Pierre Faa    
 

Il a écrit (entre autres) sur Marie Laforêt et Kylie Minogue, interviewé Nolwenn Leroy et Dick Annegarn, il a réalisé des pochettes pour les disques d'Armande Altaï ou de Betty Mars, il a fondé Peppermoon, l'une des plus belles découvertes pop de l'année passée, il s'apprête à publier un album sous son propre nom : Pierre Faa a l'intelligence, la culture et l'expérience d'un homme qui connaît la chanson, et de l'intérieur — mais aussi la fraîcheur sensible d'un amoureux qui confectionne minutieusement ses chansons pop dans la solitude contemplative d'une chambre d'hôtel japonaise comme dans son propre home studio situé au pied du Sacré Coeur à Paris, où il nous a reçus, autour d'un thé vert et de quelques pâtisseries, auxquelles nous n'aurons pas eu le temps de toucher...

   
 
Propos recueillis parJérôme Reybaud et Didier Dahon, à Paris le dix-sept janvier 2010. Photographies prises le vingt et un janvier 2010 à Paris : France de Mougy pour Lalalala
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Entretiens
 

PIERRE FAA : A côté de vous il y a une petite coupelle dans laquelle il y avait une plante grasse qui est morte. Cette coupelle, que j'avais achetée à Tokyo, est "wabi sabi", c'est-à-dire qu'elle est un peu biscornue, elle n'est pas bien ronde... L'idée, c'est qu'à travers ce genre d'objet imparfait, on embrasse la nature un peu chaotique de la vie. C'est ce qu'évoque la "Wabi Sabi Song" (1)

 

LALALALA : Donc c'est une chanson qui évoque le thème de l'imperfection...

-
Oui, parce que mes structures de chansons ne sont pas très orthodoxes pour des musiciens qui connaissent vraiment la musique. On m'a d'ailleurs souvent reproché mes mesures... des mesures wabi sabi...

- Justement nous voulions commencer par l'Asie : nous avons l'impression qu'il y a dans l'album de Peppermoon beaucoup de références à l'Asie, et en particulier au Japon.

- Je suis complètement asiatophile. J'ai fait les images qui ont servi pour la pochette de l'album dans une chambre que j'avais louée à côté de la gare d'Osaka en 2003, lors de mon premier voyage au Japon. Mais c'est curieux parce que je ne pensais pas que ça se sentait tant que ça...

- Il y a la pochette, mais aussi une chanson qui évoque Shibuya, une autre le thé...

- "Un coin tranquille à Shibuya" n'est pas une chanson sur Shibuya, ni une carte postale, c'est un exemple parmi tant d'autres. Mais enfin l'idée m'est venue là-bas, c'est vrai, parce qu'effectivement, j'avais trouvé un petit café au milieu de la foule qui soudainement, quand on poussait la porte, était complètement isolé. C'était très agréable d'être dans un endroit bouillonnant, très vivant, et d'être une bulle de calme à l'intérieur. Pour "Le Thé", bizarrement, c'est une couche de sens qui est venue a posteriori. C'est-à-dire que quand j'ai écrit la chanson, je n'étais pas encore tourné vers l'Asie. C'est la plus ancienne chanson du disque, que j'ai souvent remaniée parce que j'étais très attaché à la mélodie et que je voulais l'amener à maturité, la faire fleurir.... mais j'ai eu beaucoup de mal. En fait le chemin de cette chanson, c'est un peu le chemin de mes obstacles et de mes difficultés à faire un disque, à faire de la musique. Il faut que j'amène le thé justement.

[Pierre Faa sert le thé et des pâtisseries]

- Le disque sort au Japon et à Taïwan, il y aura également bientôt une tournée dans ces pays.

- Oui, il est sorti à Taïwan avant la France. Le label m'a envoyé un e-mail début juin pour me proposer de sortir l'album début juillet. J'étais surpris parce qu'en France une sortie de disque ex abrupto, en un mois, est complètement inenvisageable : il faudrait au moins sept mois pour appeler trois médias qui de toute façon diront non [rires]. J'adore la rapidité avec laquelle nos labels en Asie ont travaillé, c'est très revigorant, on a l'impression que tout est possible. Chaque pays, chaque marché et chaque manière d'atteindre le public est différente, mais je crois que c'est à Taïwan que ça a été le plus naturel et le plus simple : on sort un disque, des gens l'écoutent... et apparemment ça leur plaît car on en vend bien là-bas. Mais il n'y a aucune stratégie commerciale de ma part. Ca aurait pu ne pas arriver, car je n'ai rien fait pour. J'ai fait l'album avec mon coeur, pardon pour ce côté un peu Frédéric François [rires], je l'ai fait comme je l'entendais et il se trouve que la façon dont je l'entends plaît plus en Asie qu'à radio Néo, voilà... Pour le prochain, il faudra peut-être que j'ajoute de l'accordéon [rires].

- Je me demande si la tournée que vous vous apprêtez à faire en Chine puis au Japon, n'est pas aussi dans une certaine mesure un prétexte au voyage...

- Si ces chansons avaient pour unique finalité de nous faire voyager et donc d'amener des visages, des paysages... moi ça me conviendrait tout à fait ! Cette idée m'amuse beaucoup plus que... faire Taratata par exemple. C'est la dernière émission de télévision où l'on peut chanter, je ne vais pas la démonter, mais enfin si c'est pour aller chanter "Avec le temps " en duo avec Aldebert... [rires]. Je ne dis pas ça contre Aldebert - c'est juste un exemple de ces duos plus ou moins justifiés, sur des chansons qui n'ont pas besoin de ça... Pour revenir à l'Asie, je trouve que c'est ce qui pouvait arriver de mieux à ce disque : cela signifie, pour mon petit ego de musicien, que ces mélodies n'ont pas une valeur uniquement dans le contexte culturel d'un pays donné, et qu'il y a des personnes d'horizons différents qui peuvent s'y raccrocher et y trouver quelque chose qui les touche. Mais il faut être réaliste : beaucoup de gens sortent des disques au Japon, mais qui en a vraiment vendu ? Il y a de petites niches, un peu comme on va au Virgin des Champs-Elysées et on trouve un album du Turkménistan : oui il est sorti en France, mais de là à dire que le public français s'y reconnaît...

- Bien sûr, mais cette niche vue de France a un certain prestige. Francesca Solleville, Cora Vaucaire, Mikado etc. ont sorti des disques au Japon.

- Sans doute ont-ils vécu un âge d'or à côté duquel aujourd'hui c'est plus difficile. Peppermoon a été signé par le label d'un garçon qui a l'air d'être chez lui comme je suis chez moi, comme je fais ma musique chez moi, c'est-à-dire de manière artisanale. Ces petits labels seront peut-être les seuls à survivre : les dinosaures ont disparu, mais les insectes sont toujours là [sourire].

- Dans les notes de la pochette du disque, vous évoquez également la Norvège, l'attirance d'une "âme du nord qui va vers le sud"... Il n'y a donc pas que l'Asie. D'où vient ce goût du voyage ?

- Ma famille a été beaucoup déplacée. J'ai un grand-père polonais, une grand-mère flamande et d'autres parents qui viennent du sud de la France, du côté de mon père. Quand j'étais enfant, j'étais tout le temps dans les trains, j'allais du domicile de mon père à celui de ma mère, puis celui des grands-parents. J'avais une carte de fidélité SNCF. Rêvasser à la fenêtre des trains est encore la meilleure chose qui me soit arrivée. Et plus tard aux hublots des avions.

- Mais rêvasser avec ou sans musique ?

- Sans musique. Je n'aime pas trop les baladeurs parce qu'ils empêchent d'entendre. J'ai mis dans mon téléphone des musiques sans paroles au cas où une idée de texte viendrait, mais en fait je ne les écoute jamais.

- Cela me fait penser à une phrase du film Faubourg Saint-Martin de Jean-Claude Guiguet : un personnage met son casque de walkman sur les oreilles au moment de quitter son frère et celui-ci le lui enlève immédiatement en lui disant : "Ecoute plutôt les bruits du monde".

- C'est ça. On risque de ne pas entendre une phrase formidable dite par quelqu'un. On évite les accidents parce qu'on choisit la musique qu'on écoute, on choisit le volume, on choisit trop, et on se prive d'un état un peu contemplatif, un état d'auto-hypnose avec le paysage qui défile. Il faut se laisser lessiver, se laisser voyager comme si c'était intransitif. Je n'aime pas dire "il faut", alors disons juste que moi j'aime ça.

- J'ai l'impression que dans ces journées, ces semaines de voyage, vous recherchez une sorte de dissolution de l'être dans un lieu où personne ne vous connaît. Le voyage permet de perdre ses repères et de se dissoudre dans une contemplation, un paysage, une foule...

- C'est ça. Surtout en Asie : le monde devient un peu une toile abstraite où les signes de la ville ne sont plus des signes mais des couleurs, des formes. Oui, la dissolution de l'être, c'est tout à fait ça. Devenir comme une anémone de mer qui flotterait et qui capterait... Le plaisir de se perdre dans une nouvelle ville, c'est une de choses que je préfère au monde. Je lisais l'autre soir le petit bouquin de Mathieu Boogaerts, Je ne sais pas, dans lequel il explique comment il écrit ses chansons et apparemment il a besoin de voyager pour écrire. Lorsque je lisais ce genre de propos quand j'étais adolescent, je me disais que c'était ridicule, je pensais que si on a de l'inspiration, on en a partout. Eh bien oui et non. Il y a quand même une alchimie avec l'endroit, que je ressens d'une manière très forte, et qui fait ressortir différentes aspects des émotions.

- Comment définiriez-vous la "pop" ?

- Je ne suis pas très érudit. Bon d'abord c'est une abréviation de "populaire". Ce n'est pas une opinion, c'est un constat. Parfois j'entends le mot utilisé pour des choses qui ne sont absolument pas populaires, c'est donc une déformation du sens premier. Finalement c'est un peu une auberge espagnole, c'est ça qui est dérangeant, chacun se fait une idée différente de la chose et donc on ne sait jamais de quoi on parle. C'est difficile de s'y retrouver dans un tel bazar de sens. Qu'est-ce qui est variété et qu'est-ce qui est pop ? Là par exemple je travaille avec Jay Alanski pour une chanteuse, et de temps en temps elle dit "Ah non, ça c'est variété". Mais pour nous ça ne l'est pas, alors nous sommes un peu choqués. Où est la frontière ? Qu'est-ce qui est pop ? [Il réfléchit] La comédie musicale Anna de Gainsbourg est pop, et même je devrais dire [en chantant] "c'est extrêmement pop". Je pense immédiatement au pop art, cela m'évoque quelque chose d'assez direct, ça ne doit pas être trop crypté. Il peut y avoir parfois des formules un peu mystérieuses, mais il faut que ça reste direct. C'est pour manger tout de suite, quand même, la pop. C'est-à-dire que ça n'a pas une grande prétention "Kulturelle" au début, ça a un côté, pardon pour l'anglicisme, un peu friendly. Ca doit pouvoir passer partout, ce qui ne veut pas dire que ça doit être stupide. Il peut y avoir un double fond. Et chacun peut avoir son niveau de lecture. Enfin, bon, voyez, tout de suite on dirait une conférence... [rires]

- Est-ce que vous-même aimeriez être populaire ?

- J'ai l'extrême prétention de penser que mes chansons sont populaires en l'état... ou du moins qu'elles le sont potentiellement. Elles n'ont pas rencontré le grand public, c'est vrai, mais des personnes très diverses viennent respirer mon jardin : les chansons restent là et continuent leur vie.

- Vous diriez donc que vos chansons sont pop au niveau de leur genre et populaires au niveau de leur accessibilité ?

- Je pense qu'elles sont très accessibles, qu'elles ne font peur à personne, et plus si affinités. J'aime bien que les choses soient accessibles, comme les appartements : je pouvais avoir un appartement plus grand mais à des endroits où les gens ne passent pas, où il faut trois heures de métro pour arriver... Pour mes chansons, c'est pareil : je ne les mets pas sur un piédestal.

- Ce paramètre de l'accessibilité intervient-il pendant l'écriture ou a posteriori, au moment du choix des chansons ?

- Il intervient en permanence puisque c'est ma façon de penser. Certains diront que les chansons de Clarisse Duval chantées par Jeanne Moreau (2) ne sont pas directes et pourtant pour moi elles le sont. "Le soleil a des ennuis, le soleil a de sombres histoires...", pour moi, ce sont des mots simples qu'un enfant de cinq ans pourrait comprendre. Mais c'est aussi poétique. Cette chanson-là définit bien ce que je pense du côté direct de la pop, en tout cas pour ce qui concerne les textes, parce que sur le plan musical, ce n'est pas ce que j'aurais pris comme exemple de pop. Je sais que c'est peut-être un sacrilège de dire que cette écriture-là est pop [rires], mais...

 

- Pouvez-vous revenir à la mystérieuse frontière entre la pop et la variété ?

- J'y reviendrais si je savais où elle se trouve... J'ai l'impression que c'est surtout une question d'image, un certain sens de l'emballage qui va conditionner le jugement de beaucoup de gens. Quelqu'un comme Murat, par exemple, sait très bien emballer sa musique. Il y a parfois un côté très romantico-fleur bleue dans ses textes, ou des tournures musicales que je trouve très variété, mais la famille rock l'adopte quand même. Pareil chez Benjamin Biolay. Il fait surtout des chansons d'amour, je t'aime, je ne t'aime plus, tu m'aimes, tu ne m'aimes plus, etc. Sur le papier, c'est Santa Barbara ! Mais l'emballage, l'image, l'attitude font que c'est perçu comme étant plus pop. En fait c'est surtout une manière de faire les choses, un certain jeu de références culturelles qui dessine une tribu. Un peu comme des tribus de singes qui auraient des cris différents pour se reconnaître entre elles.

- Oui, mais à un certain niveau l'emballage n'est plus un emballage, c'est la chose elle-même. D'ailleurs c'est vous-même qui avez réalisé la pochette de l'album de Peppermoon. C'est pareil pour Murat, qui fait ses photos, qui les retravaille etc.

- Oui, je suis complètement d'accord, l'emballage est aussi une démarche artistique, qui vient se superposer à la musique. D'ailleurs, j'ai fait quelques pochettes d'albums en tant que designer, et je suis assez content de celles que j'ai réalisées pour Buzy, Borderlove et L'Important n'est pas d'être important. J'aime bien aussi ce que j'ai fait pour Betty Mars, une chanteuse disparue dont je ne savais rien. Mais pour revenir à Murat, dans son cas l'emballage donne plus de sens que ce qui est vraiment dit et je n'aime pas trop ça.

- Ou simplement ça pourrait vouloir dire que la musique de Murat est plus complexe que certains de ses auditeurs ne le pensent en le rangeant immédiatement sous l'étiquette "rock"...

- ... Oui... Mais je cherche un exemple de gens qui ont été perçus "variété" alors que ce qu'ils racontent est finalement peut-être aussi intéressant que ce que dit Murat...

- Il ne faut jamais oublier que Murat a fait un duo avec Mylène Farmer...

- Oui, justement, je ne l'oublie pas ! [rires]

- Je pense que ça rend l'homme et la musique beaucoup plus intéressants, plus complexes, parce qu'il y a ces deux pôles. Il y a les tournures variétés et le rock, Mylène Farmer et Nashville.

- Pour revenir à la jeune chanteuse à qui je pensais tout à l'heure et qui a ces jugements parfois un peu à l'emporte pièce, je crois qu'il y a deux sortes de personnes : celles qui se plongent dans les albums à la recherche de leurs émotions, et celles qui suivent l'opinion générale, le bon ton qui est ennuyeux et rarement fondé...

- ... c'est peut-être le moment de parler des Inrockuptibles ?

- ... non je ne les vise pas spécialement.

- L'album leur a-t-il été envoyé ?

- Je crois que oui, mais nous n'avons pas eu de réponse. J'aurais imaginé qu'un mec comme Christophe Conte puisse trouver des choses qu'il aime dans l'album. Mais bon, si ce n'est pas le cas, tant pis, je continuerai à faire les choses comme je les aime. Que ce soit avec les labels ou les magazines, mon seul vrai regret, c'est de rencontrer si peu d'attitudes constructives. Les gens aiment ou pas, point. C'est sans idées, sans conseils, sans feed-back. Pas très enrichissant.

- Et la revue Magic ?

- Rien non plus. Ni chez FIP. Je sais que ce sont des passages un peu obligés pour atteindre certaines personnes. Mais après tout ils sont libres de ne pas aimer, et puis il y a d'autres moyens de faire vivre des chansons. Pour finir avec la variété, je crois que ce ne sont pas les artistes qu'on devrait qualifier de variété ou pas, mais plutôt les chansons elles-mêmes. Quand Gainsbourg chante "L'Ami Caouette", excusez-moi, mais je ne me roule pas par terre, il y a un côté fin de soirée... mais personne ne va le dire, car Gainsbourg est génial, donc toutes ses chansons doivent l'être.

- Vous avez sorti votre disque sur le label d'Yvon Chateigner, Edina Music, qui est plus habitué à produire des disques de vieilles dames, expression tout à fait respectueuse de ma part : Jacqueline Danno, Zizi Jeanmaire, Cora Vaucaire... Sur le site du label on peut voir la pochette du disque de Peppermoon à côté de celle du dernier album Amanda lear...

- Je trouve cela très amusant. Je ne la connais pas et je serais ravi de la croiser un jour. De toute façon, quel est le label aujourd'hui qui ne produirait que des disques dont je me sentirais proche ? Je ne sais pas si Arnaud Fleurent-Didier, qui est sur Jive / Epic, aime Pascal Obispo... Je crois qu'il faut prendre un label pour ce qu'il est, c'est-à-dire une opportunité de faire sortir ses chansons... et au moins Amanda Lear a le mérite de l'humour.

- Et du point de vue de Chateigner ?

- C'est uniquement par amitié. Beaucoup de labels disaient aimer l'album, mais ils craignaient d'investir de l'argent sans vendre beaucoup de disques... Or ils n'ont plus ce luxe, ou en tout cas ils le réservent aux amis proches. Alors Yvon très gentiment m'a proposé de distribuer le disque. Il ne prend rien dessus, il me "prête" sa société pour que je n'aie pas à en créer une, ce qui m'arrange bien, car je ne suis pas un businessman... Mais peut-être devrai-je le devenir un jour si la situation des maisons de disques s'aggrave encore. Donc je ne sur-investis pas le label où je me trouve, je n'ai pas spécialement envie d'un label qui me paraîtrait plus hype dirigé par des gens avec qui je ne m'entends pas. Ce qui est bien avec Yvon, c'est qu'il n'y a pas besoin de faire trois confirmations téléphoniques pour un rendez-vous. J'aime cette simplicité, et puis il m'autorise le luxe de la liberté totale : n'importe quelle major par exemple aurait exigé que la chanteuse de Peppermoon soit en couverture.

- Revenons à la chanson pop : comment combiner l'exigence de l'accessibilité avec votre recherche d'une certaine complexité musicale et même textuelle ?

- C'est peut-être moi qui suis compliqué à la base, et je fais le maximum ensuite pour que ça devienne simple et accessible. Mon naturel me pousse vers l'alambiqué, comme par exemple le couplet de "Bed and breakfast" dont la suite d'accords est un enfer pour les musiciens... C'est presque atonal, mais je ne vais pas le dire [rires] parce que je ne suis pas sûr de moi : je suis autodidacte, donc je ne veux pas employer de gros mots... En tout cas je sais que cette suite d'accords n'est pas très orthodoxe, qu'elle n'est pas naturelle pour les gens, mais pour moi elle l'est. Et ce que j'aime, c'est précisément le contraste qu'elle forme avec le refrain qui est très simple. Il y a d'abord un truc labyrinthique puis un couloir d'évidences... Mais cela se fait tout seul, j'ai besoin d'une aire de repos après quelque chose d'aventureux. Je suis très empirique avec la musique, je ne sais rien. Donc je cherche deux accords, puis un troisième, un quatrième, et c'est une conquête à chaque fois. Je ne sais pas comment on fait une septième de dominante évitée. On a voulu me l'apprendre, mais j'étais rétif car j'avais peur de perdre quelque chose... cette spécificité des autodidactes qui inventent leurs propres repères. Evidemment c'est plus laborieux pour la mise en place musicale...

- Quand avez-vous écrit votre première chanson ?

- La plus ancienne mélodie parue est celle d'"Orient express". J'ai commencé le premier pianotage vers 1993, 1994 et il a fallu toutes ces années pour que ça devienne une chanson. J'étais dilettante, pas très concentré, et j'étais trop vite content de mes mélodies, je ne les montrais pas sous leur meilleur jour. J'ai fait écouter à beaucoup de gens des maquettes qui aujourd'hui me semblent indignes. Je n'avais pas du tout de recul. Je crois qu'on n'a jamais assez de recul sur son propre travail, mais à cette époque j'en manquais terriblement.

- Vous parlez de dilettantisme : à quel moment vous êtes-vous dit qu'il fallait en sortir ?

 

- Cela s'est fait insensiblement, il n'y a pas eu de basculement ni de déclic. Mon désir était très diffus. Quand je prenais mes premiers cours de chant avec Armande Altaï en 1996, elle disait "Imaginez que vous voyez votre nom sur la façade de l'Olympia...", mais moi je ne le voyais absolument pas, et même encore aujourd'hui... je sais que ça n'arrivera pas. Comme journaliste musical, j'ai beaucoup traîné dans le milieu du disque, dans les majors, je voyais bien ce que ces gens aimaient, et je me disais que je n'avais absolument pas ma place dans ce milieu. On ne parle pas le même langage, on ne sera d'accord sur rien, ni sur un arrangement, ni une pochette... Finalement le grand bordel numérique actuel, avec MySpace par exemple, joue en ma faveur. Soudain, il y a une petite place pour des gens qui ne la trouvent pas ailleurs. Il n'y a plus d'intermédiaire, il n'y a plus de directeur artistique disant "Oui il y a un univers, mais..." — tous ces gens dont on ne sait pas pourquoi ils sont là, qui ne le seront plus six mois plus tard et avec lesquels on n'a pas vraiment envie de discuter. MySpace, c'est comme une sorte de porte à porte intelligent : on va à la rencontre de personnes à qui l'on peut procurer un petit plaisir ; c'est beaucoup plus stimulant, gratifiant, et moins ingrat, que d'avoir rendez-vous avec une maison de disques...

- Nous vous avons découvert par l'intermédiaire MySpace...

- Je pensais que nous aurions nos amis, c'est-à-dire cinquante personnes à Paris, mais j'ai été surpris par la curiosité des gens, y compris à l'étranger. Toucher à l'autre bout de la planète deux personnes qui écoutent vraiment, aucune major au monde ne peut vous donner ça, puisque l'on sait qu'elles n'exportent que ce qui marche déjà en France, ce qui est souvent peine perdue parce que les sensibilités sont différentes. Pour le deuxième album de Peppermoon, je vais me retrouver dans une situation quasiment opposée, puisque je vais me servir des avances des labels étrangers pour pouvoir le produire en France. Et ça, en effet, ça ne pouvait arriver que dans la forme d'indépendance que j'ai. Ca fait un peu "métier" de dire ça non ? [rires]

- Justement, nous allons continuer à parler du "métier", celui de journaliste musical en particulier...

- Si j'ai la chance aujourd'hui de pouvoir produire des albums comme j'en ai envie, c'est grâce à cette activité, que j'ai commencé à exercer en 1993. En fait j'ai commencé par un passage au service presse chez Delabel, je n'étais pas fait pour ça, mais je voulais découvrir le milieu. Puis j'ai fait du journalisme, tous les supports possibles, de Femme actuelle à des tas de journaux plus ou moins obscurs en presse gay, astrologique... je faisais des thèmes astraux de vedettes — j'aime bien dire "vedette" parce que c'est vraiment ça.

- Donc le journalisme pour vivre...

- ... oui et pour muscler la curiosité et dépasser le stade du "J'aime / j'aime pas". J'ai rencontré énormément d'artistes, et ça m'a forcément beaucoup appris. Je ne citerai personne, mais parfois il y a des chanteurs dont j'aime le talent, la création, mais dont j'ai découvert, derrière, la part de calcul ; et finalement j'en suis venu à respecter davantage des chanteurs de variété qui ne me touchaient pas du tout, mais qui étaient "raccords avec eux-mêmes". Il n'y a pas duperie sur la marchandise, c'est-à-dire qu'ils n'essaient pas de vendre une chose qu'ils ne sont pas tout à fait. C'est une question que je ne me serais pas posée en simple auditeur.

- Vous avez écrit des livres...

- Non, non, je n'appelle pas ça des livres, ce sont de longs articles qui ont été publiés sous forme de livres.

- Sur Etienne Daho, Marie Laforêt, Kylie Minogue.

- Oui. Kylie, c'était une commande de l'éditeur, je l'ai fait en trois semaines, je n'ai pas dormi [rires], c'était très drôle mais je ne le referais pas.

- A cause du rythme de travail ou de la chanteuse ?

 

- Un peu des deux parce que, par moment, j'ai dû tirer à la ligne... Mais je serais très content d'avoir composé "Can't Get You Out Of My Head", et je ne parle pas de l'aspect financier de la chose. Je me souviens de cette espèce de jubilation qu'il peut y avoir à recevoir soudain, au milieu d'une flopée de disques, une chanson qui a priori n'est pas ma tasse de thé, mais dont je sens qu'elle est bien faite. Ce n'est pas le costume que je porterais moi, mais en tout cas rien ne dépasse, ça tombe parfaitement. Deux mesures de "Can't Get You Out Of My Head" suffisent pour comprendre que c'est bien fait. J'ai lu une phrase de Jeanne Moreau qui m'a marqué : des journalistes s'étonnaient qu'elle puisse aimer certaines choses, et elle a répondu : " On peut adorer un bon Château Margaux mais parfois c'est très bien de se taper un bon Coca". Voilà, "Can't Get You Out Of My Head", c'est du bon Coca.

- Vous avez également écrit un "long article" sur Etienne Daho : quelle place a-t-il occupée dans votre vie ?

- J'aime beaucoup "Les Voyages immobiles", "L'Enfer enfin" sur l'album Eden... j'aime bien Eden en fait. Mais je dirais que je suis surtout sensible à Daho comme à un développement de certains aspects d'Alain Chamfort. J'aime beaucoup le musicien Chamfort, son sens des harmonies assez sophistiquées avec des basses décalées... A cela Daho a amené une "culture guitare" et des références permanentes aux clichés du rock anglais, dont il a été un vulgarisateur en France. Mais fondamentalement, ce côté dandy pop, si on veut employer cette expression-là, me plaît d'abord chez Chamfort, chez lequel je perçois un plus grand trouble.

- Qu'écoutiez-vous dans les années 85 / 90 ?

- Oh... En 1985 j'étais quand même encore au collège !

- ... ce qui veut dire que vous n'écoutiez pas de musique ?

- Si, des trucs de l'époque... Kate Bush, Nik Kershaw, Propaganda, Depeche Mode... Parmi les premiers disques compacts que j'ai achetés, celui qui fait aujourd'hui le plus de sens pour moi, c'est un disque de Grieg. Je m'étais dit "Il faut acheter un truc classique" — c'était mon côté "Il faut", mon côté explorateur, pour le plaisir d'ouvrir des tiroirs et de voir ce qu'il y a dedans... sans que cela devienne rébarbatif pour moi, donc pas Mozart ni Beethoven, auxquels je suis complètement insensible, je suis désolé de le dire. Donc j'avais acheté un CD de Grieg par Eva Knardahl, avec les mélodies de Peer Gynt, sans doute à cause de "Lost song" de Jane Birkin dont j'avais aimé la mélodie. J'avais aussi acheté l'Illustrated Musical Encyclopedia de Ryuichi Sakamoto, sans doute parce que je le trouvais beau sur la couverture... je ne le savais pas encore mais en tous cas c'était clair. J'aimais beaucoup le côté acéré, anguleux, très synthé de cette musique-là. Il y a eu également Secrets of the beehive de David Sylvian... Avant tout ça, j'avais usé jusqu'à la corde la cassette d'une compilation de Birkin avec une photo extraite d'un show télé de 1976, avec "Le Canari est sur le balcon", "Leur plaisir sans moi"... je l'ai beaucoup écoutée sur mon Walkman le soir dans mon lit, j'adorais faire ça. Plus jeune encore, j'aimais les Buggles, William Sheller. Je crois que le "Carnet à spirale" est un de mes tout premiers souvenirs musicaux, je me revois très bien dans la voiture de mon père... je me souviens de Chamfort aussi... j'ai adoré "Manureva", "Comme un géant"...

- Où habitiez-vous à cette époque-là ?

- Jusqu'en 1981 à Rouen, puis au fin fond du Gers. Je me souviens d'avoir été très frappé par le clip de "Ashes to Ashes" de David Bowie quand je l'ai vu aux Enfants du rock, parce que c'était un clown blanc dans un fauteuil de dentiste... c'était... wow... autre chose que Midi première [rires].

- Donc pas de pop française au début des années 80 ? Pas de Lio, pas de Daho ?

- J'ai apprécié Lio après coup, quand je me suis intéressé au travail de Jay Alanski, parce qu'à cette époque-là, j'étais réfractaire au personnage, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Maintenant sa complexité m'apparaît et m'intéresse, mais à dix ans, je ne "percutais" pas. Mais j'avais beaucoup aimé "La Reine des pommes"...

- Sur une musique de Chamfort, d'ailleurs...

- Oui.

- Vous avez aussi écrit un livre, pardon un "long article", sur Marie Laforêt.

- Je dis ça parce que j'ai trop de respect pour la littérature, ce n'est pas pour vous embêter...

- Marguerite Duras disait qu'il y avait les bouquins d'une part et les livres de l'autre.

- Alors j'ai fait des bouquins.

- Donc le "bouquin" sur Marie Laforêt...

- Il y avait le 45 tours de "Il a neigé sur yesterday" à la maison et ce qui me plaisait beaucoup, c'était la couverture : j'adorais cette photo avec les cheveux dans le visage, et sa voix avait quelque chose de proche de celle de ma mère. Dans mon esprit de petit garçon, il y avait une sorte d'osmose, c'était presque la voix d'une mère fantasmée. Bien plus tard au lycée la mère d'une copine m'a vraiment fait découvrir Marie Laforêt. Elle m'a fait, notamment, écouter la chanson "Mary Ann" ; je trouvais ça troublant de parler de la mort d'un personnage avec une voix toute douce et un côté country inoffensif. Comme "Le Canari est sur le balcon", qui a un côté très frais, très léger, mais qui raconte un suicide... Peu à peu je me suis aperçu que Marie Laforêt avait constitué son répertoire en piochant à droite à gauche, ce qui lui donnait un côté mosaïque très intéressant et finalement assez anachronique. Pas yéyé, pas Rive gauche, pas pop de l'époque non plus, vraiment à part, vraiment spéciale dans sa diversité. Et puis, c'est totalement subjectif, mais elle peut chanter le bottin, ça me fait frissonner...

- Même quand elle chante "Cadeau" [rires] ?

- C'est le problème... j'ai beaucoup de mal, comme avec "Viens viens"... Il n'empêche que sur ces albums de 1973 et 1974, il y a toujours au moins une chanson qui m'apporte le plaisir de la voix, "Noé" par exemple. J'adore la profondeur de ses graves, comme la note tenue à la fin de "House Of The Rising Sun".

 

- Vous avez commencé à chanter vos chansons vous-même à la fin des années 90. Pourquoi avez-vous décidé, en 2006, de former un groupe avec une chanteuse ? Cela s'est-il imposé comme une évidence ?

- Non. Ce n'était pas une évidence, c'est en rencontrant Iris. Je trouvais que sa voix éclairait les chansons, alors je me suis dit qu'il fallait essayer. Bon, il y a des gens qui aimaient mes chansons mais qui n'ont pas immédiatement aimé Iris. Et qui maintenant comprennent où je veux en venir, qui saisissent le côté acidulé, frais et un peu vert de sa voix que je mets comme une couleur dans le tableau. Iris est pour moi une très bonne chanteuse, c'est-à-dire qu'elle a une espèce de clarté, de limpidité qui fait que ça passe ; il n'y a aucun frein à ce que je raconte dans les chansons. Au contraire, elle porte vraiment les choses.

- Pourtant vous continuez à chanter de votre côté.

- Oui. Au début, je me demandais si j'allais avoir les épaules assez larges pour tout faire tout seul alors j'ai cherché un producteur pour Peppermoon. Un producteur au sens anglo-saxon du terme, pour m'aider à donner une forme à l'ensemble. Jay Alanski est venu voir le groupe au Kibélé et m'a dit qu'il était intéressé, mais uniquement si c'était moi qui chantais. Iris n'avait encore que 19 ans, et il est clair qu'elle était à l'époque plus à l'aise avec sa voix qu'avec son attitude sur scène. J'étais très embêté parce qu'il n'était pas question que je trahisse Iris qui selon moi apporte vraiment quelque chose aux chansons. En plus je ne me vois plus du tout chanter certaines chansons comme par exemple "Les Petits Miroirs", qui est maintenant dans mon esprit totalement associée à sa voix et à ce qu'elle y met. Donc j'ai dit à Jay que, comme j'avais de nombreuses chansons inédites, il serait sans doute mieux de partir de zéro sur un autre projet. Il en a écouté beaucoup et en a choisi une quinzaine. Alors nous avons commencé à travailler sur mon album en parallèle : je finissais celui de Peppermoon et nous commencions le mien. Aujourd'hui nous avons fini le mien et je suis à mi-chemin du deuxième de Peppermoon. Je pense qu'il y aura comme ça une espèce de quinconce entre des projets très différents.

- C'est donc Alanski qui a réveillé votre désir personnel de chanter, mis entre parenthèses par l'expérience de Peppermoon.

- De toute façon je chante, que je fasse des disques ou pas. Je fais des chansons, c'est mon moyen d'expression, après la traduction de ça dans le monde matériel, c'est autre chose. C'est profondément ancré en moi. Je pense que j'ai toujours été très sensible à "l'expression chanson". Mon souvenir le plus ancien est "Comment te dire adieu" : cela m'avait bien plus frappé comme mode d'expression que le cinéma, par exemple, que je peux apprécier, mais d'une manière plus intellectuelle, qui me "parle" moins. C'est comme si j'avais toujours eu ça en moi, bien que ça se développe très lentement.

- Vous avez écrit pour d'autres interprètes, comme Buzy par exemple. Aimeriez-vous écrire pour quelqu'un en particulier aujourd'hui ?

- Franchement non. En réalité ceux qui m'ont pris des chansons l'ont fait un peu comme on fait son marché, en choisissant parmi ce qui était déjà écrit. Buzy m'a toujours encouragé, même quand mes maquettes n'étaient pas encore très convaincantes, elle a un côté "grande sœur" avec moi. Elle vient souvent me voir sur scène, et c'est là qu'elle a choisi "Un mot pour ça" et "Nébuleuse". Au départ j'écris une chanson, hors de tout contexte, puis quelqu'un l'aime et a envie d'en faire une lecture personnelle. Elle est en vacances chez lui, sûrement je la chanterai un jour ou l'autre. Mais proposer des chansons... [il soupire]... je n'ai pas la forme d'esprit pour ça, mais il m'est arrivé d'essayer. Par exemple j'ai proposé une chanson à Marie France, je l'aime beaucoup, je trouve qu'elle chante bien, je suis sensible à ce qu'elle fait, mais je n'ai jamais eu de réponse... pourtant je crois que la chanson n'était pas mal...

- Elle est très pointilleuse dans le choix de ses chansons.

- Je la comprends, c'est normal, il faut l'être. Pour moi, c'est difficile de proposer, je préfère quand les gens se sentent en résonance avec une chanson qu'ils entendent.

- Revenons à vos propres interprétations : est-ce que vous vous considérez comme un chanteur ?

- Dans une certaine famille de voix, façon Sheller, Chamfort, Daho... oui, de cette façon là. C'est un chant plus cérébral qu'animal. Il y a quelques années, j'ai fait des concerts où je n'étais pas prêt. Il y a plein de données dont je ne me rendais pas compte. J'essayais des trucs plus ou moins heureux... Je me jetais dans la piscine avant de savoir nager. C'est la rencontre avec Jay Alanski qui a vraiment posé les choses. Je réfléchis plus à la tonalité des morceaux, j'ai fini de me faire chanter trop haut ou trop bas... Je maîtrise plus les choses maintenant. Je ne suis pas incapable de puissance, mais quand je chante fort mon timbre n'est pas terrible. C'est plus joli dans le souffle, c'est plus chaleureux. Ma voix n'est pas une rivière, c'est un ruisseau, mais je l'aime bien, je râle toujours un peu avant mais quand je suis sur scène, je l'aime bien.

- Ce plaisir d'être sur scène était visible lors du dernier concert de Peppermoon au Sentier des Halles. D'une manière plus générale, Peppermoon semble chercher à instaurer un climat à travers une mise en scène, des décors, des textes lus entre les chansons...

 

- J'ai vu tellement de concerts avec quinze chansons, noir, lumière, applaudissements entre les deux... Parfois les chansons sont géniales et l'interprète aussi, mais je crois qu'il faut un peu réinventer la forme elle-même. Quand Chamfort fait son concert au jardin du Luxembourg avec les gens qui passent, c'est une très bonne idée car cela lui permet de changer un peu le cadre, d'éviter le risque du fonctionnariat de la musique. Je me souviens d'une interview des Pet Shop Boys qui m'avait frappé, au moment de la sortie de l'album Nightlife : nous étions dans le quartier de St Pancras station, qui était en lambeaux, et nous attendions le groupe dans le hall d'un hôtel gothique en jachère lui aussi ; on écoutait l'album, puis des molosses sont venus nous chercher, il y avait plein de toiles d'araignées, c'était vraiment à l'abandon, on avançait dans des couloirs, les portes des chambres dévastées étaient ouvertes, avec des cordons de sécurité... pour arriver au bout dans une pièce d'une modernité Jean-Michel-Jarresque [rires] avec du Plexiglas... le contraste était très fort. Et là les Pet Shop Boys entraient et donnaient l'interview... Vous voyez, dix ans après au moins, on le raconte toujours, pas comme une énième rencontre dans une chambre d'hôtel sans âme. C'est ça, la forme — c'est-à-dire que les Pet Shop Boys n'ont pas fini d'être créatifs quand ils ont rendu le master à la maison de disques. Evidemment je ne suis pas chez EMI et je n'ai pas les moyens, mais oui, j'essaye de trouver quelque chose autour du concert, sans que cela devienne prétentieux ou trop lourd. D'ailleurs je ne suis pas encore vraiment content, ça reste un peu plan plan... Cependant il ne faut pas non plus faire la révolution pour la révolution, le public est là d'abord pour les chansons, mais...

- Vous vous êtes récemment emporté contre la critique systématique de la musique synthétique...

- Emporté, vraiment ? Non... c'était juste quelques petites réflexions sur mon blog... Je pense que le vieux débat sur l'acoustique et la scène qui seraient la vérité de l'artiste, n'a pas lieu d'être : je crois que l'on peut faire des programmations avec sensibilité et jouer de la batterie comme un âne. Et pareillement, je crois qu'on peut sampler avec sensibilité et jouer live comme un âne. C'est un faux débat, comme celui qui oppose la variété à la pop, parce que les choses se divisent d'elles-mêmes. On n'a pas besoin de poser une frontière, cela se fait tout seul.

- Qu'est-ce qui vous met en colère aujourd'hui ?

- Je n'ai pas de colères vraiment, ou alors beaucoup de petites, trois milliards de petites, oui... Par exemple on se dit toujours "Pourquoi tel album est-il considéré par une major comme potentiellement commercial et pas le mien ?" Ce serait malhonnête de dire qu'on ne ressent pas ça. Je crois que lorsque l'on fait des choses avec sincérité et que l'on voit des personnes cyniques triompher avec les habits de la sincérité, on ne peut pas rester indifférent... Cela dit la seule question que je me pose, c'est : "Est-ce que je suis satisfait de mes chansons ?" [silence] J'espère que vous avez aimé les gâteaux [sourire]...


1 Chanson offerte en bonus sur la version japonaise de l'album de Peppermoon (L'Azul Record, CD Azur-05)
2 Clarisse Duval, chanteuse réaliste, est l'héroïne du roman Les Manigances d'Elsa Triolet. Jeanne Moreau interprète les chansons écrites par Elsa Triolet pour son pesonnage fictif sur le disque Les Chansons de Clarisse, Polydor, 1968