Pascale Borel    
 

Si vous croyez naïvement que Pascale Borel ressemble à l'image que Pierre et Gilles ont donnée d'elle au temps de Mikado, vous avez raison: vingt ans après, son sourire est aussi doux et mélancolique que dans les portraits ou les saynètes des deux célèbres photographes. Disponible, rieuse, Pascale Borel se plie volontiers à l'exercice rétrospectif de l'interview et, sans jamais s'apesentir, raconte comment une jeune bordelaise qui rêvait de chanter chez Guy Lux devint une icône au Japon avant de publier très récemment l'un des plus beaux albums de la french pop (Oserai-je t'aimer ?).

   
 
Propos recueillis par Didier Dahon et Jérôme Reybaud à Paris le vingt-cinq mai 2006
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Entretiens
 

Claude François

LALALALA: Qu'écoutiez-vous à douze ans ?

Pascale Borel: A cet âge, j'habitais Bordeaux et je devais écouter les émissions de Guy Lux. Peut-être des disques de Claude François déjà, mais je ne les avais sans doute pas achetés moi-même. Je n'avais pas de goûts vraiment définis, mais j'aimais beaucoup la variété, au grand dam de mes parents, qui écoutaient plutôt Brassens que Sheila ou Dalida.

- Ce goût pour la variété a influencé certains morceaux de Mikado, par exemple "L'amour est un peu fragile".

- Oui, c'est vrai, d'ailleurs c'est une de mes chansons préférées de Mikado. Elle ressemble aux grands duos de variété de l'époque. On sent aussi cette influence dans "La Fille du soleil".

Le jour de l'entretien


- Vous intéressiez-vous à ce que l'on appelle la chanson française ?

- Pas particulièrement, j'ai eu une période très courte, un peu Léo Ferré, mais la chanson n'a jamais vraiment compté pour moi. En fait, je suis passée directement de la variété Guy Lux au rock [rires] !

- Quels groupes par exemple ?

- Les premiers disques que j'ai dû acheter, c'est assez étonnant, c'était du Glam-rock, des groupes comme Slade, T-Rex, ou Marc Bolan...

- ... ça s'entend moins dans Mikado...

- Non, ça ne s'entend pas du tout [rires] ! Heureusement ! Quoique Grégori traverse en ce moment une période T-Rex. En 1974, j'ai acheté mon premier album de Bowie, je crois que c'était Pin ups. Plus tard j'ai écouté Prince... Mais effectivement au départ j'étais complètement fan de Claude François. J'allais voir ses concerts.

- Comment était-ce, un concert de Claude François ?

- Complètement hystérique ! C'était un petit énergumène hyper-énergique qui avait quelque chose d'électrique et qui le communiquait à la salle.

- Les Lalettes [choristes du chanteurs Lala dont Pascale Borel a fait partie] sont sans doute une référence aux Clodettes ?


-- Oui, je crois qu'au départ l'idée de Lala était un peu celle-là. Il voulait deux filles qui ne dansaient pas trop, mais faisaient les choeurs et étaient là. Oui, il y avait un petit clin d'oeil.

A Paris

- Vous avez quitté Bordeaux après le Bac ?


- J'ai passé mon Bac et j'ai dit à mes parents que je partais. J'ai fait une sorte de petite fugue: je suis partie sur la Côte d'Azur, à Antibes, avec mon petit copain de l'époque. Nous avons dû y rester six mois, du début de l'été jusqu'au mois de novembre. Nous avions une tente, nous nous baladions en scooter. Je suis revenue à Bordeaux, pour en repartir huit mois plus tard. Je suis donc arrivée à Paris en 1979.

- Pourquoi Paris ?

- D'abord je ne voulais absolument pas rester à Bordeaux, où j'aurais dû poursuivre mes études, mais surtout je voulais chanter. Je ne savais pas comment, mais je l'avais décidé. D'ailleurs j'écrivais des chansons depuis l'âge de seize ans.

- Il paraît qu'à Paris vous chantiez parfois à la fenêtre...


- Ca, c'est Didier Lestrade qui le raconte... C'est vrai, au tout début, quand je suis arrivée à Paris, j'avais une bande de copains de Bordeaux et j'habitais au deuxième étage d'un immeuble de Saint-Germain. Un jour, pour rire, je me suis mise à la fenêtre avec une espèce de boa, j'ai mis un disque de Marilyn Monroe très fort et je me suis amusée à faire le play-back de ces chansons que je connaissais par choeur. Mes copains faisaient les boys derrière moi. En fait, ça a très bien marché, les gens se sont arrêtés dans la rue, il y a eu un attroupement. Du coup on l'a fait plusieurs fois et ensuite mes copains descendaient faire la quête.

- Je ne sais pas si on pourrait le faire encore aujourd'hui...

- Non [rires], je ne sais pas si ça marcherait. J'ai dû le faire quatre ou cinq fois. Ca avait beaucoup plu à Didier, qui ne faisait pas partie des boys.

Lala et les Lalettes

Pascale Borel (à droite), choriste de Lala en 1979


- C'est donc d'abord Didier Lestrade que vous avez rencontré, avant Lala, son frère.

- Oui. Didier et moi avions le même âge, nous débarquions tous les deux de province, au même moment. Moi, j'avais une petite chambre, et lui squattait plus ou moins avec un de mes copains de Bordeaux. J'ai rencontré Lala dans la foulée, et nous avons très vite commencé à faire des concerts. Lala avait envie d'une choriste, et il savait que je voulais chanter, donc naturellement nous avons fait de la musique ensemble. J'étais ravie évidemment. Nous avons essayé de faire ça avec une autre fille, puis encore une autre, mais ça n'a pas marché... je me suis toujours retrouvée toute seule comme Lalette en fait [rires], sans jamais arriver à concrétiser l'idée initiale: un chanteur avec deux filles.

- Avez-vous enregistré un disque avec lui ?


- J'ai dû faire des maquettes sur lesquelles je chantais les "cha-cha-cha", les choeurs, mais je ne suis pas sur le 45 tours "Jolie fille d'Alger", dont il y a eu d'ailleurs plusieurs versions. Le disque a été produit par Dreyfus à un moment où Lala avait un peu mis son groupe de côté. Le producteur lui avait conseillé de ne pas le faire avec ses musiciens car ils ne lui semblaient pas assez pro. C'est pour cette raison que les musiciens de Lala n'apparaissent pas sur le disque.

- Avez-vous montré vos chansons à Lala ?

- Non, je suivais ce qu'il faisait.

- Combien de temps a duré votre aventure avec lui ?


- De 1979 à 1981, je crois.

Mikado

- C'est grâce à Lala que vous avez rencontré...


- ... Grégori [Czerkinsky]...

- ... avec lequel vous avez formé Mikado. Si je ne me trompe pas, votre premier 45 tours est sorti en Belgique en 1982.


- Oui, un petit single aux Disques du Crépuscule, "Par hasard".

- Ce premier disque reflète bien la position qu'aura ensuite Mikado: un groupe pour initiés signé par le label culte Les Disques du Crépuscule, mais aussi un groupe populaire distribué par le gros label Ariola, et enfin un groupe reconnu au Japon, où Shinseido Sirius a publié le single.

- Oui. En fait tout est parti de Crépuscule. C'est Michel Duval qui a pris le risque de nous signer. Ariola, c'est parce qu'il s'est assez vite rendu compte qu'on avait besoin d'une distribution plus importante. Et pour le Japon, Crépuscule devait organiser une mini-tournée là-bas avec trois groupes dont on ne faisait pas partie au départ: Winston Tong avec Niki Mono, Durutti Column et Antena, qui est je crois, le groupe que nous avons remplacé.

- Donc toute votre carrière japonaise vient de la petite tournée de Crépuscule ?


- Oui. D'ailleurs on nous avait dit que le groupe ne pourrait pas marcher au Japon parce que nous avions le même nom que l'empereur...

Mikado, période Disques du Crépuscule (photographie: David Rochline)


- Quelles étaient vos relations avec les Disques du Crépuscule ?

- Ca se passait bien, peut-être que ce qu'aimait Michel Duval dans Mikado, c'était le côté un peu underground et original du groupe. Mais ça n'a pas duré, très vite nous avons eu des vues divergentes, surtout Grégori et Michel. De notre côté, nous avions envie d'atteindre un public plus important et de disposer des moyens pour le faire. Nous étions bien conscients que certaines chansons pouvaient marcher. Mais ces projets ne cadraient pas tellement avec l'esprit de Crépuscule. Par exemple, si on avait voulu faire une pochette avec Pierre et Gilles, cela aurait posé un énorme problème, car cela ne correspondait pas du tout à l'esthétique du label, à laquelle il fallait vraiment coller. Voilà, Duval voulait que l'on respecte l'esprit de son label, et je le comprend très bien. Il nous a donc fallu trouver une autre maison de disques.

- Vogue.

Oui. Mais avant ça, il y a eu la sortie assez confidentielle de notre tout premier single en France, "Ce garçon-là" et "Par hasard", sur un label [Bataille] monté par des gens des Bains Douche qui s'étaient intéressés à nous grâce à quelques passages radio (RTL, Bernard Lenoir...), obtenus par les deux ou trois garçons qui s'occupaient de la promotion aux Disques du Crépuscule, dont Emmanuel de Buretel, qui était alors extrêmement jeune. C'est avec ce petit 45 tours qu'on a commencé à démarcher les maisons de disques, pour un album qui était entièrement prêt. Toutes les maquettes étaient faites et elles étaient vraiment travaillées. Il n'y a d'ailleurs pas eu beaucoup de différence entre les maquettes et les versions enregistrées pour l'album. Mais personne n'a voulu nous signer...

- Que vous disait-on ?

- Que nous ressemblions trop à Elli et Jacno...

- Ca n'a pourtant rien à voir. Elli et Jacno est un groupe plus "agressif"...


-...plus rock, oui, ils viennent du punk. On nous comparait aussi aux Rita Mitsouko, mais c'est le truc habituel. Ca n'a d'ailleurs pas beaucoup changé. En fait, je crois qu'ils nous trouvaient inclassables.

- C'est paradoxal: on vous reproche de ressembler à Elli et Jacno et en même temps d'être inclassable.


C'est ça, c'est très très embêtant [rires] ! Maintenant aussi, je suis complètement inclassable. Voilà pourquoi nous avons essuyé tant de refus. Heureusement la première tournée au Japon avait très bien marché. Les Japonais voulaient en organiser une autre dans de plus grosses salles. Nous avons foncé, tout en nous disant que ce serait l'occasion de chercher un producteur au Japon. Nous ne nous étions pas trompés: après la seconde tournée là-bas, nous avons eu trois propositions de gros labels japonais. Nous avons choisi Teichiku Records, surtout à cause de Haruomi Hosono, du Yellow Magic Orchestra, avec lequel nous nous entendions très bien.

"La fille du soleil", clip réalisé par Pierre et Gilles (photographie: Michel Amet)


- En fait c'est en passant par le Japon que...


- ... c'est venu en France. Oui, les Japonais ont tout produit. L'album a été enregistré à Paris au studio Davout. Nous avons eu tout ce que nous voulions. Ils sont seulement arrivés deux jours avant la fin du mixage pour écouter les bandes. Pour la pochette aussi, nous avons eu carte blanche: "Pierre et Gilles ? - Ok". Incroyable, le rêve. Le disque est sorti au Japon, et évidemment, une fois le produit complètement fini, Vogue, qui était en train de couler [rires], a pris l'album en licence. Ils l'ont distribué et surtout, ont sorti "Naufrage en hiver" en single, en assurant une bonne promotion. Les radios ont accroché tout de suite. Le titre a marché. Nous frissonnions même au Top 50 [rires] ! Pierre et Gilles ont fait le clip. Ensuite nous avons fait quelques concerts en France, une troisième tournée au Japon, la promotion surtout, beaucoup de promotion pour "Naufrage en hiver", pendant un an et demi. Et puis beaucoup de maquettes de nouvelles chansons.

- Puis vous avez sorti un nouveau single, "La fille du soleil".


- Oui, chez CBS-Sony, parce qu'entre temps Vogue avait déposé le bilan. "Naufrage" avait bien marché, mais pas l'album, qui était passé complètement inaperçu. Je crois que lorsque CBS a sorti "La fille du soleil", ils en ont d'ailleurs profité pour republier l'album. Dominique Lefebvre, directeur artistique de Sony, nous avait proposé un contrat pour deux albums. Mais après "La fille du soleil", Grégori et moi avons eu un enfant, puis un second un peu plus tard... Nous continuions néanmoins à enregistrer des maquettes pour un nouvel album, qui a été présenté au label tardivement, en 1990.

- C'est donc vous qui avez laissé le temps passer...


- Oui, il y a eu les enfants... et puis la promotion, qui a été assez pénible pour "La fille du soleil". Beaucoup de play-backs dans des boîtes, la même chanson pendant un an et demi, enfin des choses un peu démoralisantes et pas très excitantes du point de vue artistique. Nous n'avions pas vraiment envie de remettre ça immédiatement. Donc nous avons pris notre temps pour les nouvelles chansons, d'autant que la maison de disques ne s'impatientait pas trop. Finalement au début de l'été 1990, nous avons présenté les maquettes à notre directeur artistique chez Sony, qui était emballé. Mais, alors que nous devions enregistrer en septembre, il a été viré par Sony, et remplacé par Frédéric Rebet, qui travaille aujourd'hui pour Naïve, lequel n'a pas voulu nous garder car il avait déjà les Objets comme duo. C'était son argument. Comme ça n'allait plus du tout entre Grégori et moi, nous avons décidé d'arrêter Mikado, en 1991.

- Quels étaient vos rôles respectifs dans Mikado ?

- L'idée de départ, quand j'ai rencontré Grégori, c'était qu'il faisait les musiques et moi les paroles, mais sans ordre vraiment défini. Je n'intervenais pas beaucoup dans la musique. Nous étions tous les deux des débutants. Grégori, qui avait une formation de percussionniste, avait commencé à faire des morceaux au début des années 80, mais cela restait très nouveau pour lui. Cependant je lui faisais confiance et lui pareil: il ne savait pas comment faire pour chanter, ni comment écrire des paroles, du moins au début... mais on fonçait tous les deux.

- Il y a un côté un peu bidouillage...

- Oui, c'était du bricolage, avec un petit magnétophone quatre pistes... Il y avait parfois trois guitares sur la piste de la voix... D'ailleurs Grégori vient de retrouver des bandes très anciennes avec beaucoup d'inédits. C'est assez émouvant, parce qu'on sent vraiment les débuts de Mikado. On sent que je trouve ma manière de chanter, au fur et à mesure, sur ces maquettes.

- L'univers de Mikado a toujours été double, à la fois heureux et triste...


- Oui, ça s'est imposé tout de suite.

- Et cela correspond parfaitement au choix de la reprise de France Gall, "Attends ou va t'en". Vous l'avez choisie parce que c'était France Gall, Gainsbourg ou pour la chanson elle-même? Ou encore pour faire un clin d'oeil à la variété ?


- Non, pas du tout. Nous avons choisi cette chanson parce que nous la trouvions très belle. France Gall et Gainsbourg, c'était secondaire.

- Vous avez entendu la version de Lio ?


- Oui, elle n'est pas mal [rires]. Elle est même plutôt bien.

- "Les enfants du Pirée" par contre, que Mikado a aussi reprise...

- Moi, je l'aime bien. Je sais qu'elle a été critiquée. Nous l'avions choisie pour l'ambiance, pour l'univers évoqué par les paroles. Elle marchait très bien sur scène, peut-être mieux que sur la maquette.

- A cette époque aviez-vous conscience que Mikado faisait partie d'une sorte d'âge d'or de la french pop ?

"La fille du soleil", clip réalisé par Pierre et Gilles (photographie: Michel Amet)

Non, nous étions dans notre coin, nous nous laissions porter par cette vague-là, mais sans vraiment nous rendre compte des implications que cela pouvait avoir. Nous essayions surtout de garder notre intégrité. C'est aussi pour ça que nous nous sommes arrêtés après "La fille du soleil": nous avions l'impression d'être complètement dépassés par l'image de Pierre et Gilles, par les clips, les pochettes.Dans les interviews, on ne nous parlait que de l'aspect visuel, qui avait pris toute la place, au détriment de la musique, ce que nous avons eu un peu de mal à supporter. Et pourtant nous étions très proches de Pierre et Gilles, nous avons passé cinq ans avec eux, sans une seule seconde avoir eu l'impression d'être vampirisés par eux. Mikado, c'était presque un groupe à quatre, en fait. Donc ce n'était pas du tout de leur faute, mais leur style est tellement fort...


- ... et correspondait tellement à vos chansons. Parmi les maquettes publiées dans la compilation de 1998, il y a par exemple des morceaux d'une minute qui sont comme des images, des photographies.


- Oui, notre univers collait bien à celui de Pierre et Gilles. Mais c'est qui est drôle, c'est qu'au départ, quand nous étions aux Disques du Crépuscule, nous n'avions pas du tout cette image-là. Nos premiers concerts et nos premières pochettes nous avaient amené un public plutôt sage, assez BCBG, qui aimait bien une musique un peu décalée, mais qui restait quand même tout à fait dans la norme. Nous-mêmes sur scène, nous étions assez fantaisistes, mais surtout classiques. Notre public correspondrait aujourd'hui aux jeunes de seize ans qui écoutent du pop-rock. Alors quand nous sommes arrivés avec le clip de "Naufrage en hiver" et les photos de Pierre et Gilles, toute une partie du public de Mikado a décroché. Ils ne comprenaient pas. Par exemple un ami avait fait découvrir et aimer le groupe à sa bande de copains. Mais quand il leur a montré le clip, il s'est fait presque massacré [rires] ! Heureusement certains nous ont suivis, et puis d'autres ont pris la place de ceux qui avaient été déstabilisés.

- Quelle est la chanson de Mikado que vous préférez, et celle que vous aimez le moins ?


- Sans trop réfléchir, je crois que celle que je préfère, c'est "L'amour est un peu fragile", et je pense que celle que j'aime le moins, c'est "La fille du soleil". Le son est plus rock, mais ce sont surtout les paroles qui me touchent moins. Je me suis glissée dans ce personnage-là, mais la fille du soleil, ce n'est pas tellement moi.

- Etes-vous intervenue dans le choix des titres de la compilation sortie 1998 ?

- Non, j'ai laissé faire Grégori, qui m'a tenue au courant. Ce disque n'a pas mal marché, notamment au Japon. Malheureusement, je crois qu'il n'est plus disponible. Depuis, Grégori a retrouvé une quinzaine d'inédits à peu près, et il a envie de les sortir. Je crois qu'il a un projet pour une nouvelle compilation, un coffret, avec un beau livret, un DVD réunissant des concerts au Japon, des clips... Par exemple, ce serait l'occasion de publier la reprise que nous avions enregistrée pour Crépuscule de la chanson de la Nuit du chasseur. Crépuscule voulait faire un disque de chansons de cinéma, mais nous avons dû nous disputer avant la sortie du disque (1)...

Bien

- Entre 1991, la fin de Mikado, et 1997, les débuts de Bien, six ans passent...


- En fait, j'ai dû commencer Bien en 1994. Donc vous voulez savoir ce que j'ai fait pendant trois ans ?

- Oui. On a l'impression qu'il y a des trous...

- ... des trous [rires] ! Disons qu'en 1991 je me suis essentiellement occupée de mes deux enfants, qui étaient alors très jeunes, tout en continuant à écrire des chansons et en travaillant avec des musiciens sur des périodes allant de trois à six mois. J'ai eu plusieurs projets, qui n'ont pas abouti, jusqu'à ce que je tombe sur trois personnes qui se connaissaient et qui avaient envie de faire de la musique avec moi: ainsi a commencé Bien. Il y avait les deux frères Lapicorey et leur cousin, Arnaud Fontanes. Je connaissais les deux frères depuis qu'ils avaient organisé le premier et l'unique concert de Mikado à Lyon, en 1982. A l'époque, ils avaient seize ou dix-sept ans, et ils aimaient tellement Mikado qu'ils s'étaient débrouillés pour obtenir la salle Molière, qui est magnifique, et pour faire diffuser les disques de Mikado sur les radios lyonnaises. Ensuite ils ont fait leurs études tout en continuant à faire de la musique.

- Et pourquoi le nom "Bien" ?

- Ce n'est pas moi qui ai trouvé le nom, mais on trouvait ça bien [rires], et l'idée était de continuer dans les superlatifs: Bien, Super, Extra...

- Pourquoi avoir publié vos disques sur Siesta, un label indépendant espagnol ?

- C'est toujours la même démarche: on commence à faire écouter nos maquettes partout en France, chez les gros labels, puis les petits, puis les indépendants. Nous avions entendu parler de ce label pop, Siesta, et nous avions l'impression que cela correspondait bien à notre musique. Nous avons sorti deux 45 tours en même temps.

- Le son est très particulier, avec votre voix très en retrait. Est-ce volontaire ?


- Oui, les musiciens avaient un peu envie d'un mixage à la Morcheeba, c'était le trip de l'époque. Avec le recul, je trouve quand même la voix vraiment sous-mixée. Mais on avait de très beaux morceaux. Vincent Lapicorey aimerait bien en retravailler certains aujourd'hui, notamment un qui s'intitule "A la campagne", et qui est resté inédit.".

- "Sunny side" est un chef d'oeuvre qui mériterait une seconde chance...

- Oui, Jérémie Lefebvre aussi pense que l'on pourrait reprendre un ou deux titres de Bien.

- Le groupe est passé totalement inaperçu.

- Totalement. Deux concerts à Paris, et c'est tout. Et puis les autres membres ont repris un travail, c'était un peu une parenthèse pour eux trois, mais pas pour moi.

Towa Tei

Un des nombreux articles japonais consacrés à Mikado


- En 1999, vous collaborez avec Towa Tei.

- Towa Tei m'a contactée par l'intermédiaire de Tricatel parce qu'il connaissait Mikado. Je crois que ce qui l'intéressait, c'est ma voix. Pour les Japonais en général et pour Towa Tei en particulier, la spécificité de Mikado, c'est la voix. Donc Towa Tei m'a téléphoné et m'a proposé de m'envoyer la maquette de la chanson "A ring". Ensuite il m'a demandé de trouver un studio, un ingénier du son, d'établir un budget... J'ai commencé à chercher, mais Grégori m'a convaincue de faire l'enregistrement à la maison: "Je connais ta voix, j'ai un bon micro, on va le faire comme une maquette", et c'est ce qu'on a fait. Towa Tei voulait que ma voix soit très aiguë, comme sur les premiers disques de Mikado, mais elle a changé. Il a donc par la suite un peu accéléré l'enregistrement.

- Pour le même titre, sont aussi crédités Louis Philippe et Kahimi Karie.


- Oui, mais je ne les ai pas rencontrés. Louis Philippe a fait les choeurs. Quant à Kahimi Karie, je la connaissais avant, mais nous n'avons pas travaillé ensemble sur le titre.

- Vous avez pourtant traduit le texte avec elle, non ?

- Non [hilare] ! Je suppose que Towa Tei lui avait demandé de traduire en français son texte anglais, et j'ai reçu une traduction [rires]... charmante... mais absolument pas française. Alors j'ai été obligée de la remanier un peu. J'ai dit à Towa Tei: "Là, on ne peut pas, ce n'est pas possible". J'ai essayé de garder le style de Kahimi Karie, cette espèce de naïveté, tout en faisant en sorte que ce soit français.

Oserai-je t'aimer ?

- Vous parliez de la voix, du fait que les Japonais sont particulièrement sensibles à la vôtre. Comment voyez-vous son évolution ? J'ai le sentiment que, tout en gardant sa douceur et sa délicatesse, votre voix est bien plus assurée aujourd'hui.


- Alors ça c'est vrai ! Mais les gens ne s'en rendent pas vraiment compte. C'est Jérémie Lefebvre qui est responsable de cette évolution. Il m'a fait énormément travailler la voix sur les maquettes. Jérémie avait une idée extrêmement précise de ce qu'il voulait, alors qu'avec Mikado, c'était plus instinctif. Jérémie sait exactement comment les choses doivent être chantées, interprétées. Il est tout aussi pointu sur la justesse, le rythme ou la mélodie. Nous avons énormément travaillé et cela m'a aidée, en particulier pour une chanson comme "J'aime tellement Proust".

- Il y a le niveau technique, mais aussi l'interprétation: on sent plus de couleurs, par exemple. Dans les chansons de Mikado, il y avait seulement deux modes d'interprétation: la tristesse ou le bonheur. Cela correspondait parfaitement aux chansons, mais c'était relativement restreint par rapport à votre façon d'interpréter les textes sur votre dernier album, où il y a beaucoup plus de variété.


- Nous avons beaucoup, beaucoup travaillé. Encore une fois, c'est vraiment grâce à Jérémie. C'était difficile, d'ailleurs je n'aimais pas tellement cela au départ. Quelquefois il me faisait répéter un mot pendant une demi-heure... j'avais du mal, mais je sentais bien que c'était important. Ce travail sur le chant a duré un an, puis ça s'est décanté. J'ai assimilé et compris beaucoup de choses, et maintenant je chante les chansons toute seule, car j'ai pris de l'assurance. Mais Jérémie veille toujours.

- Comment avez-vous rencontré Jérémie Lefebvre ?

- Par l'intermédiaire du guitariste de Bien qui le connaissait un peu. En fait Jérémie a publié un roman en 2000, La Société de consolation, mais il a toujours écrit des chansons. Il est issu d'une famille de musiciens, sept frères et soeurs, tous musiciens classiques. Mais lui n'est pas passé par le Conservatoire, il est beaucoup plus autodidacte que les autres. C'est le seul qui compose des chansons. Il savait que je chantais dans Mikado, mais pas tellement plus... Je l'ai rencontré, il m'a chanté à la guitare "Si j'étais une vache" et "Tout petit". Et j'ai carrément craqué pour ces deux titres. Ca correspondait exactement à ce que j'avais envie de chanter, ça collait incroyablement. Très vite, j'ai fait des maquettes de ces titres, et dans le mois qui a suivi, il a commencé à écrire de nouvelles chansons pour moi.

Détail d'un projet refusé pour la pochette de
Oserai-je t'aimer ?


- A ce moment-là, il avait à l'esprit la voix et le personnage de Pascale Borel.


- Oui. Là, c'était vraiment pour moi. Et du coup, des chansons qu'il avait écrites avant de me connaître, il n'en est pas resté beaucoup sur l'album. Seulement "Si j'étais une vache", "Tout petit" et "Je veux que tu m'embrasses".

- Sur l'album, il n'y a que deux textes de vous. Vous n'avez pas arrêté d'écrire, au moins ?


- Non, dans le prochain il y en aura davantage.

- Car "Comme une bouteille à la mer" est un très beau texte.


- Oui, moi aussi je l'aime bien. Cette chanson était d'ailleurs l'une de nos préférées, mais dans l'album, elle ne ressort pas comme il faudrait. Nous l'avons ratée. Nous avons eu un mal fou avec cette chanson en studio, sans savoir pourquoi, et sans jamais arriver à ce que nous voulions. La maquette est plus simple, beaucoup plus directe, la musique y est beaucoup plus convaincante. Tout le monde croyait en cette chanson, le producteur, l'ingénieur du son, qui pensaient que ce serait un tube. D'où une certaine pression, qui nous a peut-être fait rater le morceau. D'ailleurs nous ne voulons pas faire le prochain album en studio, mais à la maison, dans la mesure du possible. Parce que on arrive à faire ce qu'on veut, on a le temps, ça ne coûte rien, il n'y a pas cette espèce de pression dont on n'a pas besoin. C'est très difficile d'obtenir quelque chose d'intimiste dans un studio.

- Avant de vous rencontrer, il n'avait jamais essayé de chanter lui-même ses chansons ?


- Si, et il prépare en ce moment un album pour lui. Il a déjà dix chansons.

- On se demande pourquoi il ne l'a pas fait plus tôt: son univers est si fort, si cohérent...

- Oui, mais il avait peut-être besoin d'un intermédiaire. Je pense que son envie de faire un album pour moi a été une sorte de déclencheur.


- Il lui fallait quelqu'un en face pour...


- ... pour produire quelque chose de précis. Pour moi c'est pareil: il me faut quelqu'un en face avec un univers. Quelqu'un que je n'avais pas trouvé depuis Mikado. Mais ça valait la peine d'attendre. Je savais que ça allait arriver.

- Pourquoi avoir choisi le label Pschent, plutôt spécialisé dans la musique électronique, pour produire l'album ?

- Tous les labels qui ont pignon sur rue nous avaient dit non. Jérémie a continué de démarcher et a envoyé une démo à Pschent au mois de mars. Et au mois de mai, alors que j'étais en train de faire mon marché, je reçois un coup de fil: "C'est le label Pschent, je vous ai laissé un message il y a une semaine..." Je ne savais même pas que Jérémie leur avait envoyé les maquettes, ni qui ils étaient. J'y suis allée sans y croire vraiment, en m'en foutant un peu, mais je me suis retrouvée face un homme complètement séduit par les chansons. Il m'a parlé de contrat, très précisément... Ce qui est drôle, c'est que celui qui est chargé d'écouter les démos pour le label avait écrit dans son compte-rendu: "Vraiment pas pour nous". Et effectivement, c'est surtout un label de DJ. Mais Eric Hauville est un bon directeur, et il pioche de temps en temps dans la pile des "refusés" pour écouter lui-même. Et là il a eu une sorte de coup de foudre. Nous avons même signé pour deux albums.

- Vous avez fait quelques concerts avec l'album, au CAPC de Bordeaux, à Paris, à Grenoble... Aimez-vous la scène ?

- J'adore. Le concert à la Scène Bastille s'est bien passé, il y avait beaucoup de monde dans la salle, huit musiciens sur la scène, et même une scénographe qui avait fait de beaux éclairages et un petit décor très simple qui marchait vraiment bien. Il y a un concert prévu à Besançon, une petite tournée en Suisse, un projet en novembre à Bordeaux dans le cadre du festival Novart, qui consisterait en un spectacle à quatre, Philippe Katerine, Dominique A, moi et quelqu'un d'autre, peut-être Anna Karina.

Le jour de l'entretien


- Et le deuxième album ?

- Nous avons déjà six titres. Et Jérémie a écrit un duo pour deux femmes, un duo rigolo, un peu dans le style théâtre de Boulevard, et celle à qui j'ai pensé pour le chanter avec moi vient de dire oui. C'est une femme très... C'est un secret...

- Signerez-vous davantage de textes ?

- Oui, j'en ai terminé plusieurs, et Jérémie me pousse vraiment à écrire. Nous n'avons pas du tout la même façon de faire. Lui est beaucoup plus littéraire, la langue est beaucoup plus travaillée, elle a plus d'importance. Moi, ce n'est pas tout à fait le premier jet, mais presque. Jérémie cherche à composer des vers, avec des rimes, moi pas du tout: peu importe les vers, du moment que je trouve que ça sonne bien... Evidemment, cela pose ensuite des problèmes au compositeur, mais tant pis. Je crois que les deux méthodes se marieront bien sur l'album: il y aura des chansons très travaillées et d'autres plus immédiates.

- Musicalement, garderez-vous la même direction ?

- Cela restera intimiste et doux, mais il me semble que ce sera plus pop, l'orchestre à cordes sera moins présent.

- Comment vos enfants ont-ils considéré votre album ?

Ils sont très loin de ça musicalement, à mille lieues: l'un des deux écoute surtout du rap... Mais il y a une petite curiosité... Cela dit, ils ont beaucoup de mal avec "Si j'étais une vache" [rires]... Oui, entendre leur mère dire "Si j'étais une vache", ça ne passe pas.

- Néanmoins c'est une très belle chanson.


- Oui, c'est ma préférée. Certains éprouvent une sorte de blocage, mon producteur par exemple voulait que je la retire, mais il n'en était pas question !

(1) C'est finalement Gabrielle Lazure qui chante la chanson de la Nuit du chasseur ("A children's tale") sur le disque Moving soundtracks, volume 1 (1991).