Jérémie Lefebvre    
 

Nous lui devons le retour de Pascale Borel. Depuis il a fait chanter Valérie Lemercier et Lio. Il a lui-même interprété plusieurs de ses chansons, dont le sublime "Autrefois". Lalalala avait très envie de rencontrer Jérémie Lefebvre, qui a accepté d'écouter en aveugle quelques chansons choisies pour l'occasion. Il n'en a pas reconnu beaucoup, certes... mais il chante, il rit, il imite, surtout il évoque son métier : réflexions d'un auteur-compositeur (interprète ?) qui aime la musique populaire populaire et parle des voix qu'il aime comme personne.

   
 
Propos recueillis par Didier Dahon et Jérôme Reybaud, à Paris le sept décembre 2008. Photographies de Jérémie Lefebvre : France de Mougy ; photograhie de Pascale Borel : Didier Dahon
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Entretiens
 

"Do-Re-Mi", The Sound of Music (Rodgers & Hammerstein)

A Paris, le cinq décembre 2008

LALALALA : Connaissez-vous ce titre ?

JEREMIE LEFEBVRE : Absolument pas.

- Il s'agit d'un air de la comédie musicale The Sound of Music de Rodgers & Hamerstein qui raconte l'histoire des von Trapp, des musiciens autrichiens qui se produisaient avec leurs enfants... Vous êtes vous-même issu d'une famille nombreuse et musicienne...

- Ces enfants qui chantent évoquent surtout une famille de musiciens qui font de la musique ensemble, or dans la mienne cela n'a été le cas que quand mes frères et soeurs étaient petits. On les faisait jouer ensemble dans les fêtes de famille, et peut-être de temps en temps entre eux pour le plaisir, mais ça s'est arrêté très vite. Nous nous sommes dispersés géographiquement et il est très rare que nous fassions de la musique ensemble, même s'il m'arrive depuis que je fais de la chanson de faire appel ma soeur violoniste ou à Marie, ma soeur flûtiste, pour jouer sur des maquettes ou en concert. En fait j'étais dans une famille où la musique était vécue plutôt de façon individuelle, chacun avait son instrument et comme il s'agissait de musique classique, la pratique n'était ni très festive ni très jouissive. C'était un rapport à l'excellence et chacun avait à coeur de devenir le meilleur interprète possible. Il y avait aussi forcément un peu de compétition. Donc cette chanson évoque quelque chose de léger et de chaleureux qui n'était pas l'aspect principal de la musique dans notre famille.

- Quelle était votre place dans le groupe ?

- En fait je n'en faisais pas du tout partie. Parce que j'ai une grande différence d'âge avec les autres et que je suis le seul à n'avoir que très peu fréquenté le conservatoire. J'ai pris des leçons de piano en cours particuliers, assez tard, fait un peu de violoncelle au conservatoire mais très tard là aussi. Et puis je ne travaillais pas mon instrument, je ne me sentais pas très stimulé car j'étais seul à la maison, les autres étaient déjà partis. Donc j'ai eu un rapport à la musique beaucoup plus ordinaire, celui d'un adolescent qui découvre les choses qui passent à la radio, qui s'achète des disques, qui se fait offrir sa première guitare à dix-sept ans et qui gratouille dans son coin. Finalement je suis plutôt un autodidacte bercé, sans l'avoir cherché, par la musique classique, à la différence de mes frères et soeurs qui ont gardé jusqu'à aujourd'hui un rapport très fort à la musique (quatre sont même concertistes ou professeurs de musique).

- Que pense votre famille mélomane de votre choix de la chanson ?

Je ne sais pas vraiment. Mes parents n'écoutaient pas beaucoup de chansons, mes frères et sœurs ont tous aimé la musique populaire, bien qu'elle leur ait toujours paru secondaire : ils ne s'installaient pas dans un fauteuil pour écouter avec beaucoup de ferveur un album de Gainsbourg par exemple. L'un de mes frères m'a dit très honnêtement ne pas du tout goûter la variété, mais sans mépris. Donc je n'ai jamais eu l'impression en faisant des chansons de déchoir par rapport à ma culture familiale [rires].

"Rouen", Allain Leprest (Leprest / Kent)

- Je ne sais pas du tout ce que c'est, mais j'ai eu l'impression — vous allez être horrifiés — j'ai cru que c'était Serge Lama qui chantait un titre de Léo Ferré. C'est sans doute ni l'un ni l'autre, mais la voix me fait penser à celle de Lama et l'univers poétique et musical à Ferré.

- C'est Allain Leprest qui chante "Rouen".

- [Il rit]. C'est rare que quelqu'un chante Rouen... J'y suis né, puis ma famille est partie s'installer à la campagne quand j'avais quatre ans, à vingt kilomètres de Rouen, à côté de Ry, le village qui a servi de modèle pour Madame Bovary. En écoutant la chanson de Leprest, je me suis rendu compte que cette façon de parler de la ville avec émotion, comme on parle d'un être avec lequel on entretient une relation affective, correspondrait en fait pour moi à mon rapport à la campagne : si j'avais envie d'écrire comme ça sur ce qui m'entoure, sur l'espace et la lumière, je verrais immédiatement la forêt, la boue, l'automne... et pas du tout la ville.

- Quand on est adolescent en Normandie, que représente Paris ?


- A ce moment-là, je ne l'aimais pas beaucoup. Pour moi Paris, c'était la ville où vivaient les gens célèbres et où il y avait des bars à putes. C'étaient les deux choses que je trouvais incroyables. Et quand je passais à Paris avec mes parents, je regardais par la fenêtre de la voiture et je me disais : "Je vais peut-être voir Catherine Deneuve ou le Président de la République passer sur un trottoir" [rires].

- Vous pensiez déjà devenir célèbre et faire des chansons ?

- Oui, j'ai rêvé de devenir célèbre et de faire de la chanson très petit. Mais cela restait flou, c'était de l'ordre du fantasme narcissique, sans projet réel. Je rêvassais. D'ailleurs ce n'est pas très facile à assumer, d'avoir énormément désiré être connu...

- Est-ce qu'il y a un jour, un heure où vous vous êtes dit qu'il fallait passer du fantasme à la réalisation du désir ?


- Non, et d'abord parce très jeune j'ai eu honte de ce désir-là. Je trouvais que c'était un désir méprisable et surtout que ce n'était pas un projet de vie, que ça n'avait pas de valeur en soi et que je ne pouvais rien faire avec ça. Mais en revanche, le désir d'écrire, de créer, de faire des chansons, des romans ou de jouer la comédie, parce je fais du théâtre aussi, est devenu à l'adolescence un désir précis que j'ai commencé à mettre en oeuvre : à quinze ans, j'ai écrit mes premières chansons. J'avais d'ailleurs pris une de mes soeurs comme interprète et je m'exerçais sur un petit orgue électronique pour trouver des mélodies. Et là vraiment, c'était très intense, même si ça n'a duré que le temps d'une saison : ça m'a quitté, mais la création en elle-même est devenue une chose cruciale pour moi entre quinze et dix-huit ans, progressivement.

- Il y a donc deux chemins ou désirs parallèles : la célébrité pendant l'enfance et la création à l'adolescence.

- Oui et ces deux choses-là sont probablement liées, mais consciemment je ne fais pas le lien entre elles. Enfin... peut-être que si. Il y a certaines chansons que j'ai écrites dans une idée de succès, pas forcément pour moi d'ailleurs, parce que lorsque j'écris des chansons pour Pascale [Borel], il m'arrive d'éprouver, dans le plaisir même qu'il y a à les écrire, le fantasme du succès qu'elles pourraient avoir. Je sais que ce n'est pas très bien de dire cela, mais il m'est arrivé souvent d'écrire une chanson en m'imposant comme contrainte qu'on puisse la fredonner trente ou même cent ans plus tard. Une chanson qui résiste au temps, que tout le monde reprend, bref un chef-d'oeuvre, oui, il m'arrive d'en avoir le fantasme quand j'écris.

- Pourquoi dites-vous que c'est terrible d'avouer cela ?


Disons que de nos jours il est de bon ton de dire que l'on fait les choses pour son petit plaisir à soi, pour ses copains, que l'on chante dans sa salle de bain, bref qu'on aime bricoler tout seul et que tout le reste est méprisable. Mais je trouve que le succès, dans une certaine mesure, peut être un appât qui pousse à faire de belles choses. Enfin, le désir de succès peut faire faire de belles choses. Mais cela dépend comment il est vécu : moi, quand j'écris une chanson, j'essaie de faire en sorte qu'elle résiste à six mois d'éventuels passages radio. Mais tout cela reste en fait semi- conscient : fondamentalement, ce n'est pas à cela que je réfléchis quand je cherche une rime ou un accord. C'est le sujet ou l'idée musicale ou textuelle de départ qui compte, et la question de la réception ou de l'avenir potentiel de la chanson stimule, mais reste secondaire.

"Like A Prayer", Madonna (Madonna / Leonard)


- [Il rit puis demande qu'on prolonge l'écoute de la chanson, avant, finalement, de déclarer forfait]. Non, c'est Madonna mais je ne me souviens pas du titre...

A Paris, le cinq décembre 2008

- "Like A Prayer"... Pourquoi la reprise de "Into The Groove" de Madonna dans l'album de Pascale Borel ?

- C'est très simple. Le plaisir de la reprise pour Pascale et moi, c'est d'abord la surprise. Donc nous cherchions une chanson qui soit aux antipodes de ce que l'on pouvait attendre de Pascale. Au début nous avions choisi "Marche à l'ombre" de Renaud car il y avait le défi de faire dire "Casse-toi tu pues" à Pascale. Nous avons beaucoup travaillé mais nous n'y sommes pas arrivés, simplement parce que la chanson est très longue et que ça s'essoufflait très vite ; en fait la drôlerie de l'idée, une fois mise en application, ne tenait pas. Puis un jour un peu par hasard, j'ai dû me dire "Et Madonna ?" J'avais ma guitare à la main et en recherchant à reproduire du Madonna avec elle, c'est "Into The Groove" qui est venu. Je me suis rendu compte immédiatement qu'il y avait une mélodie qui ressortait magnifiquement bien, jouée juste avec les arpèges de guitare. Je n'ai jamais aimé les arrangements originaux, ils ont mal vieilli et — cela paraîtra très prétentieux — je crois que Pascale et moi avons enfin donné sa vraie dimension à la chanson ! [éclat de rire]. En fait c'était intéressant de prendre un tube un peu criard et d'en faire une chanson à l'opposé, douce, mélancolique... mais surtout d'en faire quelque chose qui rentre parfaitement bien dans l'univers intime de Pascale, laquelle a toujours bien aimé Madonna comme figure de la pop, comme femme hyper puissante, comme personnage. Pour moi, lorsque j'étais adolescent, écouter Madonna c'était avoir mauvais goût. Après, j'ai évolué.

- Sur scène, cette reprise prend encore une autre dimension, loin de l'amusement de départ.


- Sur scène Pascale la chante un peu sur la pointe des pieds, avec le soutien des choeurs. Ca devient une chanson hors du temps qui crée une ambiance difficile à saisir, on ne sait plus trop ce que c'est... Au début j'avais fait une maquette avec des choeurs beaucoup plus présents, comme des choeurs d'église, avec une voix d'enfant très haut perchée, des cloches... Mais Pascale m'a freiné, et heureusement, parce que sinon j'en mettrais des kilos partout, j'adore ça [rires].

- "Like A Prayer" évoque la religion. Or vous êtes en train de terminer un roman sur le thème du catholicisme, et vous venez de parler de cloches et de choeurs d'église : c'est un sujet qui semble vous tenir à coeur.

Je ne crois pas à l'existence de Dieu, mais je ne crois pas non plus en sa non-existence, puisque pour moi les deux sont de l'ordre de la croyance. Je n'ai pas de vie spirituelle, mais j'ai des attaches à la culture chrétienne qui passent par l'éducation, la famille et donc la mémoire. Quoi que j'y fasse, j'ai cet héritage-là. J'ai écrit un roman là-dessus parce que mon expérience du catholicisme et la manière dont on le transmet aujourd'hui en famille, font que j'avais des choses à raconter, surtout des questions à soulever dans ce domaine, d'autant que c'est un sujet peu abordé par les jeunes romanciers.

- C'est un sujet de roman donc, mais est-ce un sujet de chanson ?


Je trouve qu'il y a beaucoup de pièges à parler de religion dans une chanson. Je n'ai aucune envie de faire dans le cocasse, le sarcastique parce qu'on ne tire pas sur les ambulances d'une part, et que c'est très facile de se moquer des curés et des bigotes, et enfin que d'autres l'ont déjà bien fait. Ensuite en parler sur un mode bienveillant, un mode plus léger, je trouve cela difficile parce qu'on est dans un domaine qui est tout sauf léger. Reste alors la possibilité de faire une référence anecdotique, en passant, comme dans la chanson de Leprest sur Rouen, où il est question du Saint-Esprit, ou dans ma chanson "Quand tu te tais", dans laquelle j'utilise l'expression "Comme si Dieu existait", qui est lourde de sens pour moi.

"Tu es ma came", Carla Bruni (Bruni)


- [Au bout de cinq secondes, en riant] Vous êtes gonflés, vous pouvez arrêter !

- Est-ce que ce type de chanson française assez intimiste, acoustique, très centrée sur la question des sentiments, vous intéresse ?


- Ni plus ni moins qu'un autre type. Je n'ai pas de prédilection en matière de chanson. Ca peut m'intéresser si il y a une mélodie qui me touche et des paroles qui s'y articulent bien, dans lesquelles je vois un petit peu d'astuce, quelque chose d'un peu personnel, une présence... Dans le premier album de Carla Bruni, il y avait deux ou trois chansons que je trouvais très réussies et que j'ai beaucoup écoutées. Une notamment où elle dit "L'amour ça ne dure pas / Ce n'est pas du Saint Laurent / Ca ne tombe pas parfaitement" ; je trouvais ça charmant et futé.

- Justement, vous disiez que vous attendiez d'une chanson qu'elle soit personnelle, mais est-ce que "Tu es ma came" ne l'est pas trop ? Je parle bien sûr du fait qu'elle évoque Nicolas Sarkozy, sur lequel d'ailleurs vous avez vous-même écrit une chanson intitulée "J'ai des copains".


- J'ai écrit cette chanson très spontanément au moment des émeutes de novembre 2005, sans l'intention de l'interpréter en public, juste pour me faire plaisir. Il s'agissait au départ de faire une chanson impertinente sur la question des voitures brûlées qui s'adresse directement au ministre de l'intérieur de l'époque, mais très vite je me suis rendu compte avec Pascale que toute la drôlerie de la chanson devait reposer sur le décalage entre le texte et la douceur de Pascale, qui peut cacher beaucoup de choses certes, mais qui est quand même flagrante. Donc l'idée était seulement d'utiliser cette douceur pour dire "J'vais te péter la gueule" [rires]. Il n'y avait aucun objectif sérieusement politique ; d'ailleurs sous cet angle-là, c'est une chanson maladroite et qui n'a aucune pertinence. C'est une chanson qui part d'un postulat d'ironie, d'humour et de légèreté. Sinon elle est indéfendable. Au début nous avions tous les deux beaucoup de doutes parce que ce n'est pas une chanson qui appartenait d'une façon évidente au répertoire de Pascale et qu'elle est très vite devenue datée. Mais elle suscite beaucoup d'amusement, musicalement elle est entraînante, donc Pascale la chante. Pour revenir à Carla Bruni, je crois que c'est très difficile de juger de sa position de "chanteuse première dame" maintenant, peut-être que dans dix ou vingt ans on pourra penser des choses intelligentes de cette situation, mais actuellement toutes les réactions sont épidermiques. J'ai écouté son dernier album sans aucune sympathie, à cause de son mariage avec Sarkozy, mais je me suis rendu compte que malgré tout il y avait une chanson qui me plaisait. Une seule, alors que dans le premier album il y en avait au moins trois. Pour moi, du point de vue musical, le nouveau disque est ni fait, ni à faire, il manque d'unité, de nécessité, alors que dans le premier, même s'il y avait cette façon de chanter un peu comme on chante dans la salle de bain, on sentait une nécessité, une exigence et une cohérence de l'ensemble. Je trouve que c'est un album tout à fait raté, très éclaté, beaucoup plus arrangé, rempli de petits effets. Sauf une chanson qui s'appelle "Notre grand amour est mort". Une, c'est déjà pas mal, il y a beaucoup de gens qui sortent des albums sur lesquels il n'y a rien à sauver [rires].

" Mon amant de Saint-Jean", Lucienne Delyle (Agel / Carrara)


- [Il chante.]

- Vous avez écrit une parodie qui s'appelle "La Chanson de chez nous" ; est-ce que la chanson française, du moins celle-là, est pour vous un patrimoine ou un fardeau ?


- Je pense que ça peut-être les deux. Je ne m'y connais pas très bien dans ce domaine, je ne connais que les plus connues, comme celle-là qui en plus est dans Le Dernier métro. Elle est très jolie, très émouvante. En revanche je trouve que la nostalgie recyclée en air du temps est un fardeau, c'est pourquoi j'ai écrit "La Chanson de chez nous" en 2003, au moment où Patrick Bruel venait de sortir son album de reprises où figurait "Mon amant de Saint-Jean" justement. Je ne supportais plus la nostalgie transformée en fond de commerce, le bon vieux temps et les bonnes vieilles chansons du temps où l'on était tous heureux... Tout cela est un des plus grands gâtismes et une des plus grandes illusions d'optique de la vie. Croire que les photos jaunies sont plus jolies que les photos toutes fraîches, c'est une erreur d'appréciation énorme qui bouche la vue, parce que le passé idéalisé prend la place de ce qui devrait exister de présent, de nouveau. On doit pouvoir s'appuyer sur le passé, s'en nourrir, mais pas s'en servir d'alibi quand on n'a rien à dire et quand on n'a rien à chanter. En allant chercher une chanson ultra-célèbre de Lucienne Delyle, Patrick Bruel ne fait pas son travail : il paye ses impôts.

- Tout de même, ne fait-il pas son travail d'interprète, en faisant vivre un répertoire, en permettant à telle ou telle chanson de se transmettre et donc de vivre les cinquante ans dont vous parliez tout à l'heure ?

- Non. Parce qu'il y a des chansons qui sont faites pour durer, mais pas "Mon amant de Saint-Jean". C'est une très jolie chanson mais elle n'est pas suffisamment universelle, sa langue est trop marquée par son époque, pour pouvoir durer plus de vingt ou trente ans, c'est-à-dire le temps que les gens qui ont dansé dessus quand ils avaient vingt ans soient vieux. A l'inverse de "Ne me quitte pas" de Brel, qui n'a rien perdu en actualité parce qu'elle est écrite dans une langue qui évolue, certes, mais beaucoup plus lentement, une langue littéraire qu'on peut comprendre et qu'on peut parler de la même manière quatre-vingts ans après. Parce que ce n'est pas une chanson populaire... Mais il manque un mot entre populaire et savant, parce que ce n'est pas non plus de la musique savante.

- Donc en interprétant "Mon amant de Saint-Jean", Bruel joue avec le mythe de l'âge d'or, qui vous est insupportable...

A Paris, le cinq décembre 2008

- Oui, l'âge d'or est un mythe dangereux. Mais ce qui me gêne surtout en l'occurrence, c'est la facilité, parce que bien sûr le passé est une source d'émotion immédiate. La nostalgie est très efficace pour faire monter les larmes et je trouve dommage de créer de l'émotion à si bon compte. Même si l'on est agacé ou énervé par la démarche, ces paroles-là, cette mélodie-là font quand même vibrer la petite corde sensible, parce qu'elles ont quelque chose de facile. Trop facile. Ca manque de respect pour l'auditeur. On vient gratouiller là où ça va forcément chatouiller un petit peu, parce que tout le monde est forcément sensible à la nostalgie.

- Vous avez d'ailleurs écrit une chanson sur le thème de la nostalgie intitulée "Autrefois".


- Oui, je crois que je suis un peu obsédé par la nostalgie parce que j'en ai été très longtemps la victime. J'ai mis beaucoup de temps à me rendre compte que la nostalgie était d'abord une illusion. La mémoire déforme, trie, garde les moments les plus intenses, alors que la vie au quotidien est constellée de choses qui relèvent de l'ennui, de la fadeur, de l'inintéressant. On dit qu'on était plus heureux dans les années soixante-dix parce qu'il n'y avait pas le SIDA etc., mais la vie de tous les jours n'était certainement pas incroyablement meilleure. Pour moi la nostalgie était liée au fait que j'étais né bien après tous mes frères et soeurs, j'idéalisais leur vie ensemble. Mais en fait toute ma génération a une grosse tendance à la nostalgie : il y a une dizaine d'années, on a commencé à voir de gens aller écouter les génériques de dessins animés qu'on entendait sur Récré A2 à la fin des années soixante-dix et à se droguer avec ça... J'étais horrifié.

- Néanmoins en rejetant la nostalgie en bloc, vous vous privez de la possibilité de comparer les époques, d'analyser et de voir que telle époque était liée à tel comportement, inférieur ou supérieure moralement etc.

- Je comprends, je suis tout à fait d'accord. En fait, la nostalgie je ne la rejette pas totalement : il faut simplement la remettre à sa place, la juguler. Très franchement, je pense qu'à bien des égards, l'air était plus agréable à respirer en France il y a une trentaine d'années qu'aujourd'hui, en tout cas pour un homme comme moi, avec le métier que je fais, le rapport que j'ai aux livres, le plaisir que je peux avoir à converser avec des gens... Il y a eu un tel repli sur l'individu, sur la famille, lié à une espèce de peur qui s'est installée dans la vie quotidienne de chacun parce qu'il faut en permanence sauver sa peau...

- C'est très nostalgique tout ça...


- Tout à fait. C'est justement la raison pour laquelle je trouve qu'il faut se battre contre la nostalgie : essayer d'ouvrir les yeux, d'être plus vivant, d'être apte à embrasser le présent et l'envisager autrement que dans une espèce de dépit.

- Je voudrais revenir sur votre chanson parodique, "La Chanson de chez nous", parce que au-delà du contexte Bruel, vous avez des mots très durs contre la chanson française elle-même : vous dites qu'elle parle d'amour mais jamais d'amours extrêmes, qu'elle n'est jamais profonde, qu'elle ne heurte pas...


- Je pensais à des chansons comme "Le Petit vin blanc". Elles ne mettent personne en danger et par moment on ne supporte plus ces chansons qui ne disent que "Ah c'qu'on est bien le dimanche". C'est comme Bénabar qui chante "Ah c'qu'on est mieux chez soi que d'aller dîner chez des cons". La chanson n'a pas à se donner une espèce de contrainte angélique, au contraire, elle peut aussi dire des choses qui ne sont pas défendables mais qui correspondent à un moment, une humeur ; puis une fois que c'est sorti, c'est fini, on ne va pas passer des années à militer en faveur de telle idée ou tel sentiment. C'est une question d'équilibre aussi : au moment où j'ai écrit cette chanson, il y avait une vague commerciale nostalgique très forte et ça me faisait du bien de me dire, au moins entre moi et moi (parce que personne n'a entendu cette chanson), qu'il y avait un petit contrepoids. J'ai un peu le même rapport à la politique. Je ne peux être à droite dans un pays où le système de pensée, la manière d'organiser les choses, l'économie vont vers la droite depuis des années. Mais je pense que si j'étais dans un pays comme l'URSS, j'aspirerais au libre échange.

- Mais ce n'est pas très équilibré, l'URSS et l'UMP, quand même...

- [Rires].

- Imaginez plutôt la France de Mélanchon...


- ... oui, je serais embêté... mais content également de sortir du discours qui affirme que tout ce qui n'est pas le libéralisme relève soit de l'utopie, soit du danger totalitaire.

- Vous seriez donc moins anti-libéral sur le plan économique si le monde n'était pas lui-même si libéral ?


- Sûrement. Et je serais moins anti flon-flon musette si on ne s'était pas pris d'un coup une poussée d'acné flon-flon musette.

"Elle", Marie-Josée Vilar (Vilar / Ada)

A Paris, le cinq décembre 2008

- [Silence].

- C'est Marie-Josée Vilar ; la connaissez-vous ?

- Je connais son nom.

- Il s'agit d'une chanson sur l'inspiration et plus généralement sur l'écriture des chansons. Vous, comment écrivez-vous ?


- J'ai un rapport à l'inspiration tout à fait romantique, en fait. Une chanson, c'est vraiment un truc qui arrive tout d'un coup. Bien qu'ensuite je puisse comprendre d'où elle vient, sur le moment j'ai vraiment l'impression d'une muse qui m'envoie son inspiration [rires]. Mais les choses ont un peu changé, surtout depuis que Lio m'a demandé de lui écrire des chansons en juin l'année dernière. C'était la première fois que je devais travailler sur commande, qu'il y avait une nécessité professionnelle, je me suis dit : "Il faut que tu fasses ton métier", ce qui crée une certaine pression, que je n'avais jamais éprouvée jusque-là du fait de mes relations avec Pascale [Borel]. La première chanson que j'ai écrite pour Lio est le duo "Aux hommes" : cela a été un enfer... enfin un enfer amusant et intéressant... je peinais, je réécrivais, je cherchais pendant des heures avec ma guitare et mon ordinateur et j'ai passé des journées entières à travailler ce texte. Depuis ça se passe comme ça pour une chanson sur deux. Mais je suis content parce que je me suis découvert la capacité à mener quelque chose à bien grâce au labeur : on va à la mine et puis les idées viennent. Elles ne tombent plus du ciel, il faut aller les chercher. Et c'est d'autant plus agréable d'être arrivé à arracher à la difficulté une chanson qui au final peut avoir l'air d'avoir été écrite facilement, parce que les mots doivent donner l'impression de couler, comme la danse classique, qui est le fruit gracieux d'un travail laborieux. J'avais lu dans une interview que Keren Ann s'était imposé, après son premier succès, de prendre sa guitare tous les matins pour composer, mais je n'arrive pas à travailler comme ça. Malgré tout l'écriture reste liée pour moi à un état de grâce. D'ailleurs très souvent quand je viens de finir une chanson qui me semble bonne, j'ai peur de ne plus pouvoir en écrire une autre, comme si cela ne dépendait pas de moi.

- Etes-vous prolifique ?


- Non. Je ne me lance jamais dans une chanson si je n'ai pas la conviction intime que, si je fais bien mon travail, elle va être vraiment très bonne. Mais souvent j'envie ceux qui ont plus de désinvolture et peut-être moins d'orgueil et qui s'en fichent d'écrire une ritournelle en faisant appel à des procédés mille fois utilisés...

"Chanson pour caméléon", Lio (Daho / White)


- C'est Lio, je ne sais pas sur quel album. J'ai beaucoup entendu ce titre car c'est la chanson qu'on entend par défaut sur le petit lecteur de son site officiel. Mais je ne crois pas que je la connaisse vraiment.

- C'est dommage car nous avions des questions...


- ... mais je peux prendre le temps de l'écouter. [Il écoute]. On n'entend pas bien les paroles, c'est le mixage...

- Alors commençons plutôt par ce que représentait Lio pour vous au moment où vous regardiez le top 50.

- Oui, c'est vrai, je regardais le top 50 [rires]. Un de ses tubes que je préfère est "Les Brunes ne comptent pas pour des prunes", qui est sorti l'année où je me suis mis à acheter des 45 tours, mais, curieusement, celui-là m'a échappé. En revanche j'ai acheté les deux suivants, "Fallait pas commencer" et "Je casse tout ce que je touche". Pour moi Lio représentait la gaieté, c'est-à-dire que j'étais charmé au tout premier degré par le personnage qu'elle incarnait à ce moment-là : une fille pleine d'énergie, incontrôlable, avec des porte-jarretelles et des grands cheveux dans le dos et qui danse... A cette période, j'avais un rapport très viscéral avec les chansons, j'achetais un 45 tours tous les quinze jours que j'écoutais en boucle avant de passer au suivant, mais sans jamais devenir ce qu'on appelle un "fan", sauf peut-être pour Jane Birkin, qui m'a vraiment fasciné très intensément de quinze à vingt ans. Pour moi Lio c'était l'insolence dans le bon sens du terme, quelque chose qui était plutôt éloigné de moi. Ca me faisait du bien d'écouter des chansons démesurées, exubérantes et surtout avec de la désinvolture. J'étais en manque de désinvolture.

- A quel moment vous êtes-vous rendu compte qu'il existait aussi une autre Lio, moins flamboyante, plus mélancolique ? Autrement dit, quand votre rapport "premier degré" est-il devenu plus réfléchi ?

- Très franchement je ne connaissais pas ce qu'elle avait fait après. Les albums des années quatre-vingt-dix, je ne les ai pas entendus parce que c'est l'âge où j'ai cessé d'écouter les grandes radios populaires qui diffusaient la pop française. Je suis passé à côté. J'ai su qu'elle avait eu beaucoup d'enfants, qu'elle avait fait un album très intimiste en 2005, mais je ne crois pas l'avoir écouté vraiment à l'époque.

- Lio, pour vous, c'est donc Pop Model...

 
   

- Oui, c'était une jeune actrice de cinéma, une figure familière, on la voyait à la télévision, elle représentait vraiment son personnage de Lio. Disons que je ne connaissais rien de Wanda et de tout ce qui est plus personnel chez elle.

- Même des chansons plus anciennes comme "Mona Lisa", qui était pourtant un single ?


- Oui, je me rappelle l'avoir entendue, mais... je n'avais pas l'âge. D'ailleurs je n'achetais pas d'album, que je considérais comme un truc d'adulte. Moi j'étais yéyé dans mon appréhension de la musique. J'étais typiquement comme l'adolescent des années soixante qui rentre chez lui, écoute Salut les copains et qui ensuite achète ce qu'il a entendu [rires]. Donc j'étais sensible au côté yéyé de Lio, et une fois devenu adulte, j'ai perdu ma curiosité pour la pop française. Je n'ai jamais été un fan de pop sérieux qui va chercher les raretés etc. J'avais un rapport très léger à la chanson, même quand j'ai commencé à en écrire, et même maintenant d'ailleurs. J'aime les chansons qui viennent me cueillir mais je ne vais pas vers elles naturellement. Même pour des chanteurs que je connais bien, j'ai tendance assez souvent à aimer les choses les plus connues. Par exemple dans le répertoire de Gainsbourg, je n'aime pas beaucoup les raretés pour mélomanes, l'album Percussions ou L'Homme à la tête de chou... Je préfère "Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve", "Di doo dah" et "Harley Davidson"... Quand Gainsbourg cherche à créer une Oeuvre, très vite je m'ennuie, car ce n'est pas dans la musique que j'aime l'expérimentation, la recherche, l'exigence poussée très loin, mais plutôt dans la littérature...

- ... vous voulez dire pas dans la musique populaire.


- Oui. J'aime la musique populaire populaire. Mais je n'aime pas Chimène Badi pour autant [rires] ! Mes chansons préférées restent pour la plupart des chansons qui ont beaucoup de succès, et Lio n'échappe pas à le règle : même depuis que j'ai découvert l'ensemble de son répertoire, ce sont toujours ses tubes que je préfère.

- Pouvez-vous nous présenter votre travail avec Lio ?


- Au départ, pour son projet d'album pop, Lio voulait un duo avec Pascale Borel, et, si j'avais une idée, une seconde chanson. C'était en juin 2007. Je me suis mis au travail et quatre chansons sont venues. Je lui ai donc tout envoyé pour multiplier mes chances. Il se trouve qu'elle a tout aimé et m'en a redemandé une un peu plus tard. Il devrait donc y avoir cinq ou six chansons de moi sur l'album. Parallèlement, Lio m'a demandé de travailler sur la réalisation et les orchestrations des chansons, et pas seulement des miennes. Mais ça reste ouvert car si l'orchestration originale proposée semble bonne, je ne vais pas forcément mettre ma patte. Il y a par exemple une chanson d'Elisa Point qui a été enregistrée par Elisa avec une guitare électrique très douce, il n'y avait rien à ajouter. Pour les deux chansons de Jacques Duvall et Dan Lacksman, le travail de réalisation s'est effectué de manière assez collégiale, par mel.

- A quelle Lio avez-vous pensé en écrivant vos chansons ?


- [Silence]. Quand j'écris pour elle, je tiens forcément compte du personnage Lio légendaire, parce qu'il est très fort et indissociable de sa personne, dans la mesure où il y a une part qui ne relève pas de la fabrication. Lio est un personnage dans le sens où il est synthétisé, simplifié, mis en scène, mais c'est quand même elle. Disons que c'est une version d'elle fictionalisée par les chansons mais que c'est son tempérament réel qui nourrit ce personnage-là.

- Précisément, ce "tempérament réel" est complexe. C'est ce que signifiait la chanson de Daho que nous vous avons fait écouter tout à l'heure : "Lundi indigo / J'ai un coeur trop chaud / Puis mardi beige / Froide comme neige / Sans prévenir personne / Je sais d'un jour à l'autre / D'humeur et de couleur changer"...

- Oui, mais dès le départ il y avait cette ambivalence, dès le premier album, qui contient des chansons très mélancoliques. Néanmoins moi quand j'écris, je ne perds jamais de vue la légèreté. Même pour écrire une chanson triste. Il leur faut toujours une petite part d'humour, ou de légèreté, de désinvolture, de distance. Je lui ai écrit certaines choses plutôt mélancoliques, mais même là-dedans j'ai mis le petit piment de Lio qui nous fait penser que le personnage dont on vient d'entendre la complainte peut tout d'un coup éclater de rire ou se mettre à se moquer de lui-même. Tout cela m'est venu très spontanément, je n'ai rien élaboré. Je me suis laissé porter par ce que m'inspirait sa personnalité, sa présence, sa légende et notre rencontre, parce que nous avons quand même passé deux heures autour d'un verre à parler de musique. Par exemple, il y a une chanson qui s'appelle "Poupée pop" qui utilise vraiment son parcours, son image, son exubérance, son espèce de féminité triomphante et toute puissante qui était mise en scène dans ses tubes des années quatre-vingts... mais ce parcours est évoqué par la femme d'aujourd'hui, avec la distance des années qui ont passé...

- ... sans nostalgie...


- Aucune nostalgie, parce que fondamentalement elle n'a pas changé. Il y a chez elle quelque chose qui m'inspire et me plaît, c'est son côté indestructible. Je trouve cela à la fois très stimulant et très touchant, exemplaire même, comme manière d'envisager la vie : ne jamais en démordre, ne pas en rabattre, même si ça peut aussi avoir des conséquences fâcheuses.

- Pouvez-vous nous parler de la voix de Lio ?


- Sa voix a un petit peu changé, elle est voilée maintenant, mais, comment dire, je trouve que ce changement reste superficiel. Peut-être qu'elle a quelques difficultés à atteindre certaines notes aiguës, mais pour l'instant, nous ne nous sommes pas heurtés à une impossibilité quelconque. En fait c'est le grain qui s'est un peu modifié. [Long silence]. J'aime bien ce qu'est devenue sa voix parce qu'on y entend un vécu, une certaine ingénuité a été en partie remplacée par un peu plus de mélancolie. Oui, c'est une voix de femme faite, alors que sa voix d'avant pouvait facilement passer pour une voix de jeune fille candide. Mais elle peut toujours chanter "Les Brunes ne comptent pas pour des prunes", qui se révèle en fait une chanson pour les femmes de n'importe quel âge.

"Comme j'aimais la vie", Frédéric Botton (Botton)


- Je ne connais pas.

- C'est Frédéric Botton, qui a écrit pour énormément d'interprètes, Dani, Joséphine Baker, Marie France, Régine, Mireille Darc... et qui a enregistré lui-même un album et quelques 45 tours. Est-ce que vous souhaitez rester dans l'ombre de vos interprètes ou est-ce que, comme lui, vous voulez essayer aussi de devenir l'interprète de vos chansons, ne serait-ce que le temps d'un album ?


- En fait quand j'ai commencé à écrire mes toutes premières chansons, c'était en pensant à une interprète féminine. Ensuite, à dix-huit ans, quand j'ai eu une guitare, c'est pour moi que j'écrivais. J'avais le désir de devenir auteur-compositeur-interprète, mais sans que ce soit une obsession, parce que je ne faisais rien pour que ça se concrétise, à l'exception d'un seul et unique envoi de maquettes guitare / voix aux maisons de disques. Ensuite, grâce à la rencontre de Pascale Borel, j'ai découvert le plaisir d'écrire des chansons pour quelqu'un, et le plaisir procuré par cette place-là. J'aime être un peu en retrait, me sentir à l'abri. Interpréter pour moi, c'est plus dangereux qu'écrire ou travailler dans un studio, car quand on se trompe, ça se voit. Mais j'aime également beaucoup chanter, j'ai même un grand plaisir à m'écouter sur les maquettes que je fais pour Pascale. J'aime bien ma voix, c'est un outil avec lequel je suis à l'aise... Cependant pour un projet d'album personnel, il me manque un véritable désir. Je sens de la part de Pascale ou Lio une attente qui me stimule. De moi à moi, l'attente est beaucoup moins évidente. En fait quand j'écris pour une chanteuse, je me positionne par rapport à une personne qui m'apparaît d'une manière précise, or, moi, je ne m'apparais pas de façon précise. C'est la raison pour laquelle les titres que j'ai déjà chantés sont si différents les uns des autres : "Autrefois" n'a rien à voir avec "Vivre sans moi" par exemple. Donc je ne sais pas pour quel Jérémie écrire des chansons. Peut-être que la solution serait de les faire se rencontrer, de les laisser coexister. Mais je n'ai pas encore trouvé le lien. Et je ne suis pas sûr d'avoir très profondément envie de résoudre ce problème. Je pense que cette espèce de diversité potentielle me plaît : quand on est au bord de la piscine et qu'il y a trois bassins, on sait qu'on peut plonger dans les trois ; si on plonge, on n'a plus le choix. Peut-être que je préfère rester au bord. Au fond, j'ai une peur panique de l'enfermement dans ce que l'on croit être sa personnalité.

"Naufrage en hiver", Mikado (Borel / Czerkinsky)


- Ah ça fait du bien !

A Paris, le vint-cinq-mai 2006

- C'est mieux que du Serge Lama qui chante du Léo Ferré...

- Je crois que je ne l'emporterai pas au paradis [rires] !

- Connaissiez-vous Mikado ?


Oui, je ne connaissais pas bien mais j'avais remarqué Pascale dans le clip de "La Fille du soleil" et je l'avais trouvée extrêmement charmante. Je m'en souviens bien. Ce qui m'avait plu chez elle dans le clip de Pierre et Gilles, c'est qu'elle incarnait une féminité hors mode avec une espèce de grâce totalement désarmante. Elle était vraiment ravissante dans ce clip. Sa voix était tellement jolie. Mais je n'ai vraiment découvert Mikado que quand j'ai rencontré Pascale, par hasard, chez des amis communs. Très vite je lui ai proposé "Tout petit" et "Si j'étais une vache", qui lui ont plu. Et tout de suite, sans l'ombre d'une hésitation, nous avons voulu faire un album, ce qui me surprend a posteriori, parce que malgré son parcours de chanteuse et de musicienne confirmée, Pascale s'est lancée dans cette aventure avec quelqu'un qu'elle ne connaissait pas, qui n'avait jamais fait la moindre orchestration etc., sans une pointe de méfiance, sans aucune réticence... En un mois la moitié de l'album est sortie toute seule, ça a coulé de source, comme une évidence qui venait d'une complicité immédiate mais aussi de la découverte des chansons de Mikado. Et puis j'aimais sa voix... Bref nous avions les mêmes désirs en terme de chansons, de textes etc. La suite a pris plus de temps parce que je n'avais jamais fait d'orchestrations et je ne pensais pas en être capable. Nous avons donc d'abord fait appel à quelqu'un pour coréaliser les arrangements, mais ça ne se passait pas bien parce que je n'osais pas imposer mes idées. Finalement je me suis lancé seul après m'être équipé pour travailler chez moi, soutenu par la confiance de Pascale. J'ai appris en bricolant, en me trompant beaucoup ; pour certaines des chansons que l'on entend sur l'album il y a eu quatre orchestrations totalement différentes, comme "J'aime tellement Proust". Il faut savoir s'autoriser à faire de mauvaises choses, ce qui est difficile pour moi qui ai des rêves d'évidence absolue et de perfection immédiate [rires]. Pascale avait vis-à-vis de ce travail une espèce d'ouverture et de confiance incroyables. Elle m'accompagnait complètement dans toutes les étapes, elle s'enthousiasmait avec moi pour une idée et elle la laissait tomber avec moi...

- Comment qualifieriez-vous la voix de Pascale Borel ?


- Pffff... Alors là, c'est... Oui... Qu'est-ce que je peux dire sur sa voix ? C'est une voix magique au sens propre du terme, une voix d'ange, parce qu'elle ne cherche pas à affirmer ou à s'affirmer. Sa voix n'exprime pas une personnalité avec autorité, elle n'a pas une couleur définie, pas d'âge précis, elle est au-delà de tout ça — je ne sais pas comment dire — elle est dans une autre dimension. Et pourtant elle est tout à fait une voix de femme et elle reste extrêmement reconnaissable aussi. [Long silence]. C'est une voix qu'il est très difficile de décrire. Je trouve que le plus beau, le plus intéressant dans sa voix, c'est ce qui relève du précaire, quelque chose qui semble sur le fil, qui semble fragile, accidentel et qui peut l'être aussi, car sa technique est plus instinctive qu'acquise ou consciemment travaillée. Fondamentalement, c'est une voix qui propose ce qu'elle dit, mais qui n'impose rien. Qui est le contraire d'une voix agressive et qui du coup permet de faire passer des choses très dures, très violentes et très fortes, parce qu'on est beaucoup plus convaincant quand on murmure que quand on hurle. Voilà. C'est une banalité de le dire, mais je n'ai jamais entendu une voix aussi douce que la sienne. Elle élève la douceur au rang d'art à part entière. Elle enrichit la notion de douceur.

"Entre nous", Chimène Badi (Allison)

- Quelle angoisse !

- Vous connaissez ?


- Oui, je connais quelques chansons de ce genre-là, qui arrivent à entrer dans ma tête malgré moi. Il y en a une autre du même acabit, que j'ai même un peu écoutée, une chanson de Lara Fabian qui s'appelle "Tout"...

- Vous venez de faire l'éloge de chanteuses qui utilisent plutôt le souffle. Est-ce que ces voix qui jouent sur la puissance vous touchent, et est-ce que vous pourriez écrire pour elles ?

- Oui, ça peut me toucher. Je me souviens d'une chanson de Céline Dion que j'ai beaucoup écoutée, "Pour que tu m'aimes encore"...

- ... ce n'est pas celle où elle "crie" le plus...


- Non, mais ça reste quand même une voix très projetée, très technique, pas très subtile au niveau de l'interprétation, une voix très codée... en un mot tout ce qu'on ne fait pas quand on travaille avec Pascale Borel ou Lio. Mais le côté "Bercy-gros vibrato", oui, je peux y être sensible. Cela dit, il y a le problème du répertoire qui est toujours attaché à ce type de voix, et que je n'aime pas du tout.

- Justement, est-ce que l'exercice d'écrire un texte subtil pour une de ces chanteuses-là vous plairait ?


- Une chanson complète peut-être, mais un texte seul non, parce qu'inévitablement il serait mis en musique de façon épouvantable. D'ailleurs, par exemple, souvent Johnny Hallyday chante des chansons écrites par Marie Nimier ou Finkielkraut...

- [Rires]. Non pas Finkielkraut !


- Bon d'accord [rires]... Alors un autre écrivain quelconque dont le texte sera massacré par des effets musicaux tellement bas de gamme... Donc une chanson complète sinon rien... Enfin... si demain Céline Dion me demande un texte, je lui écrirai de toute façon [rires]. Mais ce serait assez difficile je crois, parce que plus on chante fort, plus la subtilité diminue et plus l'interprétation devient monolithique, et très vite l'humour disparaît.

- Chimène Badi a été révélée par un programme de téléréalité. Serait-ce un défi intéressant pour vous que d'écrire pour l'un de ces candidats ?


- Les techniques vocales des candidats sont un peu toutes les mêmes et ce n'est pas trop ma tasse de thé. Ce sont des chanteurs qui le plus souvent savent très bien chanter techniquement mais je ne pourrais pas en citer un seul dont j'aimerais ce qu'il dégage. Cela dit, je mettrai tout mon coeur pour essayer d'écrire une chanson dans ce cadre-là, parce que c'est mon métier.

- C'est exactement ce que disait Delphine Seyrig...


- ... Je connais cet extraordinaire entretien de Claude Lanzman [il imite Delphine Seyrig].

"J'ai dix ans", Alain Souchon, (Souchon / Voulzy)

- [Dès la première note]. Ah, notre ami Souchon ! Orchestration très réussie... vous avez choisi une des meilleurs chansons de Souchon.

- Vous avez écrit une chanson sur lui, qui plus est une chanson critique, intitulée "Souchy et Voulzon"...


- ... parce qu'il m'a agacé, justement à cause de la nostalgie. C'était à propos d'une des chansons de son album Au ras des pâquerettes, intitulée "Rive gauche", dans laquelle il chantait des choses comme "On dirait Jane et Serge sur le pont des Arts"... Je trouvais cela un peu ridicule et très complaisant. A mon sens il avait passé l'âge d'affecter cette candeur post-adolescente qui fait partie de son personnage. Et comme en plus il s'était mis à faire partie des intouchables de la chanson française, j'ai eu envie de me moquer de lui...

- Une moquerie qui cependant ne devient jamais une véritable charge.


- C'est une chanson qui exprime une certaine proximité et même une certaine tendresse à l'égard de son univers et dont la mélodie s'inspire d'une vraie chanson de Souchon que j'aime bien, "L'Amour en fuite". Il y en a d'autres que j'aime beaucoup d'ailleurs, comme "Foule sentimentale", qui est une des plus belles chansons populaires françaises de ces dernières décennies. Mais cela ne m'empêche pas d'être agacé par l'espèce de mythe de la génération des soixante-huitards qui auraient le monopole de la vraie rébellion, de la vraie liberté, du vrai bon coeur, de la vraie générosité, avant que des foules de mollusques avachis devant leur télévision ne viennent leur succéder. Souchon est devenu une figure du type gentil, qui pense bien, qui trouve que la guerre c'est pas beau et qu'Arlette a quand même de belles idées, même si c'est de l'utopie. Moi je voulais seulement compléter le tableau en lui faisant dire dans ma chanson qu'il avait beau être un parfait soixante-huitard, "à la maison, c'étaient les filles qui faisaient la vaisselle". Il faut être insolent avec les insolents. Chacun son tour et c'est aussi l'idée que la roue tourne ; j'ai écrit cette chanson en 2000, c'était l'occasion de dire un peu méchamment "Place aux jeunes, vous avez fait votre temps". Et puis il y a aussi le fait que Souchon incarne le nouvel homme, sensible, gentil, qui...

- ... a le coeur grenadine...


- ... oui... mais moi je n'ai pas envie de m'identifier à ce modèle-là de masculinité, que je trouve déprimant. Evidemment, quand je fais une chanson comme celle-là, je me demande toujours ce que l'autre pourrait en penser. Le plus embêtant serait que la chanson lui plaise et qu'il la chante. Ce serait une catastrophe parce que lorsque la critique est récupérée, on ne peut plus rien faire. C'est d'ailleurs une gangrène actuellement dans beaucoup d'arts. C'est par exemple Sandrine Kiberlain qui chante "Pousser la chansonnette, manquait plus que ça / Elle s'y croit, faut la voir / Elle se sent pas". Croire se mettre à l'abri de la médiocrité en montrant qu'on est conscient d'être médiocre, c'est une distorsion malsaine et assez perverse.

"Autrefois", Jérémie Lefebvre (Lefebvre)


- Si vous écoutiez cette chanson comme ça, extérieurement, par hasard, qu'en penseriez-vous ?

A Paris, le cinq décembre 2008

- Je l'aimerais. Certaines de mes autres chansons peuvent m'agacer à un moment donné, mais pas celle-là, parce que j'ai réussi à y mettre une sorte de lyrisme, ou de romantisme, qui est un ingrédient que j'apprécie beaucoup quand j'écoute des chansons parce qu'il produit une émotion qui tient toute la chanson.

- Auriez-vous envie d'écouter un album entier du même homme ?


- Je ne peux pas répondre. Dans cette chanson, on a un interprète qui est à l'écoute de lui-même, de ses émotions profondes, ce qui est bien pendant trois minutes, mais deviendrait dangereux pour tout un album. On risque vite la complaisance ou la lourdeur. Par exemple le disque de Berry a ce défaut, quelque chose me séduit beaucoup dans deux de ses chansons, mais tout un album... non.

"Des lendemains qui chantent", Françoise Hardy et Benjamin Biolay (Biolay)

- Je reconnais Biolay. Mais qui est la fille ? Les voix sont trop mêlées... Ce n'est pas Chiara Mastroianni... Coralie Clément ?

- Françoise Hardy.


- Ah. C'est une grande voix pour moi. Elle a quelque chose de vraiment exceptionnel. Elle arrive à être complètement absente de sa façon de chanter, si je puis dire. Elle ne fait rien, n'interprète pas, se contente de faire en sorte que ce soit joli, bien timbré. Et le résultat est à la fois extrêmement émouvant et beau. Mais je ne connais pas très bien son répertoire, et je suis souvent déçu parce que beaucoup de ses chansons m'ennuient un peu, elles sont souvent trop sentimentales pour moi. Mais sa voix n'a pas changé.

- Les lendemains qui chantent : quels sont vos projets ?


- L'album de Lio. Le deuxième album de Pascale, qui est prêt mais pour lequel nous n'avons pas encore trouvé le soutien nécessaire. Et puis je viens de faire avec Pascale une chanson autour de Barak Obama pour un documentaire sur lui. Nous avons juste joué avec son nom. C'est une chanson très ludique.

- Y a-t-il une chanson dont vous auriez envie de parler pour terminer ?


- Je n'ai plus un rapport aussi intense avec les chansons que celui que j'avais à quinze ans. Je n'écoute plus les titres en boucle. Mais il y a toujours des chansons ou des chanteurs qui me font pleurer. Quelques-uns. Pascale par exemple. Ou "Les Gens qui doutent " d'Anne Sylvestre.