon de chanter: je cherche, je réussis ou pas, en tout cas je suis sur cette ligne-là. [Silence] Ce n'est pas qu'il faut être minimaliste. Cela dépend des chansons, parfois il faut s'amuser… mais globalement ce qui m'intéresse, c'est que les couleurs passent, toutes les couleurs des mots, mais sans être redondant. Le texte existe, ce n'est pas la peine d'en rajouter au niveau de l'interprétation. C'est comme un lied pour moi, je ne peux pas dire mieux.

(Photographie: Anne-Marie Panigada)


- C'est drôle, car j'allais justement vous parler du fameux texte de Barthes sur l'interprétation des lieder, dans lequel il oppose l'art très appuyé de Dietrich Fischer-Dieskau à celui de Charles Panzera qui chantait, si je puis dire, exactement selon vos principes, en essayant de mener une phrase du début à la fin, de faire comprendre les mots mais sans les surinterpréter.

- Pour moi c'est tout l'art du chant, mais ça ne plaît pas forcément. Par exemple il y a beaucoup de gens qui préféraient mon ancienne façon de faire. En fait, je ne faisais pas différemment il y a quelques années, car j'ai toujours eu les mêmes idées sur la question – simplement je ne savais pas le faire, je n'avais pas la technique. Cette technique du legato est redoutable. Francesca Solleville est extraordinaire dans ce domaine. Elle peut tenir la même phrase très longtemps, parfois même jusqu'à l'absurde, à mon avis. Parfois ça n'en vaut pas la peine, je lui dis: "Mais enfin, ce n'est quand même pas du Schubert que tu chantes !" Mais en même temps, c'est extraordinaire. Elle a un phrasé formidable, ce qui n'est pas un hasard car elle vient du chant lyrique. Je parle beaucoup d'elle parce qu'elle est ma chanteuse préférée, avec Catherine Sauvage (ce n'est pas la peine de le cacher, ça se sent), Colette Magny et Cora Vaucaire, qui est pour moi le summum de l'interprétation. Cora ne fait rien, et pourtant il y a les pleurs dans la voix, ou le rire, qui n'est jamais montré mais complètement là, il y le rouge, le bleu, le vert, le ciel… Il y a tout. Ces chanteuses sont des modèles pour moi, et la technique me permet de travailler dans cette direction.

Jean-Marie Sénia

- Comment avez-vous rencontré Jean-Marie Sénia ? Vous avez chanté une de ses chansons pour le spectacle de Karine Saporta à la Comédie Française [Feu le music-hall]

- Je connaissais le disque de Sénia, et je chantais déjà une de ses chansons. Puis j'ai rencontré un auteur, Marc-Fabien Bonnard, qui disait avoir des chansons pour moi. Il avait écrit tout un disque sur Sarah Bernhard, dont Jean-Marie Sénia avait fait la musique [Fénétrange Belle-île], et je lui ai demandé de me le présenter, car j'aurais aimé qu'il mette en musique pour moi certains textes que j'avais. Il m'a répondu que Sénia ne travaillait qu'avec des stars… ça s'est arrêté là, je continuais à chanter ma petite chanson… Mais il se trouve que j'ai une grande amie qui est comédienne à la Comédie Française, Sylvia Bergé, qui a d'ailleurs une voix extraordinaire. Elle jouait dans ce spectacle de Karine Saporta, elle a dit à Jean-Marie Sénia, qui en composait la musique: "Je connais une chanteuse qui interprète des chansons populaires, qui connaît tes chansons et en chante une d'ailleurs". Il a répondu "Ah bon". Jean Marie est un homme simple et sympathique mais ça n'est pas allé plus loin. Une semaine après Karine Saporta a eu besoin d'une voix populaire pour une petite chanson. Ils n'ont trouvé personne et Sylvia a glissé: "Moi, je connais quelqu'un qui…"

Pendant l'entretien

J'ai alors rencontré Jean Marie qui m'a demandé si j'avais un disque. Je le lui ai donné mais j'ai aussi enregistré pour lui une chanson d'Arletty, a cappella, sur une cassette, pour qu'il entende le côté populaire de ma voix, très peu présent sur l'album. Aucune nouvelle pendant trois semaines. Et puis un soir, il me téléphone: "Vous avez une voix formidable, une pureté extraordinaire, il n'y a rien et pourtant tout est là, votre disque me bouleverse, je l'écoute tous les soirs..." J'étais sidérée. J'ai ensuite enregistré la chanson de Sénia pour le spectacle. Une minute trente, ce n'est pas beaucoup, mais tous les soirs j'étais dans la salle de la Comédie Française: pour une chanteuse des rues, ce n'est quand même pas triste ! J'étais assez fière… Puis Jean-Marie est devenu un ami, je lui demandais de m'écrire des musiques. Mais lui de son côté avait une ambition qu'il avait mise entre parenthèses, parce qu'il est demandé de toute part comme compositeur: écrire. Un jour il me téléphone et me lit un texte: je suis restée sans voix. Il en a fait comme ça une trentaine. Ce ne sont pas des paroles de chanson, mais de vrais poèmes. On commencera à les travailler en septembre.

Le premier album (Chansons)

- Pourquoi un tel intervalle entre les premiers spectacles et le disque ? Enregistrer un disque, cela vous intéressait moins qu'être sur scène ?

- Pas du tout, ce n'est pas moi, je ne pensais même pas faire un disque. J'ai fait mon premier spectacle au Loup du Faubourg il y a dix ans, avec Michel Glasko à l'accordéon, et les filles du Loup m'ont dit que ça leur plaisait, et qu'elles voulaient faire un disque. Moi, faire un disque, ça ne m'était même pas venu à l'idée. Je ne pensais pas qu'un producteur puisse s'intéresser à moi. Puis ça a pris du temps, peut-être que je n'étais pas prête, parce que je n'avais pas la voix que j'ai maintenant. Et puis les filles du Loup n'étaient pas prêtes non plus, financièrement.

- Comment s'est passé l'enregistrement ?


- Ca a été une angoisse. J'avais fait trois répétitions, je ne connaissais que deux ou trois chansons, les autres ne m'appartenaient pas. Et c'est très difficile, le studio, parce qu'on n'a pas le public. J'aime beaucoup ce disque, mais je trouve qu'il pèche un peu, qu'il est un petit peu trop clean pour ce que je suis.

- A propos du choix des chansons, pourquoi avoir fait un album sans fil directeur, qui s'appelle juste Chansons, alors que vos spectacles sont souvent organisés autour de thèmes précis (Chansons d'escales etc) ?

- Ce n'est pas moi qui ai décidé ça, ce sont les productrices. Par exemple ce sont elles qui m'ont demandé "Milord"…

- Il y avait pourtant "La foule" déjà.

- "La foule", j'étais d'accord, mais "Milord"… En plus je trouve que je n'ai rien apporté d'extraordinaire à cette chanson. C'est formidable quand c'est Piaf qui l'interprète mais sinon, ça ne m'intéresse pas du tout de chanter ce titre, ni le répertoire de Piaf d'ailleurs. Elle avait une voix extraordinaire, je l'adore, elle me fait pleurer, mais à part quelques chansons qui ne sont pas les plus connues, ce n'est pas pour moi. Parce que c'est trop premier degré et populaire. Je ne suis pas une chanteuse populaire contrairement à ce qu'on pourrait croire. Je suis une chanteuse qui vient du peuple, authentiquement, mais pas une chanteuse populaire. Gréco n'est pas une chanteuse populaire, Piaf oui, ou, aujourd'hui, Josette Kalifa. Elle a une voix incroyable, un coffre… je n'ai jamais vu ça, à part Piaf justement. Elle chante très bien de vraies chansons populaires, pas comme Linday Lemay qui n'a que du coffre.

- Comment le disque a-t-il été accueilli ?


- J'ai eu beaucoup d'articles, dans Le Nouvel observateur, Marianne, L'express...Trois lignes formidables dans Télérama...

(Photo-montage: Dany Bliss)


- Souvent les articles qui vous sont consacrés parlent uniquement de votre parcours atypique (de la presse à la chanson, embrassée sur le tard).

- C'est parce qu'ils ne viennent pas m'écouter. Ils sont restés sur le côté "barricades et casquette", qui existe en moi, c'est certain, mais…

- ... c'est le personnage qui les intéresse, le cliché.


- Pas tous. Yann Plougastel dans Le Monde a dit que j'avais des accents blues; j'ai d'excellents articles dans La Provence…Patrice Delbourg, qui m'est très fidèle, continue lui à venir m'écouter, et d'autres de Marianne, comme Anna Alter qui m'a fait ce beau papier pour le Gainsblues... Mais pour revenir au disque, au-delà des critiques, quand je le réécoute, ce qui m'arrive rarement, je me dis qu'il tient la route, malgré tout.

- Pour reprendre le mot de Sénia sur la pureté, j'ose à peine le dire, mais je pense à des chorals de Bach…


- Oui, c'est ce que je cherche, mais j'en suis loin quand même ! Parfois ça déraille, le souffle manque. Maintenant j'entends tout, tous les couacs, c'est infernal.

- Du moment qu'il y a la phrase, le legato…

- Je sais bien. Mais quand je fais une belle phrase, comme suspendue, et que d'un coup j'entends la voix un peu en arrière, la chanteuse en prend un coup !

- Au début ce n'était pas le cas ?


- Non, au début j'y allais comme je vais dans la vie. J'avais des choses à dire et ce qui comptait c'était de les dire. Ca marchait, les gens adoraient et j'ai eu beaucoup de mal à renverser la vapeur, lorsque j'ai commencé à vouloir arrêter de tout jeter dehors. Beaucoup de chanteurs semblent dire: "Regardez comme je sais bien chanter". Et effectivement ce serait extraordinaire s'ils s'écoutaient moins. J'ai mis du temps à comprendre ça, mais quand j'ai commencé à moins m'écouter, j'ai perdu du public. Il a fallu que je me bagarre.

- Les arrangements de "Deux heures à tuer" sont magnifiques, en particulier le début au saxophone.


- C'est Pascal Berne, qui est contrebassiste et tuba de Michèle Bernard, qui les a faits. Il y a deux saxophones dans cette chanson, qui est formidable, et très rare. Catherine Sauvage n'en a même pas fait un disque (2). Alors évidemment "Milord" à côté, ça ne m'intéresse pas beaucoup…

- Comment fait-on pour s'approprier une chanson de Catherine Sauvage ?

- J'ai eu un mal fou à me débarrasser de Sauvage, parce qu'on a la même tessiture, le même "muscle", comme vous l'avez remarqué dans votre article. J'ai naturellement ce phrasé "à la Sauvage", que je n'ai pas vraiment réussi à oublier quand j'ai fait "Les nanas au paradis" [écrite pour Sauvage par Gainsbourg], parce que je ne l'ai pas beaucoup chantée, et qu'elle ne m'appartient pas encore.

- Parlez-nous de "Lisbonne mélodie", la première chanson de l'album. Qui l'a écrite ?

- Alain Pozzuoli, qui n'est pas un auteur de chansons a priori: c'est un écrivain qui travaille beaucoup pour la radio. Je l'ai rencontré à l'occasion d'un montage de textes autour de Dracula. Il est venu m'écouter chanter de nombreuses fois. Nous sommes devenus très amis et je lui ai demandé de m'écrire des chansons. Il a essayé, mais ça ne me plaisait qu'à moitié. Un jour qu'il partait pour Lisbonne, il m'a demandé: "Qu'est-ce que tu veux que je te ramène ?". J'ai dit: "Une chanson !" Et il m'a écrit cette merveille. Mario Litwin a ensuite fait la musique; c'est un Argentin qui travaille beaucoup avec Arias, Oscar Sisto etc.

- On se demande un peu ce que "Lady day", autre chanson écrite pour vous, vient faire sur le disque.


- J'avais envie de faire une incursion dans ce domaine, peut-être parce que le fond de ma pensée, c'est de chanter du jazz. Mais je ne le fais pas parce que je n'ai pas les musiciens, et que c'est peut-être un peu tard… Et puis je ne veux pas chanter des standards, ça ne m'intéresse pas de refaire ce qu'ont déjà fait beaucoup mieux que moi mille personnes auparavant. Je voudrais donc qu'on m'écrive des titres, de jazz ou de blues. Maintenant je suis capable, je travaille avec une chanteuse de jazz, je travaille le rythme, la bossa, la samba…

- Il y a beaucoup de chansons sur la mort, dans votre album.


- "La mort me hante", de Colette Magny, est une chanson sublime. J'ai eu du mal à oublier la voix de Colette Magny. Et je n'ai pris qu'une partie du texte. Quant à "La fin du bal", Anna Prucnal l'a chantée avant moi, d'une façon extraordinaire, rien avoir avec moi, vous pouvez vous en douter [rires et imitation de Prucnal].

Répertoire

- Vous avez souvent choisi de composer vos tours de chant autour de thèmes, comme Filles de bars ou Chansons d'escales.


- C'est le côté réaliste. J'ai commencé par chanter Damia, Fréhel etc. Je peux d'ailleurs faire "Les goélands" comme ça, tout de suite, c'est naturel pour moi. Je préfère Damia à Fréhel, car Damia c'est la tragédienne, alors que Fréhel c'est du pathos. Et je préfère le tragique au pathos, c'est mon côté brechtien. Les escales ? Parce que j'aime les ports et les chansons des années trente.

- On a l'impression que vous avez un répertoire encyclopédique, que vous connaissez tout, de Broadway à…


- ... j'ai un répertoire très large, c'est vrai, enfin jusqu'au années soixante-dix, que je ne connais pas du tout, à part quelques-uns, comme Colette Magny, que j'ai suivie jusqu'au bout, ou Allain Leprest, plus tard.

- Comment construit-on un tel répertoire ?


- Je ne suis pas toute jeune… En fait j'adore Bartok par dessus tout, je suis nourrie de musique. Le premier disque que j'ai acheté, c'était le Divertimento pour orchestre à cordes. J'avais quinze ans, c'était ma première feuille de paye. Après il y eut Mahagonny. J'ai grandi au Quartier Latin, j'y ai découvert Thelonious Monk en passant devant le Caméléon, une discothèque qui n'existe plus.

- Donc la musique du XXème siècle d'abord, ensuite le jazz, et ensuite seulement la chanson ?

- Plus ou moins. A dix-sept ans quand je travaillais au Chant du Monde, j'écoutais un peu la chanson. La première, celle qui m'a déterminée à être chanteuse un jour, c'est la "Chanson de Margaret" de Mac Orlan. Mais la vie en a décidé autrement, parce que c'était en pleine Guerre d'Algérie et que je militais; à cette époque-là, je pensais que faire la révolution était plus important que chanter. Je ne sais pas si je ne le pense pas encore, d'ailleurs… Mac Orlan, ce n'est pas vraiment de la grande littérature, mais c'est une littérature merveilleuse pour la chanson. Il y avait aussi Prévert, Ferré... Mais en fait, à part quelques disques, la chanson ne m'intéressait qu'à moitié. C'était surtout le classique, mais pas n'importe lequel: Chostakovich, Prokoviev, Bartok… et puis Weill/Brecht, que mon frère aîné comédien m'a fait découvrir.

- Pour Mac Orlan, qui écoutiez-vous ?

- Germaine Montero, et Monique Morelli qui est arrivée plus tard. Mais surtout Marianne Oswald. Elle était extraordinaire. J'aime Damia, toutes ces chanteuses, mais Marianne Oswald, c'est au-dessus, ça n'a rien à voir.

- En voilà une qui est une diseuse bien plus qu'une chanteuse.

- Ce que j'aime chez elle, ce n'est pas la voix, que je trouve extraordinaire néanmoins (vous savez qu'elle avait une corde vocale paralysée [Simone Tassimot imite le timbre de Marianne Oswald]). Mais son intelligence des textes. Elle a fait découvrir Brecht. Sa version de "Surabaya" est absolument incroyable, elle ferait presque oublier celle de Lotte Lenya ! Et pareil pour Prévert avec "La chasse à l'enfant". Marianne Oswald était révoltée... Elle a beaucoup apporté à la chanson, mais ce n'est pas ce que l'on appelle une "chanteuse". Pour apprendre à chanter, ce n'est pas elle bien sûr que j'ai écoutée, mais Cora Vaucaire, surtout pour son legato. Pour l'interprétation, j'ai écouté Catherine Sauvage et pour savoir ce qu'est le blues, Colette Magny. Marianne Oswald, je l'aime pour d'autres raisons. Et je l'aime par dessus tout. Dans chacun de mes récitals, il y a au moins un titre d'elle.

Le Gala de la presse (récit)

- Quand vous chantiez au Phonographe, vous continuiez de travailler parallèlement. A quel moment avez-vous décidé de sauter le pas professionnellement?

- Après avoir gagné le prix du Gala de la presse à Nancy, qui n'existe plus. C'était un gala où les journalistes se faisaient plaisir en se produisant sur la scène de la salle Poirel à Nancy. Dans cette salle sublime, à l'ancienne, de mille cinq cents places, ces vedettes faisaient les clodettes… Jean-Pierre Pernaud (!) présentait le gala. J'étais encore à L'Evénement du Jeudi où tout le monde savait que je chantais. Un copain m'a demandé de chanter avec lui pour ce gala dont j'ignorais tout. Comme il ne savait pas chanter, j'ai donc choisi d'interpréter "Johnny Palmer" de Damia, et lui devait se contenter de m'accompagner sur le refrain. Nous n'avions point de micro, pas de musiciens. Le décalage total avec les autres et leurs paillettes. Il y avait un silence de mort pendant que nous chantions. Puis un tonnerre d'applaudissements. Après je crois que j'ai chanté "L'étranger" de Damia, toujours a cappella. Je ne savais même pas qu'il s'agissait d'un concours. J'ai obtenu le deuxième prix, heureusement car avec le premier j'aurais dû embrasser le maire [rires]. A partir de ce moment-là, je me suis dit "Tiens, c'est possible." J'ai fait de plus en plus de choses, ensuite j'ai gagné le prix de la meilleure illustration du répertoire au Centre de la chanson. C'est Gainsbourg qui était à l'honneur cette année-là. J'ai chanté "La mauvaise prière" de Damia, "Ce grand méchant vous" de Gainsbourg et "Le haut mur" de Piazzola et Pierre Philippe, chanson extrêmement difficile. J'ai eu le deuxième prix, Claire Elzière le premier prix, que j'étais sans doute trop vieille pour avoir. Après, j'ai été sélectionnée pour Cent artistes chantent le siècle au théâtre Silvia Monfort, où j'ai chanté aux côtés de Francesca Solleville, de Gérard Pierron etc. Je me suis dit: "Apparemment, c'est mon histoire." Et comme j'en avais assez de mon métier, j'ai sauté le pas.

 
(Affiche: Dany Bliss)


Gainsbourg

- Pour préparer votre récital Gainsbourg, il vous a sans doute fallu réécouter les chansons…


- J'en ai lu cent mille, j'ai tout écouté !

- Et qu'est-ce qui vous a frappé alors ?

- C'est l'intelligence des textes, et les jeux sur les mots; c'est un vrai poète. "Exercice en forme de z" ou "Les oubliettes", je trouve cela sublime. C'est donc surtout la première période, ensuite il reste des très belles choses, comme "Les dessous chics", mais ce n'est pas pour moi. Je voulais faire "Les dessous chics", un peu par défi, mais il faut une voix légère, ce qui ne veut pas forcément dire aiguë. J'ai essayé, ça ne collait pas. J'ai failli faire "Le mal intérieur", mais j'ai laissé tomber. Il faut essayer les chansons, une heure, pas plus. D'ailleurs je déteste les chanteuses qui passent des heures sur scène et qui n'arrivent pas à la quitter. J'ai fait de la commedia dell'arte avec Carlo Bozzo, qui a travaillé avec Strehler, et il disait toujours: "Restez pas trop sur le plateau, ça brûle, partez dès que vous pouvez !" J'ai gardé ça en tête.

Le lied et la mélodie (regrets)

- Les chansons de Jean-Marie Sénia, c'est de la poésie pure mise en musique. Je lis beaucoup de poésie et j'adore la dire en public.

- Et pourquoi ne pas la chanter, lorsqu'elle est mise en musique par des compositeurs comme Debussy ou Fauré ?

- J'aimerais le faire, mon rêve c'est de chanter des lieder, mais je n'ai pas les capacités.

- On pourrait le faire différemment...

- Ce serait dommage de transposer Debussy. J'ai déjà fait des choses comme ça, mais je n'oserais pas l'enregistrer. Je l'ai fait dans des bibliothèques, pour des spectacles où cela avait sa place. Dans ce cas oui, je me permets de faire une incursion dans le lied et de le transposer. On le fait d'ailleurs sans arrêt pour Kurt Weill.

- On pourrait le faire pour Poulenc. On a tellement de cantatrices qui ont l'organe mais pas les mots, qu'on aimerait avoir l'inverse, c'est-à-dire une chanteuse qui fait comprendre le poème, même si elle n'a pas tout à fait la voix requise.


- Je suis très malheureuse de ne pas avoir l'organe. Mais je l'aurais eu si j'avais travaillé plus tôt, c'est ce que me dit mon professeur de chant, Jean-Pierre Blivet, qui a quand même eu Laurent Naouri, Natalie Dessay… Il habite en Bourgogne, je vais le voir tous les trente-six du mois. Il a accepté de me recevoir car c'est un ami de Sylvia Bergé, et il m'aime beaucoup parce que ça le change. Je suis très fière quand il dit aux autres chanteuses: "D'accord, elle ne fait pas des contre-ut, mais vous avez vu comme la voix est dans le corps ?" Et si ma voix est dans le corps, c'est parce que cela fait vingt ans que je fais du Feldenkrais, que je travaille avec François Combeau. C'est un travail sur le corps qui m'apporte presque plus que les cours de chant. C'est grâce à lui que je trouve ce legato. D'autant que je suis sans cesse dans mon passage, ce qui est particulièrement difficile pour la chanson populaire, où il vaut mieux avoir une voix aiguë qui monte naturellement, comme Annick Cisaruk ou même Michèle Bernard.

- Cette difficulté vocale crée une fragilité et une beauté…

- … bien sûr. Quand je chante "Dépression au-dessus du jardin", on sent vraiment la fragilité, c'est cela qui touche, et je ne veux pas le perdre.

Images

- Vos "visuels", comme on dit, sont assez particuliers: ils ne ressemblent pas à ce qui se fait dans le milieu de la chanson.

- La pochette de l'album est un montage à partir de photos de New York, ce qui nous emmène ailleurs, à Broadway. Ca élargit le spectre. J'ai beaucoup d'idées là-dessus, et puis j'ai une passion pour le cinéma. Si je n'avais pas été chanteuse, j'aurais été actrice, mais on ne peut pas passer sa vie à débuter des carrières. Déjà que j'ai commencé celle-ci assez tard [rires] !

- Rameau a écrit son premier opéra à cinquante-cinq ans…


- … et Mao Tsé Toung a appris à nager à soixante… mais je n'en crois pas un mot !

 

(1) Le 13 mai 2006 à 16 heures à la médiathèque Flandre, Paris 19ème (réservations: 01 40 35 96 46)
(2) Il s'agit d'un titre de Jean-Roger Caussimon enregistré par Catherine Sauvage pour la bande originale du film éponyme. Il n'a été édité que récemment, dans un disque compact confidentiel offert avec un livre de Jean-Roger Caussimon, La Double vie.