Mona Heftre    
 

Entre un cours de chant et un spectacle que lui avait conseillé Jacques Baratier, Mona Heftre a trouvé le temps de nous accorder un long entretien. Passant de Suzy Solidor à Maurice Magre, Mona Heftre s'est montrée pointue, curieuse et déterminée, tout en revenant avec une grande liberté de ton sur une carrière très diverse... C'était le premier février 2005 dans un bar du troisième arrondissement de Paris.

   
 
Propos recueillis par Didier Dahon et Jérôme Reybaud à Paris le premier février 2005
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Entretiens
 

MONA HEFTRE: Vous ne trouvez pas que ce qu'écrivent les auteurs-compositeurs-interprètes [A.C.I] ne va pas très loin ? Ce n'est pas vraiment intéressant, c'est d'une grande banalité... La majorité des gens maintenant ne savent plus ce que sont les auteurs, alors qu'il y en eu, des prestigieux, des magnifiques et qui malheureusement sont complètement passés aux oubliettes.

LALALALA: Il y a toute une mode des A.C.I....

- Voilà, maintenant les interprètes font figure de ringards. Moi je m'en fous parce que j'ai passé 50 ans, alors ça ne me fait plus rien. Mais par exemple une de mes filles, qui a 25 ans et très envie d'interpréter, tout le monde lui dit: "Mais écris tes chansons, Nina !"; et elle répond: "Oui mais ce que j'écris est banal..." D'ailleurs elle ne trouve pas de musiciens.

- L'interprète recrée la chanson, comme vous le faites avec celles de Rezvani, que vous chantez de façon très différente de Jeanne Moreau ou de Francesca Solleville. Cette dernière chantait d'ailleurs comme vous dans un film de Jacques Baratier (1)...

- ... que je vois ce soir! Il m'a envoyé un mot très gentil pour me conseiller de voir un spectacle qui s'appelle Champs d'amour au Café de la danse. Il a écrit à des gens qu'il aime bien pour leur conseiller ce spectacle. Je trouve ça formidable de passer outre les médias, qu'il y ait encore un réseau de gens qui se passionnent pour quelque chose et qui ont envie de le faire savoir à d'autres; c'est ce qu'on appelle le bouche à oreille et ça fonctionne encore avec Baratier qui pourtant est un peu dur de la feuille et qui a 85 ans maintenant...Voilà, petite parenthèse sur Baratier, qui est un drôle de personnage.

- Quand situez-vous véritablement vos débuts ?

- Oh ! [rires] Mes vrais débuts ? On va dire dans le années 70...

- Dans le film de Paul Vecchiali Change pas de main où vous chantez la chanson de Mona Mour.

- "Depuis que je connais la vie..." [Mona Heftre chante]. C'est d'un kitch ! C'est juste au début, quand je travaillais au Grand Magic Circus que j'ai fait ce film
.

- Marie France dans son autobiographie évoque vos années communes de strip-tease.


- J'ai fait du strip-tease forain dans les années 70 avec Marie France, c'est comme ça que je l'ai connue. Je ne connaissais pas Savary encore. Moi je suis une provinciale, je suis arrivée à Paris, pas farouche du tout, j'étais très jeune, je n'avais rien, pas d'amis, pas de fric, pas de parents, rien, donc je me suis débrouillée, j'ai fait des choses, je vous raconterai pas dans les détails, enfin j'ai gagné ma vie entre autre en faisant du strip-tease forain. C'était pour moi un premier apprentissage de la scène. C'était vachement rock'n'roll, parce que je me déshabillais seulement sur les Doors ou des trucs comme ça, alors que certains se déshabillaient sur Dave.... Savary était en train de préparer un film qui s'appelait La Fille du garde barrière avec Topor, il cherchait son héroïne, Il se trouve qu'à l'époque Colette Godard adorait les milieux un peu interlopes, homos, les gens de la nuit, donc elle est venue nous voir, quand on faisait les foires. Parce qu'on faisait les foires autour de Paris, c'était quelque chose...On défilait avec les majorettes à deux heures de l'après-midi, on mettait le souk dans les défilés, vraiment, en short avec des trucs très trash et puis après les gens venaient nous voir nous déshabiller sur un petit podium avec des filets de pêcheurs, des étoiles de mer. Marcelle, la patronne de la baraque faisait son speech en plein air; c'était un travesti mais du genre camionneur avec maquillage tatoué, une femme que j'aimais beaucoup. Donc Colette Godard est venue un jour, comme Jacques Robiolles qui est venu filmer, attirés comme beaucoup de Parisiens par ces trucs assez rock finalement. Colette Godard a emmené Savary en lui disant: "Si tu veux une fille qui a ce côté un peu héroïne de cinéma muet (parce qu'elle me comparait, physiquement en tous cas, aux héroïnes de cinéma muet, je ne sais pas pourquoi) et qui en même temps n'a pas froid aux yeux, qui est prête à toutes les aventures, tu devrais la rencontrer". Savary, qui n'a pas osé me voir à poil, a seulement assisté à la parade: c'était sur un petit plancher, derrière ce décor complètement kitsch. Marcelle était sur un escabeau et faisait tout son baratin avec un tourne disques. Les gens payaient 5 francs pour rentrer. Pour 5 francs, on ne voyait pas grand chose... C'était en lumière noire, il suffisait d'avoir un petit string et un petit soutif blanc, de faire clac clac avec 3 rubans, et puis c'était fini. C'était un peu sur la frustration, mais faut croire que ça plaisait. On était vraiment des foraines. J'ai adoré cette vie. Je me rappelle que Marie France était beaucoup moins sage que moi... Savary, qui voulait m'engager dans son film, était en train de monter Good Bye Mister Freud à la Porte St Martin. Et au même moment Vecchiali m'a demandé de faire son film. Ce qui fait que l'après-midi je tournais le film de Vecchiali et le soir j'allais au théâtre de la Porte St Martin où j'ai débarqué dans le Grand Magic Circus. Le tournage de La Fille du garde-barrière n'a commencé que trois mois plus tard. J'avais 21-22 ans.

- Votre nom de scène était alors Mona Mour.

- Oui, c'était le nom forain, mon nom de strip-teaseuse. Mona Mour ça sonnait bien pour une strip-teaseuse. Puis j'ai fait beaucoup de photos aussi, j'ai beaucoup posé, je me suis beaucoup fait racoler dans la rue en arrivant de province par des photographes qui m'ont fait poser un peu dénudée pour des trucs vraiment très soft, des calendriers japonais, des couvertures de polars... J'ai repris mon vrai nom dans la troupe du Circus.

- Parlez-nous de la chanson de Mona Mour dans le film de Vecchiali.

 
Affiche originale du film de Paul Vecchiali
 



- Il y a eu juste une séance d'enregistrement chez Roland Vincent, qui écrivait d'ailleurs au fur et à mesure. Il avait un studio; on a tout fait sur place en une soirée, je crois qu'il nous avait invités à dîner [rires]. Vecchiali aussi avait beaucoup de talent pour écrire des chansons très vite. Il en a fait de très belles.

- Quand vous est venue l'envie de chanter ?

- Très tôt j'ai eu envie de chanter, de danser, de faire du théâtre. Dans mon milieu, il n'y a jamais eu d'artistes, mon père était jardinier, une famille très nombreuse, pas d'argent du tout... Je me suis échappée de chez moi assez vite avec l'envie d'être artiste. Pour moi être artiste ça voulait dire échapper à mon milieu, où il n'y avait pas de livre, pas de disque, rien du tout. Adolescente, j'adorais la poésie, je faisais des "récitals poétiques" à 12 ou 13 ans dans la salle des pompiers de mon bled. Donc cela me taraudait déjà.

- Finalement le strip-tease vous a apporté quelque chose...

- Oui, la scène et l'expérience de la scène, parce que quand je suis arrivée à Paris, je n'avais rien, à part que je n'étais pas farouche et que je n'étais pas vilaine [rire]. Forcément, fatalement, photo, strip-tease, etc.

- Vous arrivez donc au Grand Magic Circus. Le définiriez-vous comme du théâtre ?

- Non justement, ce n'était pas du théâtre du tout. J'avais déjà vu un spectacle du Grand Magic Circus à Bordeaux, Robinson Crusoë, que je n'avais pas aimé du tout. Je ne comprenais rien, ça sautait dans tous le sens. J'aimais la vitalité, l'énergie, mais je ne supportais pas la manière que Savary avait de haranguer les gens. Je le trouvais mauvais, je trouvais qu'il parlait faux, et vraiment il ne me séduisait pas du tout du tout. Comme quoi, la vie... Ensuite un photographe italien pour qui je posais m'a emmenée voir de Moïse à Mao à la gare d'Orsay. Il m'a dit: "Tu devrais rencontrer Savary, je sais qu'il cherche une actrice pour son film, quelqu'un comme toi peut lui plaire". Quand on est artiste, on est éternellement en train de chercher du boulot, donc j'ai rencontré Savary qui m'a dit qu'il viendrait me voir pendant un strip-tease, ce qu'il a fait avec Colette Godard, comme je vous l'ai dit. Il m'a engagée dans Good Bye Mister Freud qu'il avait écrit avec Copi. Il se trouve que Copi était quelqu'un que j'adorais vraiment; je l'avais déjà rencontré ailleurs, et l'idée qu'il y ait Copi me plaisait. Je me suis très bien entendue avec lui tout le temps. Les répétitions étaient déjà bien commencées; quand je suis arrivée Copi m'a dit: "Allez viens, on va improviser un truc tous les deux". La première avait lieu dans trois semaines, il n'y avait déjà pas assez d'argent, mais Savary a trouvé ça magnifique et a voulu garder la scène. Je me suis intéressée d'un peu plus près à Savary, je trouvais qu'il avait des qualités et puis voilà au fil du temps , des mois, il a fini par me séduire, parce qu'il est séduisant... Il avait 32 ans et il était quand même beau gosse [rires].

- Chantiez-vous dans ce spectacle ?

- Dans Good Bye Mister Freud tout le monde chantait. Je n'avais pas de chanson en soliste mais je participais à tous le chœurs et à tous les ballets. Un peu plus tard j'ai remplacé Sylvie Kuhn au pied levé dans la tournée à l'étranger de De Moïse à Mao. Il a fallu travailler en deux jours les cancans et tout le reste, notamment des chansons en soliste. Je n'avais jamais pris l'avion de ma vie, je me suis retrouvée à Stockholm sous les caméras, je ne sais pas ce que ça a donnée... Là j'ai vraiment été intégrée dans la troupe.

- Si le Grand Magic Circus n'est pas du théâtre, qu'est-il alors ?

Bye bye show biz, Mogador, 1985 (S.Gaudenti-Viva)


- Du music-hall, parce qu'il y avait beaucoup de danses, du cancan, des chansons à plusieurs ou en soliste, et très peu de texte. Savary faisait monsieur Loyal, l'espèce de bonimenteur qui racontait l'histoire. Nous, nous avions un personnage principal et d'autres secondaires; on se déguisait en homme, en femme, en rat... C'était tout à fait du music-hall. J'ai chanté accompagnée par des musiciens, parce qu'à l'époque on avait un orchestre, très rock d'ailleurs. C'est là que j'ai commencé à chanter vraiment. Et puis après dans tous les spectacles de Savary, j'ai chanté.

- Pendant toutes ces années, le fait d'appartenir à une troupe, ne vous a t-il pas poussé à mettre de côté des désirs plus personnels ?


- Non, non du tout, parce que j'étais parfaitement satisfaite dans la troupe. C'était merveilleux de pouvoir tout faire, chanter, danser, et jouer la comédie. Et en plus j'avais eu 2 enfants en cours de route. J'étais très occupée. Toujours sur les routes, en caravane, j'adorais cette vie. Ca me plaisait beaucoup, je retrouvais un peu le côté forain que j'avais tellement aimé quand J'étais strip-teaseuse. Cette vie là pendant des années ça m'a vraiment remplie. Après quand Savary a commencé à faire des mises en scène de théâtre, j'ai eu du mal, parce que je ne me considérais pas, même encore maintenant, comme une actrice. Parce que je n'ai pas fait le conservatoire. Parce qu'avec le Grand Magic Circus on ne pouvait pas avoir de personnage. C'était toujours très outrancier, très exagéré, très marqué, très typé souvent muet d'ailleurs. C'était plus Commedia dell'arte que théâtre. D'ailleurs quand il a commencé à monter des classiques (le premier avec le Magic Circus était Le Bourgeois Gentilhomme), c'était très clownesque. On a eu un succès fou.

- Vous l'avez repris ?

- Oui après , beaucoup moins bien. Je faisais la Marquise, Dorimène, et aussi une danseuse du ventre qui était dans les fantasmes de M.Jourdain, à moitié nue, toujours parce que Savary m'a toujours mise à moitié nue sur scène. Il n'y avait pas que moi d'ailleurs les hommes aussi étaient à moitié nus, carrément nus même [rires] . C'était notre folle jeunesse, enfin la pudeur on ne la plaçait pas dans la nudité en tous cas. Donc, non je ne me sentais pas frustrée, non, je n'avais pas d'autres velléités que d'être là, j'étais parfaitement heureuse. Par contre quand Savary a commencé à monter vraiment du théâtre, et a abandonné sa troupe on s'est de plus en plus éloignés et là je n'avais pas mon compte. Mais je vivais toujours avec lui, mes enfants étaient encore petits. J'avais du mal à vraiment me séparer de cette histoire. et puis ça s'est fait tout seul finalement, et depuis 15 ans que je ne vis plus avec lui, là je me suis mise à gamberger, j'ai commencé à avoir mes propres envies. Et d'ailleurs il a toujours été très gentil avec moi, puisqu'il m'a offert Chaillot plusieurs fois, et l'Opéra Comique pour mes propres tours de chant, puisqu'on a de très bons rapports d'amitié.

- C'est comme ça que vous avez monté en 1994 Noir et Blanc, votre premier tour de chant.

- C'était une envie. Le Circus n'existant plus, je faisais un spectacle de Savary de temps en temps, comme La Périchole, parce que j'avais besoin de bosser tout simplement. Mais juste avant de faire Noir et Blanc , j'avais travaillé avec Hans Peter Cloos dans Kabaret Valentin, et là je chantais vraiment. Il avait Yann Colette et Denis Lavant, et deux autres actrices dont une petite africaine très jolie qui chantait comme un pied. Elle était complètement à côté, je pense que c'est pour ça que H.P. Cloos l'avait prise. Donc là j'ai chanté et j'ai chanté vraiment parce qu'il y avait entre les sketchs de Karl Valentin, de vraies plages de cabaret. Moi je chantais "Du Rififi", une chanson que chantait Magali Noël [elle chante] et puis je prenais un pied à chanter ça tous les soirs , avec une bande play-back, parce qu'il n'y avait pas de quoi payer des musiciens. Mais Peter Ludwig qui est un ami de H.P. Cloos avait fait du bon travail. Et à la suite de ça, beaucoup de gens sont venus me demander pourquoi je ne faisais pas un tour de chant. C'est donc grâce à ce spectacle de H.P. Cloos que j'ai monté Noir et Blanc. C'est un hommage au cinéma, parce que, n'étant justement pas un auteur-compositeur, je devais trouver un thème, et comme c'était l'anniversaire du cinoche... Je ne voulais pas que ce soit trop rétro, je voulais qu'il y ait des trouvailles comme la chanson de Téchiné, ou une très jolie chanson de Vecchiali qui s'appelle "Tes visages" (2), et puis "Jamais je ne t'ai dis..." qui était dans Pierrot le fou.

- Déjà...


- C'est comme ça que j'ai suivi la filière Rezvani plus tard. Parce que je ne le connaissais pas du tout ses chansons à l'époque.

- On retrouve d'ailleurs "Jamais je ne t'ai dis" sur vos quatre disques!

- Oui c'est la première chanson de Rezvani que j'ai chantée et je ne l'avais jamais entendue auparavant. J'ai découvert bien plus tard la version de Jeanne Moreau dont je ne connaissais que "La mémoire qui flanche" et "Le tourbillon".
"Jamais je ne t'ai dis..." est une très belle chanson, Daho a d'ailleurs écrit dans Le Monde, l'année dernière, que c'était une des plus belles chansons d'amour écrites en français.

- Etiez-vous contente de Noir et Blanc ? Car il me semble qu'il y avait un décalage entre le hall immense de Chaillot et l'ambiance cabaret recherchée ?

- Je n'avais pas trop le choix, c'était déjà bien d'avoir ce lieu. J'avais quand même réussi, en les suppliant, à imposer un moquette, des tentures... Et puis Michel Dussarat qui est un grand collectionneur m'avait aidé à mettre des affiches, de vieux projos.On a fait ce qu'on a pu mais c'est sûr que ça aurait été beaucoup mieux dans un vrai cabaret. Mais c'était ça ou rien. Donc j'ai pris ça.


- Néanmoins c'était très original, parce qu'il y avait des chansons qu'on n'entendait nulle part.

- Oui, par exemple "La menteuse" de Varda, une chanson de René Clair... Tout le monde me dit que je devrais remonter ça, mais je n'aime pas refaire ce que j'ai déjà fait.

-Et puis c'est un peu loin de ce que vous faites aujourd'hui non ?

- Pas vraiment, non.

- Parce que chez Rezvani, il y a une gravité...

- Oui parce que les textes demandent ça aussi, mais maintenant j'ai envie d'aller vers plus de fantaisie...

- Ah oui ?

-Oui bien sûr, je me suis laissé complètement charmer par Rezvani et sa femme, par le couple, pas par lui seulement. Je suis tombée extrêmement amoureuse de leur histoire, peut-être parce qu'ils avaient réussi là où moi j'avais échoué. Le fait d'être amoureuse donne sans doute un côté trop fermé à mon interprétation, c'est en tous cas le sentiment que j'en ai aujourd'hui.

- On les a redécouvertes, ces chansons, car la plupart des gens les sifflotaient sans jamais vraiment faire attention...

- ... aux paroles, sans jamais entendre le texte.

- Avec vous on entend ce qui est sous-entendu.

- Parce que je suis une amoureuse des mots. Et aussi parce que j'ai cherché une simplicité d'accompagnement. Quand j'ai commencé à travailler les chansons de Rezvani en janvier 2000, j'ai acheté le disque de Jeanne Moreau, et j'ai trouvé que les arrangements avaient beaucoup vieilli, étaient datés – même si maintenant ce côté démodé revient à la mode... Donc finalement, Jeanne Moreau est maintenant pile-poil dans le coup !

- Ce ne sont pas que les arrangements de l'époque qui donnent cette légèreté aux chansons de Rezvani, c'est aussi lui-même, qui disait les avoir écrites sur un coin de table. Alors que vous avez choisi la gravité...

- ... la sincérité, l'amour, l'attachement à leur histoire. Il y avait une tendresse merveilleuse chez eux. Par respect, comme c'était des chansons qu'il avait écrites pour elle, j'y allais sur la pointe des pieds. Je voulais parler d'eux sans me les approprier. Voilà, c'est ça, je ne voulais pas m'approprier ces chansons-là, bien que finalement je me les sois appropriées entièrement, parce que j'étais complètement immergée dedans. Mais, par exemple, Jeanne Moreau a mis au féminin des chansons qui ont été écrites au masculin; moi je n'aurais jamais osé faire ça, du moins à l'époque, car sur mon dernier disque, je l'ai fait. D'abord parce que Rezvani s'était mis entre temps à écrire des chansons spécialement pour moi, ensuite parce qu'il m'avait donné l'autorisation de passer du masculin au féminin. Et je me suis aussi permis de mettre certaines chansons nouvelles au présent (je n'aurais pas osé faire ça avec les anciennes), car elles étaient très nostalgiques. Dans les chansons des deux dernières années, tout est au passé, alors que je suis vraiment dans le présent de leur amour, et même dans le présent tout court.

- La première fois, c'est vous qui avez contacté Rezvani ?

- Oui, je lui ai écrit pour lui dire que je voulais faire un tour de chant avec ses chansons, pas celles chantées par Jeanne Moreau, trop connues, mais les autres, celles que l'on trouve dans son théâtre. Dans Le Cerveau, par exemple, il y a beaucoup de chansons dont "A travers notre chambre", qui est très belle. Je voulais faire découvrir toutes ces chansons inconnues. C'est ça mon truc, justement: faire connaître des chansons qui sont oubliées. Je lisais l'autre jour, petite parenthèse, sur un disque de Catherine sauvage, qu'elle demandait aux éditeurs de musique "ce que personne n'a voulu chanter". C'était sa démarche, et moi c'est un peu comme ça que j'ai démarré aussi. Pour revenir à Rezvani, je lui avais aussi demandé de m'écrire une chanson, mais il m'a répondu qu'il n'écrivait plus depuis 30 ans... Plus tard je lui ai acheté une guitare; il m'a dit: "Je ne me souviens plus des accords"; je lui ai répondu: "Mais de toute façon, tu composes sur trois accords, alors..." Finalement il s'est remis à l'écriture, alors qu'il vivait des années très très difficiles, à cause de la maladie de sa femme. C'est pour ça que ces nouvelles chansons sont au passé: c'est la nostalgie de cet amour-là, cet amour perdu.

- Chronologiquement, après Noir et blanc, vous enregistrez un disque, Les Mille baisers, dont vous écrivez tous les textes.


- Oui. J'étais amoureuse d'un rocker, Michel Peteau, le chanteur du groupe "La Fiancée du pirate". J'avais une maison à la campagne, il est venu s'installer chez moi. Il a aménagé un studio dans mon garage. Comme je partageais sa vie et qu'il était tout le temps avec des guitares, et comme moi aussi je jouais un peu, on a fait ce disque, qui n'a jamais été distribué et qui est introuvable. Bien avant son succès récent, Carla Bruni cherchait des chansons et elle avait entendu "Les mille baisers", la chanson-titre, je ne sais pas comment d'ailleurs... Elle voulait la chanter, mais ça s'est pas fait.

- Sur l'album figurait une nouvelle version de "Jamais je ne t'ai dit"...

- ... oui, accompagnée à la guitare par Michel, avec un vieil ampli. Je trouve que c'est très beau ce qu'il a fait. Avec Les Mille baisers, j'ai commencé à faire la chanteuse. J'ai fait trois concerts à salle Gémier à Chaillot, invitée par Savary. Et puis j'ai fait quelques radios, mais ça ne démarrait pas. On avait signé une licence chez Sony, qui n'a pas voulu sortir le disque parce que je n'avais pas fait assez de promotion...

- Vous aviez déjà écrit ?

- Non. Je n'écris pas.

- C'était une parenthèse alors ?

- C'était une histoire d'amour.

- En 1998 vous participez à Y'a d'la joie et d'l'amour, un spectacle autour de Trenet.


- Trenet, c'est magnifique à interpréter. Et puis Savary m'a laissée entièrement libre de choisir mes titres.

- Etait-ce un spectacle de Savary de plus ou une nouvelle étape dans la chanson ?

- Ce spectacle me rapprochait complètement de la chanson, là j'étais mordue. A l'époque je cherchais des auteurs.

- En tout cas Trenet vous va bien.

- Oui, mais Trenet ce n'est pas original parce que tout le monde l'a chanté (en fin de compte pas tout le monde, justement). Trenet est venu me féliciter, j'étais très fière. Il m'a dit:"Vous chantez "Fidèle", c'est très beau, seulement on ne dit pas "Montauban" avec l'accent" [rires].

- Comment vous est venue l'idée d'un album entier Rezvani ?

- C'est grâce à "Jamais je ne t'ai dit..." Je cherchais un auteur tout simplement, je me suis dis: "Celui-ci je le tiens, il a écrit cette chanson magnifique, je veux aller plus loin". Donc je me suis rencardée, j'ai lu son théâtre, j'ai trouvé des partitions et puis j'ai monté mon spectacle au Sentier des Halles, qui a été très bien accueilli. Rezvani est venu. Il y avait aussi des gens de Canetti. Rezvani a dit qu'il fallait absolument faire un disque avec moi. Devant Rezvani la fille de Canetti a dit oui, sans oser avouer que le label n'avait plus de fric. Peu après, elle a refusé mon devis de 80 000 francs, et je me suis dit: "Si elle ne veut pas dépenser 80 000 francs, c'est qu'elle n'a pas vraiment envie de travailler avec moi". Je suis confiante, pas du tout suspicieuse, mais j'ai pensé plus tard que pour ne pas faire de l'ombre à Jeanne Moreau, qui rapporte toujours de l'argent aux éditions Canetti, elle risquait finalement de ne pas me distribuer et de mettre au placard. Donc j'étais prête à le faire par mes propres moyens comme je l'avais déjà fait dans mon garage avec des potes, mais Serge m'a présenté les gens d'Actes Sud, qui ont fait leur premier disque avec moi.

- Comment définiriez-vous l'art de Rezvani en quelques mots ?

- [Silence] Disons qu'il fait la musique avec très peu d'accords, qu' il est complètement arythmique, que donc ses chansons sont un peu bancales.On reconnaît son style à ça; les mélodies ne finissent pas forcément comme on s'y attend, c'est très particulier. Ses textes sont d'une grande simplicité et d'une grande sincérité. Ce sont aussi en majeure partie des chansons d'amour. Voilà, mais je ne sais pas trop bien en parler. Ce n'est pas trop littéraire, parfois sans refrain, ça ne rime pas forcément, c'est un peu tordu... Il a un style bien à lui.

- Etes-vous plus sensible à sa musique ou à ses paroles ?

- Le texte, d'ailleurs j'ai quelques fois aménagé les mélodies. C'était vraiment "tatatata tatatata"...Un peu trop rengaine. Mais il m'a laissé beaucoup de liberté.

- Et en général ?

- D'abord le texte bien sûr. D'ailleurs quand je travaille seule chez moi, je dis les textes sans musique. Je les dis, je les dis, je les redis et ensuite je répète avec les musiciens. La musique n'est pas le plus important. On peut dire que celles de Rezvani sont un peu monotones. Mais c'est à l'arrangeur de faire en sorte que ce ne soit pas toujours pareil. Par exemple rythmiquement, je suis passée pour certaines de deux temps à trois temps. [Elle explique en chantant].

- Pourquoi le dernier album est-il un enregistrement en public ? Est-ce un choix artistique ?

- Pas vraiment, c'est un peu par nécessité. Il y a trois ans, j'avais trouvé une productrice, la femme de Raymond Devos, Françoise Maucq.Elle y croyait, elle m'a produite, elle payait les répétitions, elle a loué un piano... Enfin j'avais quelqu'un qui s'intéressait à mon travail et qui payait, parce que c'est difficile de faire travailler des musiciens sans les payer. Et puis on a enregistré un disque avec toutes les nouvelles chansons. J'ai fait le Théâtre du Renard, et elle est morte, deux jours après la première. Donc le disque a été saisi par les héritiers, qui sont des gens qui n'ont rien à faire dans nos métiers. Son fils a un garage BMW à Bruxelles. Ils ont dit: "Notre mère a dépensé assez de fric avec vous, on arrête tout. On peut seulement sortir le disque tel quel dans un boîtier cristal et sans promotion". Comme je voulais un bel objet, j'ai préféré arrêter et tout leur laisser. Mais j'avais envie de sortir ces nouvelles chansons. J'ai eu l'idée de les enregistrer sur scène à la Comédie de St Etienne. J'ai fait venir un ingénieur du son, qui a fait la captation, le mixage etc, ce qui m'a permis aujourd'hui de sortir Embrasse-moi. Mais la suite du premier disque Rezvani aurait dû paraître il y a deux ans. J'avais gardé sur ce disque-là douze des vingt nouvelles chansons que Rezvani avait écrites. Je ne veux pas chanter n'importe quoi de Rezvani; lui l'a fait dans son intégrale, il chante absolument tout ce qu'il a écrit, certaines chansons que moi je ne pourrais jamais chanter.

Cité de la musique, 2002


- Est-ce qu'il y une évolution dans votre interprétation de Rezvani ?

- Je pense, oui; là je vais faire le Café de la Danse le 22 mars [2005], et je vais les chanter encore autrement. Peut-être d'une manière plus enjouée, plus gaie. Par exemple, je vais faire une version de "Jamais je ne t'ai dit" un peu plus... cha-cha [rires].

- D'ailleurs entre la première et le seconde pochette, il y a une grande différence...

- Oui, j'avais envie que ce soit plus ouvert, plus joyeux. Parce que même si certains ont adoré le premier, Tantôt rouge, tantôt bleu, d'autres m'ont dit que cet univers était triste, sombre. Tout cela, je l'entends. Ce qui n'empêche qu'il y a sur le dernier des chansons très "fermées" comme "Quand tu t'endors". Mais j'ai voulu aussi alterner avec des chansons plus légères, plus fantaisistes comme "La Fildefériste" ou "La Joueuse de gong", qui sont des chansons anciennes. J'avais envie qu'on passe de titres de plutôt enjoués, qui me permettent de me déplacer sur scène, de danser, à des chansons qui plongent dans un univers amoureux complètement clos.

- A priori, il n'y aura pas de troisième volume ?


- Oh non, c'est fini.

- Et sur scène aussi ?

- Pour le concert du 22 mars, c'est encore Rezvani, pour la promotion d'Embrasse-moi. Ce sont les gens du studio Le Garage, qui sont des gens formidables que je connais depuis très longtemps, et qui se sont retrouvés producteurs d'Embrasse-moi un peu par la force des choses, qui m'ont proposé de faire ce concert. Mais je suis actuellement à la recherche d'un nouvel auteur. Et trouver un auteur qui ait composé suffisamment de titres, parce qu'il m'en faut bien une vingtaine, si ce n'est pas une trentaine, ce n'est pas facile. Dernièrement, j'ai retrouvé une ou deux chansons de Patrick Modiano que j'aime énormément, que j'ai travaillées, et que j'aimerais bien faire en scène, mais ça ne suffit pas. Et ce n'est pas non plus très joyeux, Modiano... Mais j'ai surtout découvert un auteur, une femme, c'est déjà plus proche de moi. Elle est morte il y a trente ans, elle a écrit des chansons et des livres. Elle a toute une littérature, une correspondance que j'aime énormément, et je travaille là-dessus cette année parce que j'ai du temps. Mon prochain spectacle sera autour de ses lettres, d'extraits de son journal et de ses chansons. Mais je ne veux pas en parler encore parce que j'ai peur que quelqu'un me pique l'idée...

- Mais a-t-elle été chantée ?

- Oui, dans les années 60. J'ai réussi à trouver un vieux 33 tours à Lyon. Mais les arrangements sont vieillots, ça date beaucoup, et ça ne va pas du tout avec le texte. Elle-même est morte, son mari aussi. Je devais donc demander l'autorisation de changer la musique à son éditeur, qui est très âgé, que j'ai réussi à joindre par chance – mais qui m'a appris qu'en l'absence d'héritiers, on n'avait pas le droit de changer quoi que ce soit. Ca a été un coup dur, mais je vais me débrouiller quand même. Soit repartir de ces mélodies et les amener ailleurs, soit "rectifier"... personne n'ira vérifier, j'espère. J'avais peur que cet éditeur ait cassé sa pipe et ait été racheté par un grand groupe. Parce qu'après, c'est foutu, une fois que les chansons sont dans ces grosses boîtes comme EMI ou Warner, c'est impossible d'avoir, les partitions n'en parlons pas, mais même un accord ou une discussion avec eux. C'est impossible, ils n'ont aucune culture, ils ne savent même pas ce qu'ils ont dans leurs tiroirs. Rezvani m'a amenée une fois chez Warner, avant qu'on fasse le disque avec Actes Sud, et leur a dit: "Ecoutez, ce qu'elle fait avec mes chansons est formidable, on va faire un disque avec vous...", et le mec ne savait même pas qui était Rezvani ! Un jeune mec qui s'occupait de la chanson...

- Parlons aussi de votre métier de comédienne. On vous voit parfois à la télévision, au cinéma, par exemple dans le film de Baratier, ou dans une lecture chantée à la Mousson en 2004.


- En fait il s'agit d'une pièce de Serge Valetti, qu'on va sans doute commencer à répéter en janvier prochain [2006], avec des chansons dont Valetti a écrit les textes, et Jean-Marc Padovani la musique. On a fait quelques lectures chantées à Pont à Mousson ou à la M.C. de Grenoble, pour essayer de trouver une production. Et il semblerait que Bobigny veuille le produire en janvier prochain. Donc on peut dire que c'est entre la comédie musicale et l'opérette. C'est très farfelu, très drôle. Ca se passe dans un petit village d'Andalousie, c'est un concours de chant, il y a beaucoup de personnages. En plus il y a une bande de comédiens que j'aime beaucoup, avec laquelle j'ai déjà travaillé pour L'Opéra de quat'sous mis en scène par Tordjman. Ca s'appellera Scandalouse.

- Vous y allez plutôt dans un esprit de comédienne ou de chanteuse ?

- De comédienne qui chante, voilà. Je fais pas mal de courts métrages comme comédienne, je suis curieuse. J'aime la rencontre, j'aime les jeunes réalisateurs, je trouve qu'ils ont du talent. Pour le film de Baratier, c'est Rezvani qui lui a parlé de moi. Mais je suis autant comédienne que chanteuse; vous savez, c'est très difficile de vivre en ne faisant que chanter. Moi, je ne gagne pas assez, donc je fais aussi du théâtre, je fais ce qu'on me propose, et qui m'intéresse bien sûr, car maintenant je peux choisir. Et puis quand je n'ai rien qui me plaise, par exemple dans les mois qui viennent (on me propose des trucs à la télévisions qui ne m'intéressent pas du tout), alors je préfère travailler sur ce projet dont je ne peux pas vous parler. J'espère bien le monter à la fin de l'année, mais c'est tout un parcours, parce que je vais essayer de trouver une résidence d'artiste pour pouvoir payer au moins les répétitions des musiciens. Moi souvent je ne me paye pas, mais je n'ai pas envie de faire travailler les gens à l'oeil. Sinon, je continue à prendre des cours de chant, j'en viens justement. Parce que j'ai envie de chanter des choses à pleine voix maintenant, des choses beaucoup plus ouvertes, et puis je pense que pour Scandalouse il va falloir y aller. Pouvoir chanter sans micro, par exemple, j'en ai très envie. Et j'ai d'autres idées, d'autres chansons que j'adore, j'ai mon petit carnet... mais comment les regrouper ? Il faut trouver un argument, un fil. J'avais pensé faire des chansons d'écrivains pour pouvoir placer entre autres les Modiano, mais je n'en ai pas assez, alors je continue, j'engrange.

- C'est difficile pour un interprète de trouver de bons auteurs peu chantés...

- Oui. Suzy Solidor avait un très beau répertoire; elle a chanté les poètes aussi...

- Catherine sauvage aussi...

- Oui, mais c'est plus récent, et puis elle a chanté des choses assez connues quand même. Donc en ce moment j'écoute beaucoup, je n'ai pas encore fait mon choix, mais je pense à Suzy Solidor parce qu'elle avait ce côté diseuse. Elle a dit de très beaux poèmes de Cocteau d'ailleurs, qui n'ont jamais été mis en musique et qui pourraient l'être... Et j'aime énormément sa voix. Une grande puissance, beaucoup de coffre. Je ne suis pas Suzy Solidor, mais je l'admire énormément. Alors je me sens complètement décalée dans ce milieu de la chanson - je veux dire par rapport aux médias, parce que je vois bien que le public est toujours là, lui. Le public suit, il y a toujours des gens qui aiment les chansons d'auteur. Mais les autres, la majorité, sont conditionnés par les médias, alors qu'il y a tout un patrimoine extraordinaire de la chanson, qu'il serait dommage de laisser aux oubliettes. Par exemple on a présenté mon dernier disque à France Inter, qui a dit: "Non, on ne passe plus ça à France Inter"... Rien dans Télérama ni dans Le Monde. Dans Libération un peu, parce que Ludovic Perrin aime bien mon travail. Certains médias ont aussi été intéressés par le fait que Rezvani se soit remis à écrire. Ou par l'apparence du disque Actes Sud, qui est un très bel objet, avec un beau papier etc., ce que nous n'avons pas eu pour le dernier disque malheureusement.

- Néanmoins...

- Oui, il est quand même beau, je les ai assez embêtés. Je voulais absolument que Serge me fasse des dessins, je voulais aussi qu'il y ait les textes.

- Les maisons de disques se plaignent du piratage, mais quand on a un objet aussi abouti, on a envie de l'acheter, et non pas d'avoir un disque...

- ... dans une boîte en plastique. Mais ça leur coûte cher, vous savez. Le Chant du Monde [éditeur d'Embrasse-moi] n'a pas d'argent. Ils étaient incapables de louer une salle pour me faire faire un "show-case", comme on dit. Et en ce moment ils traînent un peu la patte pour les affiches que je leur demande... Pourtant le patron me disait qu'il souffrait moins que les autres maisons de disque du piratage, justement parce qu'il fait de beaux disques et de beaux objets.

- Le Chant du Monde a un beau catalogue: Cora Vaucaire...


- Catherine Sauvage aussi. Le catalogue a été vendu pour trois fois rien à la mort de Philippe Gavardin. Je connaissais sa femme, elle était désespérée car personne n'en voulait. Tout le monde disait: "C'est démodé, c'est ringard". Il y a pourtant les Ferré, qu'Alain Raemackers [directeur du Chant du Monde] gère avec le fils de Ferré, Mathieu, pour le label La Mémoire et la mer. Ils travaillent encore comme des artisans ces gens-là. D'ailleurs Le Chant du Monde n'est pas à Paris, mais à Arles: on n'a pas la même manière de travailler en province. Ils ont très peu de moyens, mais ils prennent des risques, comme pour le disque de Philippe Val sorti en même temps que le mien, qui est celui qui s'est le mieux vendu en 2004, bien qu'il soit sorti en fin d'année. Tant mieux pour eux, je suis contente, je n'avais pas envie de leur faire perdre d'argent. De toute façon, nous avons signé une licence avec eux.

- C'est vous qui avez produit l'enregistrement ?

- Oui, c'est en fait le studio d'enregistrement, Le Garage, qui est devenu producteur. Donc Le Chant du Monde a seulement payé la fabrication du livret et du disque. S'ils en avaient vendu mille par exemple, ils auraient perdu de l'argent, mais là, je crois que le disque se vend bien. Et puis surtout ils ont une très bonne distribution; des amis l'ont vu dans la plus grande librairie de Lausanne, très bien exposé. Parce que j'ai insisté pour que le CD soit vendu en librairie (via Harmonia Mundi). J'ai vendu plus de 20 000 exemplaires du premier disque Rezvani, j'espère que je vendrai au moins autant du dernier. Mathieu Ferré m'avait demandé si je ne voulais pas chanter des chansons de Léo: "Aucune femme depuis Catherine Sauvage ne les a bien chantées". Mais je n'ose pas y toucher car je l'ai idolâtré quand j'étais adolescente. J'aimais sa violence, sa force... Remarquez, maintenant que Léo n'est plus là, on pourrait reprendre ses chansons, surtout qu'il en a beaucoup. Les premières, celles des débuts, sont peut-être plus faciles à chanter pour une femme que celles de la fin, qui sont d'un lyrisme incroyable. Il n'y avait que lui qui pouvait chanter ça. J'aimerais reprendre "Les bonnes manières", que chantait Catherine Sauvage.

- Vous avez chanté dans Zazou.

- C'est histoire de famille. Je remplaçais Christiane Legrand, qui avait créé le rôle. Je l'ai fait parce que ma fille chantait le rôle de zazou, et moi celui de sa mère. Mais je me suis un peu ennuyée dans le spectacle, parce que la mère disparaît très vite. Dans la deuxième partie, j'étais dans ma loge, je travaillais autre chose. Ma fille chante très bien, elle a fait le conservatoire, ce que je n'ai pas fait. Quand elle m'a dit à 15 ans qu'elle voulait être chanteuse, je l'ai inscrite et elle a fait cinq ans de chant classique. Donc elle a la voix très déployée, beaucoup de puissance. Elle ne sait pas encore ce qu'est interpréter parce qu' elle a trop écouté de trucs américains, Aretha Franklin, Janis Joplin... Donc elle a un peu de mal à chanter en français, mais ça vient. Elle est partie de la musique et maintenant elle découvre ce que c'est que les mots; moi j'ai fait l'inverse. Je suis partie des mots et maintenant je prends des cours de chant. Justement pour travailler un peu plus la musique. Sans oublier le texte ! Mettre des poèmes en musique, ça me plaît beaucoup. Il y a un autre auteur que j'aime énormément, c'est Maurice Magre.

- "La complainte de la Seine"...

- ... et "Je ne t'aime pas". C'est magnifique. Il y a deux ans j'ai commencé à fouiner, et j'ai trouvé à l'Arsenal plusieurs recueils. J'ai gardé une dizaine de poèmes à mettre en musique. Mais c'est un homme, c'est difficile, on ne peut pas se permettre de mettre ça au féminin. C'est un grand auteur classique, il écrit en alexandrin. Il parle de l'opium, des bordels. C'est très littéraire, presque académique, mais j'aime beaucoup son inspiration. Je garde ça de côté. A propos de "La Complainte de la Seine", elle a été chantée à Chaillot, il y a une dizaine d'années par Gerogette Dee, avec une voix grave. C'était beau. Et on comprenait le texte. Alors que quand les chanteuses lyriques le chantent, souvent on n'en comprend pas un mot. Elles ne s'intéressent qu'à la musique justement. Même chez Hélène Delavault, qui le chante aussi, il y a une distance par rapport au texte.

- Connaissez-vous les poèmes d'Esther Prestia mis en musique par Louis Bessières pour Judith Magre ?

- Judith Magre a chanté ? Beaucoup de comédiennes chantent. Elles apportent un amour des mots, un amour du texte. C'est ce qu'on appelle les diseuses. Elles sont presque dans le parlé...

- ... et moins préoccupées par la technique.

- On sent l'amour des auteurs, parce que les comédiens ne sont rien sans les auteurs.

1 Francesca Solleville chante dans Dragées au poivre (1963); Mona Heftre dans Rien, voilà l'ordre (2003)
2 Texte de Paul Vecchiali et musique de Roland Vincent pour le film Beau temps mais orageux en fin de journée de Gérard Frot Coutaz (1986)