Jacques Duvall    
 

Lorsqu'après deux heures d'interview en forme d'abécédaire Jacques Duvall nous eut quittés et fut sorti de la brasserie au prestige un peu passé d'un grand hôtel de Bruxelles, un vieil homme assis à une table voisine se tourna vers nous et nous demanda très poliment, avec un léger accent allemand, le nom de celui que, malgré lui, il avait écouté parler de Rimbaud et de Johnny Hallyday, de Marie France et de Willemetz, du conformisme rock'n'roll et de l'art du paradoxe : "Jacques Duvall, vous dites ? Je suis un grand amoureux de la culture française, mais je ne le connais pas. Pourtant, à entendre votre conversation, il s'agit de l'un des plus grands lyricists du siècle..." Eh bien... c'est un peu cela, non ?

   
 
Propos recueillis par Jérôme Reybaud et Didier Dahon, à Paris le neuf avril 2007 et à Bruxelles le cinq juillet 2007. Photographies de Jacques Duvall : France de Mougy pour Lalalala
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Entretiens
 

Art majeur ou art mineur ?

LALALALA : La chanson est-elle un art majeur ou un art mineur ?

JACQUES DUVALL : Je pense que c'est un art mineur, et c'est justement ce qui me plaît. Bien qu'il y ait des chapelles nécessitant une initiation, et bien qu'elle ait fait le tour complet qu'ont fait tous les arts majeurs, de l'innocence à la recherche de sa propre destruction, j'ai l'impression que la chanson est encore un peu vivante, comme les autres arts mineurs, la bande dessinée, le cinéma, la télévision... Les arts majeurs sont moribonds à mon avis parce qu'on nous oblige à les apprécier. Par exemple il m'est difficile d'aimer réellement la Joconde car on m'a appris, quand j'étais petit, que c'était très beau, comme Rimbaud ou Beethoven. On n'a pas vraiment le choix, ça fait partie de la culture, et donc la manière dont on aime ces gens-là n'est pas du tout la même que celle qu'on a d'aimer tout d'un coup Johnny Hallyday qui se met à hurler dans le poste de télévision quand on a douze ans et qu'on n'a jamais entendu que Tino Rossi... A ce moment-là on a eu beau me dire "Qu'est-ce que c'est que cette pédale qui se roule par terre !", moi j'étais vraiment touché.

- Mais on peut aussi faire le chemin vers Rimbaud seul et a posteriori.

- Bien sûr, mais il y a quand même le fait que Rimbaud est pollué par une certaine respectabilité qui empêche un type comme moi d'aller facilement jusqu'à lui, ou jusqu'à Léonard de Vinci. Etre posés là comme des bornes incontournables de l'histoire de l'art, leur enlève quelque chose. Moi je pense que l'art passe par les conversations : on fait des propositions et ensuite certains s'y retrouvent, peu importe qu'ils soient un million ou cinq.

A Paris, le vingt-quatre septembre 2007



- Vous êtes donc loin de Guy Béart qui, dans sa célèbre dispute avec Serge Gainsbourg, voulait à tout prix rendre la chanson respectable.

- Ce que j'aime dans la chanson, c'est précisément qu'elle ne soit pas vraiment respectable. Quand j'étais petit, il y avait soit Salut les copains, soit France Inter. Maintenant c'est soit TF1, soit Arte. Je ne suis pas très TF1, mais je n'aime pas non plus ce qui est annoncé comme sérieux. Dans la vie, on ne t'annonce pas ce qui va être sérieux : cinq secondes avant que tu ne tombes amoureux, personne ne vient avec un grand panneau "Attention, moment extrêmement sérieux". C'est toi qui décides que le moment est important. Or avec l'art majeur, c'est impossible, on te désigne le pauvre Rimbaud - je m'apitoie un peu sur lui parce que c'est triste pour un "révolutionnaire" de terminer au Panthéon.

Belgique / Bruxelles

- Quand j'étais gamin j'habitais Paris, et donc ce ne serait pas un déracinement pour moi d'y vivre aujourd'hui. Mais Paris a un côté plus sérieux, et le sérieux est un repoussoir pour moi. A Paris, auteur de chansons est un vrai métier ; vendre des disques, c'est gagner beaucoup d'argent, alors qu'en Belgique, c'est autre chose...

- Donc vivre à Bruxelles est une manière de rester en retrait, de ne pas prendre votre carrière trop au sérieux.

- Oui, et de ne pas trop connaître les rouages du métier – même si finalement, à force d'être dedans depuis des années, on finit par savoir le nom des journalistes, des directeurs artistiques, des gens importants, ce qui n'est pas nécessairement une bonne chose.

- Mais au-delà, Bruxelles a représenté quelque chose de particulier, notamment dans les années quatre-vingt : il y avait Lio, Alanski etc.

- C'est vrai, d'ailleurs cela continue puisque Miossec habite actuellement à Bruxelles. Il doit donc bien y avoir quelque chose, mais je suis mal placé pour dire ce que c'est dans la mesure où je n'ai pas le recul nécessaire. Ce qui est drôle, c'est que Bruxelles est en même temps une capitale et la province. Et bien qu'elle soit proche de Paris, il y a une grosse frontière pour les médias français. Par exemple un chanteur comme Arno a mis beaucoup de temps à s'imposer en France.

- C'est l'inverse pour Lio...

- Oui, et pour d'autres aussi, Philippe Lafontaine, qui a eu un gros tube en France, ou Maurane, qui a dû venir en France pour faire carrière, parce que la Belgique est un petit pays où l'on peut difficilement être une star : un disque d'or en Belgique, c'est 20 000 ou 25 000 ventes, donc ça ne représente rien.

Chanson française

- Vous avez parlé d'Albert Willemetz dans une interview, ce qui était assez inattendu de votre part...

- Je fais partie d'une génération qui a été marquée par le rock'n'roll, les Beatles etc - donc d'une génération très centrée sur le monde anglo-saxon et très méprisante vis à vis de la chanson française. En plus, quand j'ai commencé à écrire des textes, j'étais assez prétentieux. Je me disais que j'allais faire des choses que personne n'avait jamais faites. Mais je me suis rendu compte ensuite, en m'intéressant à la chanson, que bien avant moi beaucoup d'auteurs avaient fait dix fois mieux [rires]. Albert Willemetz est un bon exemple. Il n'y a pas de lourdeurs, tout comme chez les auteurs de Broadway, Irving Berlin ou Cole Porter. Les chansons d'Irving Berlin étaient légères, si on les écoute une par une, elles semblent même un peu faciles, conçues pour plaire... mais petit à petit, au bout de la vingt-cinquième, on perçoit une ligne. Comme pour Gainsbourg. On achète des 45 tours de France Gall, on regarde le nom de l'auteur entre parenthèses sur le disque et on s'aperçoit que c'est toujours le même, qu'il y a donc une espèce de fil conducteur, un univers. Très vite je me suis dit que c'était ce que je voulais, être le petit nom entre parenthèses. Cela peut sembler un peu élitiste comme désir, mais je me suis vite rendu compte que tout le monde est capable d'écrire une chanson magique. C'est en cela aussi que je préfère la chanson aux arts majeurs : c'est comme un miracle, que n'importe qui peut accomplir. Pierre Delanoë, par exemple, dont je n'envie pas le parcours, et dont je ne me sens pas vraiment proche, a quand même écrit "Le Bal des Lazes" et "Il est mort le soleil". Pas besoin d'être Rimbaud ou Bob Dylan pour écrire une chanson géniale ; d'ailleurs quand on lui demandait qui était son poète préféré, Dylan répondait Smokey Robinson. C'est une chose qu'il faut reconnaître aux Américains, ils ont moins de mépris pour leur culture populaire que nous, pour qui la chanson française est quand même d'office un petit peu ringarde. Je me souviens d'une couverture de magazine assez récente où on lisait : "Dominique A, le chanteur français dont vous n'aurez pas honte". Les Américains, eux, n'ont pas ce poids de la culture envisagée comme un passage obligé.

- Mais la chanson produit aussi sa propre institutionnalisation culturelle avec ses spécialistes, ses experts etc. Il existe des thèses sur Léo Ferré par exemple...

JD : Oui, mais à l'origine la chanson avait une fonction presque prosaïque, celle que l'on chante pour couper les blés par exemple, ou la berceuse, la chanson militaire, celle que l'on chante en marchant au pas... C'est cela qui me fascine, ces chansons qui remontent du fond des âges et qui montrent que personne n'a jamais rien inventé. Par exemple "En rire de peur d'être obligé d'en pleurer" de Gainsbourg reprend le thème de beaucoup de blues des années 30, "Laughing to keep from crying". Ce sont des choses éternelles, toutes bêtes, c'est la condition humaine qui passe dans ces chansons. Un type dit ce qu'il a sur le coeur sans essayer de faire de l'art, justement. C'est cela qui est magnifique avec la chanson.

Daisy / Dallas

- Une même musique de Jay Alanski a donné lieu à deux textes différents : d'abord "Daisy" pour Marie France, puis "Dallas" pour Lio. Pourquoi ?

Marie France, "Je ne me quitterai
jamais", 1982
Lio, "Je casse tout ce que je
touche", 1987

- Je pense que Lio avait envie de reprendre "Daisy", mais je trouvais que cette chanson était trop attachée à Marie France. Comme je comprenais qu'on ait envie de reprendre cette mélodie, à la fois très simple et émouvante, j'ai écrit un nouveau texte. Même cas de figure pour "Je ne me quitterai jamais" de Marie France transformé pour Lio en "Je casse tout ce que je touche".

- Donc vos textes sont écrits en fonction de l'interprète.


- Oui, même si je dois avouer que je n'écris jamais tout à fait vraiment pour l'interprète. C'est très égoïste d'écrire une chanson, on la fait pour soi, mais en effet c'est amusant de personnaliser un petit peu.

- "Daisy" est une chanson très personnalisée...

- ... Oui, l'Alcazar... oui, oui, c'est Marie France.

Elisa Point

- Je viens de la quitter, il y a un instant...

- Vous avez sorti un album (1) avec elle en mai, alors que l'on sait que vous n'aimez pas cosigner vos chansons. Alors comment cela s'est-il passé ?

- C'est très simple, Elisa Point a presque tout écrit ! Les mecs ferment leur gueule [rires]. Tout ce qu'elle a apporté m'a plu, j'ai fait de mon côté l'adaptation d'une chanson de Léonard Cohen qui s'appelle "I'm your man" et nous avons coécrit deux titres qui sont plus ou moins des conversations.

- Vous êtes donc arrivé a écrire un texte ensemble.

- En fait, chacun a plus ou moins fait sa partie. Elisa Point a un univers très particulier, elle est très sous-estimée, je ne sais pas pourquoi elle n'est pas plus connue... même si on peut le comprendre, tant son écriture est singulière.

- Elle assume parfaitement sa singularité, par exemple elle ne craint pas les références littéraires ou autres...

- ... oui, mais elle adore la chanson populaire aussi.

Futilité

- Je la revendique, comme vous l'avez compris !

- Dans "Comix discomix" que vous avez écrit pour Lio, on trouve par exemple cette phrase : "Nous pratiquons l'art d'être léger".

- Oui [rires], il doit y avoir un traumatisme quelque part, mais pour moi il a toujours été important de ne pas être sérieux ; le sérieux dénature beaucoup les choses, il enlève le risque et le plaisir. En fait, c'est lié à un vrai souvenir d'enfance : j'avais un copain qui était le fils d'un général aide de camp du roi, il était la vedette du quartier parce qu'il avait été dans la patrouille des Diables Rouges (patrouille d'acrobaties aériennes), qu'il avait fait la guerre et s'était évadé d'un camp de concentration... Bref, c'était un héros, et il a été l'un des premiers du quartier à avoir la télévision. Un soir chez lui, j'ai vu pour la première fois Johnny Hallyday, qui a fait éclater de rire le général. Il l'a traité de "pédale" devant tous les autres garçons de la bande qui ont décidé d'un coup qu'ils ne l'aimeraient pas... alors que moi, de mon côté, non seulement Johnny me plaisait, mais en plus je me disais que si le général le détestait, ce chanteur devait vraiment être bien. En fait, je prenais l'injure pour un éloge, et par la suite je suis toujours resté du côté de l'injure. D'ailleurs le rock'n'roll est une injure, le punk est une injure, le jazz est une injure, et la variété en est une aujourd'hui, c'est la raison pour laquelle je l'aime et je la revendique, alors que le rock'n'roll, lui, est devenu sérieux. J'aime aller dans des endroits qui sont considérés comme mal famés [rires].

- Un texte superficiel peut faire passer plus de choses que...

- ... oui, complètement. Je me suis rendu compte que la profondeur était devenue une chose très convenue. On nous enseigne que Rimbaud est très profond, mais en même temps, si tu veux vraiment vivre comme Rimbaud, tes professeurs et tes parents ne sont plus tout à fait d'accord... Et cela vaut pour l'Evangile : c'est soi-disant très profond, mais si tu veux vivre comme Jésus te demande de le faire, c'est plutôt punk.

- Dans la chanson, peu d'auteurs essaient d'associer les deux dimensions : leurs textes sont soit de pure surface, soit très sérieux.

- Frédéric François et Léo Ferré.

- Donc au début des années 80, lorsque l'on découvre des textes comme ceux de "Comix discomix" et ou "Si belle et inutile", on a le sentiment d'entendre quelque chose de nouveau.

- J'ai essayé de trouver un chemin qui n'appartienne ni à l'un ni à l'autre. Ni Léo Ferré ni Frédéric François, bien qu'il y ait des choses que j'aime chez les deux. C'est une question de chapelles : on aime Ferré en s'interdisant d'écouter Sheila et ceux qui programment "L'Ecole est finie" à la radio refusent de passer "Salut beatnik" de Ferré, alors que les fans de Sheila seraient peut-être prêts à l'écouter... J'ai une affection pour tout ce qui a l'air de ne pas être sérieux. Quand le général m'a dit que Johnny Hallyday c'était de la merde, j'ai eu l'impression qu'il me le laissait à moi tout seul. C'était un moment magique : Johnny se roulait par terre avec son costume rose uniquement pour moi.

A Paris, le vingt-quatre septembre 2007

- Et Johnny Hallyday aujourd'hui ?

- [Rires]. Cet amour est mis à mal, mais je garde ce rêve d'enfant qui est d'écrire un jour une chanson pour lui. Finalement, il ne m'a pas trop déçu parce qu'il reste cette espèce de chose indéfinissable : est-ce que c'est sérieux, est-ce que ça ne l'est pas ?

- Il est, d'une certaine manière, irrécupérable...

- Il a été en partie récupéré : Godard l'a fait tourner, il a chanté du Michel Berger, du Goldman, et maintenant sa carrière est une véritable entreprise multinationale. Je ne vois plus beaucoup d'âme là-dedans, mais en effet, dans ses bons moments, il a cette espèce de naïveté, d'instinctivité qui me touche, ce truc qui peut être très intense tout en ne semblant pas très important. C'est ce Johnny Hallyday-là que j'aime bien, pas celui qui engage l'auteur numéro un au hit parade pour lui faire ses disques... celui-là, je ne l'aime pas beaucoup.

Gainsbourg

- J'avoue qu'il m'a vraiment touché, mais il est difficile de parler de lui aujourd'hui parce que c'est devenu un tel cliché... Je suis un peu tombé amoureux de lui enfant la première fois que je l'ai vu chez Denise Glaser. J'ai eu l'impression qu'il réalisait mon rêve d'une écriture à mi-chemin entre la surface et la profondeur. Et puis nous avions le même goût pour les auteurs de Broadway, ces érudits, des immigrés européens pour la plupart, avec une formation et une culture classiques très sérieuses, Lorenz Hart par exemple, que je considère comme un génie absolu, car il a écrit des chansons à la fois extrêmement simples et extrêmement raffinées. Gainsbourg s'est abreuvé à ces sources-là, lui aussi. Pour le rock'n'roll en revanche, il a toujours gardé un certain recul, un peu comme Boris Vian, qui lui s'en moquait carrément, alors que moi j'aimais le rock au premier degré.

- Chamfort a dit plusieurs fois que certaines des chansons que Gainsbourg avait écrites pour lui étaient mauvaises.

- Oui, il a aussi écrit des mauvaises chansons, mais je dois être un "fan de base", car je pense qu'une mauvaise chanson de Gainsbourg reste meilleure qu'une excellente chanson de n'importe qui d'autre. Je me rappelle qu'il avait proposé "L'Aquoiboniste" à Françoise Hardy qui l'avait refusé. Je m'étais dit alors que si Françoise Hardy, qui n'est pas une idiote, n'avait pas pris un titre de Gainsbourg, c'est qu'il devait y avoir des chansons extraordinaires sur son album... mais en fait rien n'était au niveau de "L'Aquoiboniste". Pour Chamfort, je sais que Gainsbourg a ramé, qu'il a dû recommencer etc, mais ce sont les lois du métier. Il faut les accepter et parvenir à faire mieux, grâce à ces contraintes.

- "Banana split" est inspiré des "Sucettes", non ?

- Non. Leur proximité vient seulement du fait que nous puisons aux mêmes sources. Voilà comment cela s'est passé : l'éditeur EMI Music Publishing qui nous avait signés n'arrivait pas à nous trouver une maison de disques. Il nous a donc demandé de faire une reprise, plus facile à vendre, et de la choisir si possible dans son catalogue. De toutes les chansons proposées, celle que Wanda (2) et moi préférions était un morceau des Ikettes, les choristes de Ike et Tina Turner, qui s'appelait "Peaches and cream" et qui comportait donc exactement cette métaphore fruito-sexuelle. J'ai voulu m'en inspirer, mais au lieu d'intituler mon texte "Pêche Melba", je l'ai appelé "Banana split". Cependant Jay Alanski n'a pas voulu se plier à l'exercice de la reprise et il a préféré composer une musique originale pour mon texte, avec une force et une rapidité décuplées par la rage. Donc "Banana split" n'a rien à voir avec Gainsbourg ; quand j'ai lu "Peaches and cream", je n'ai pas pensé une seule seconde aux "Sucettes". D'ailleurs c'est un thème que l'on retrouve dans le Blues. Par exemple il y a une chanson de Roosevelt Sykes qui s'appelle "Ice cream freezer".

- Oui, mais le fait que "Les Sucettes" et "Banana split" soient toutes deux chantées par de très jeunes filles...

- ... mais la différence, c'est que la jeune Lio savait très bien ce qu'elle faisait. D'ailleurs le tabou à ce moment-là n'était pas le sous-entendu sexuel, qui n'a choqué personne, mais le fait qu'on puisse faire une chanson sur une chose aussi bête qu'une banane. C'est plutôt la futilité qui a choqué...

Hollywood

- Votre pseudonyme vient de L'homme aux bras d'or, le film de Preminger.

A Paris, le vingt-quatre septembre 2007

- Jacques Duvall n'est pas le nom de Franck Sinatra dans le film mais le pseudonyme qu'il envisage de prendre. Il en cherche un qui soit très classe... et lorsqu'il a dit "Jacques Duvall", en Belgique toute la salle a éclaté de rire parce qu'évidemment il n'y a rien de plus banal chez nous que ce type de nom.

- Sinatra, mais aussi Elisabeth Taylor, sur laquelle vous avez écrit une chanson, ou encore le "Los Angeles" de Marie France...

- Hollywood, c'est un peu comme Broadway, c'est-à-dire une période pendant laquelle on a essayé de concilier art et commerce. Si c'est le commerce seul qui décide de ce que doit être une chanson, cela donne un certain type de chanson, et si c'est l'art qui décide, c'est un autre type. J'ai toujours voulu que les deux aillent ensemble, car s'il s'agit juste de gagner de l'argent, cela n'a aucun intérêt pour moi, et s'il s'agit de se prendre au sérieux, pareil. Hollywood à l'époque savait allier les deux aspects : les patrons des studios étaient des aventuriers qui aimaient les films qu'ils étaient occupés à faire.

- "Jack tu joues avec le feu" écrit pour Marie France est comme une scène de film noir américain des années 40, avec ce sens du glamour typique...

- J'ai été très sensible à ce côté glamour et même sexuel. Mais ce sont deux choses qui aujourd'hui m'ennuient un peu parce que la société est maintenant fondée sur ça : on utilise beaucoup le sexe et le glamour pour nous faire consommer. Cependant la chanson en général garde quand même quelque chose de sexuel, que je ressentais de la part de Johnny.

Interprètes

- Souvent plusieurs interprètes chantent la même chanson de Jacques Duvall, un peu comme cela se faisait avant les yéyés. On a par exemple Lio et Marie France ("L'Objet du litige", "La Fille au coeur d'or" etc), Chaline Rose et Etienne Daho ("Le Jour et la nuit")...

- ... ou Ella Fitzgerald et Sinatra pour prendre un exemple illustre. Je trouve que les chansons sont plus importantes que les chanteurs ou les auteurs, et en effet j'adore les reprises. Quand une chanson est reprise, elle change de sens, et parfois même elle est améliorée. Je trouve dommage de réduire les chansons à une seule version, ce qui est la tendance, car la plupart des interprètes ont envie – ce que je peux comprendre - que le titre soit écrit spécialement pour eux. Et puis je suis un peu paresseux, il faut l'admettre.

Jacques Duvall

Cf. Hollywood

Kwan (Shirley)

- Shirley Kwan est justement l'une de vos interprètes, et elle a repris une chanson que vous aviez écrite pour Elsa ("Mercurochrome").

- Je voudrais rendre hommage à Georges Marie, un éditeur qui nous envoie les 45 tours de toutes les versions de mes chansons. Je les écoute toujours. Il y a beaucoup de "Banana split" par exemple, mais je n'ai pas encore entendu une version qui me coupe le souffle comme l'originale. N'importe qui peut reprendre une de mes chansons, cela me fait toujours plaisir...

- ... même Elodie Frégé ?(3)

- Ah, j'adore Elodie Frégé ! J'ai failli la croiser aux Francofolies de Spa...

- ... lui auriez-vous proposé une chanson si vous l'aviez rencontrée ?

- Je ne sais pas si j'en aurais eu le courage ce jour-là, mais j'aimerais bien écrire pour elle.

- Dans un entretien récent, Benjamin Biolay se justifiait, presque s'excusait d'avoir travaillé avec elle, un peu à la manière de Valérie Lemercier et Bertrand Burgalat qui, dans un autre entretien, s'expriment avec beaucoup de distance et d'ironie à l'égard de Christophe Willem pour lequel ils ont pourtant écrit plusieurs chansons.

- Connaissant les choses de l'intérieur, je comprends Burgalat. On m'a donné des chansons à adapter pour l'album de Christophe Willem, j'étais très content en particulier de mon texte français de "Kiss the bride", mais ils ont préféré enregistrer le titre en anglais. Le problème dans ce genre de situation, c'est que l'on ne sait jamais à qui on a affaire, ni à quoi s'en tenir. Un jour on est censé faire le single, le lendemain plus rien... Ce qu'il y a d'amusant, c'est que de l'extérieur, tout le monde pense que les maisons de disques sont occupées à tramer de façon très concertée et que le pauvre chanteur de la Star'ac n'est qu'un jouet, alors que c'est quasiment le contraire. Quoi qu'on en dise il est déjà une petite star, il a un manager, il a des idées très claires de ce qu'il veut faire, en général il se croit auteur-compositeur, ce qu'il n'est pas, et il y a donc une espèce de bras de fer incessant entre lui, le chanteur, et la maison de disques, laquelle se garde bien de mettre les auteurs compositeurs en contact avec lui bien sûr, car si l'interprète et l'auteur se mettent d'accord, elle perd tout son pouvoir. Donc le label préfère diviser pour mieux régner.

- Il y a quand même chez ces jeunes auteurs ou producteurs une façon de ne pas assumer leurs actes assez désagréable.

- Autant pour Christophe Willem j'ai compris les réserves de Burgalat, autant pour Elodie Frégé je pense que Biolay avait la possibilité de faire ce qu'il voulait, sans compter que je crois qu'Elodie Frégé a des atouts énormes que beaucoup d'autres aujourd'hui n'ont pas : elle joue très bien de la guitare sèche, elle a une belle présence qui n'est téléguidée par aucune chapelle, car elle est heureusement un peu vierge à ce niveau-là. Elle n'obéit pas aux tables du rock'n'roll ou autres, ce qui est extrêmement rare en ce moment. Pour tout dire, j'ai l'impression que c'est une fille honnête dans un milieu qui l'est très peu.

- Vous parlez de l'interprète, car l'auteur Frégé...

- Franchement, je ne suis pas très fan de ce qu'elle écrit. Pour son premier album, on m'avait contacté pour écrire un texte sur une musique de Lunghini, un homme que j'aime bien. J'étais très content de mon texte, mais elle a seulement gardé la musique de la chanson et écrit un autre texte, qui, lui, n'est pas mal du tout ("Je te dis non"). Mais je ne pense pas qu'elle soit une grande auteur-compositeur. En fait il faudrait oser le dire aux chanteurs : vous êtes un interprète extrêmement doué, mais les chansons que vous écrivez...

- … sauf que nous vivons à une époque qui valorise beaucoup les auteurs compositeurs interprètes.

- Oui, ce que je ne comprends pas, parce que les plus grands étaient des purs interprètes. Edith Piaf, Franck Sinatra, Billy Holliday, Elvis Presley n'écrivaient pas leurs chansons.

Lio

- D'une interprète à une autre… A la sortie de "Banana split", imaginiez-vous que vingt-cinq ans plus tard vous continueriez à écrire des chansons pour Lio ?

- Oui, enfin je crois que je n'imaginais pas le contraire, ce qui a failli se produire... et ce qui est normal après tout. Quand nous avons commencé, nous étions amis et même un peu plus, nous avions les mêmes désirs etc…, nous formions presque un groupe, Wanda, Alanski et moi. Mais un jour ou l'autre cette espèce de fusion improbable autour d'un rêve se fissure, l'un veut aller à droite et l'autre à gauche, c'est douloureux mais c'est à ce moment-là qu'on est obligé de devenir un tout petit peu adulte [rires]. C'est ce qui s'est passé en fait avec Lio, juste après le premier album, elle est montée à Paris, elle a rencontré Alain Chamfort, donc on ne la voyait plus… En vingt-cinq ans, nous avons eu deux ou trois périodes où on ne se parlait plus. En général les artistes ne sont pas des êtres humains très recommandables, ils sont même de foutus nombrilistes, mais Lio et moi nous nous estimions, donc nous avons accepté nos désaccords… D'ailleurs ce n'est pas si mal que ce soit un peu violent. Et puis je dois admettre que Lio a mené sa carrière d'une manière honnête. Elle a sans cesse flirté avec le désastre, et je préfère de loin quelqu'un qui enchaîne erreur sur erreur car cela prouve que ses choix sont personnels [rires].

Lio, clip de "Sage comme une image", réalisation de Jeep Novak, 1980

- Lio assume ses actes, comme le choix de participer à cette tournée des chanteurs des années 80…

- Oui, alors même qu'elle a une véritable carrière derrière elle, elle l'a fait sincèrement, sans cracher dans la soupe et sans craindre de déplaire aux journalistes, alors que beaucoup aujourd'hui ont, artistiquement, pour seule ligne directrice de plaire à quelques journalistes influents. Je trouve d'ailleurs très dommage que ceux qui sortent de la Star'ac ou la Nouvelle star, cherchent à exister en se créant une image de rebelle vis à vis de l'émission.

- C'est le cas d'Olivia Ruiz.

- Elle est l'exemple type, et les gens trouvent cela magnifique.

- Ne croyez-vous pas que vos chansons ont d'une certaine manière transformé ou façonné Lio ?

- Je ne sais pas, c'est difficile à dire, il a dû y avoir une espèce d'interaction. Je crois que fondamentalement je n'écris pas pour un interprète, mais pour moi. Quand j'entends parler Christophe Willem, j'ai l'impression qu'il y a eu des brainstormings avec Zazie où il lui a raconté sa vie pour qu'elle lui écrive des chansons personnelles… Moi je ne fais jamais ça. On me donne une musique, je ne sais pas de quoi je vais parler, et quatre jours après, il y a un texte qui descend. Il y a toujours de petits détails qui correspondent à l'interprète, qui personnalisent la chanson, mais jamais je n'écris directement à partir des problèmes ou de la vie de l'interprète. Je trouve ahurissant le fait que si Johnny Halliday est heureux en couple, il soit impossible de lui proposer une chanson d'amour triste. Ce sont des interprètes et ils ne sont pas là pour raconter leur vie aux gens !

- Ce sont ces détails qui donnent l'impression que vous écrivez différemment pour une jeune fille de 16 ans et pour la femme que Lio est devenue ?

- Non, c'est surtout l'interprète qui fait la différence. Je vais vous donner un exemple : "Je casse tout ce que je touche" que j'ai chanté avant Lio. A la sortie de mon album on a dit que c'était une chanson très noire, alors que trois années plus tard, à la sortie du disque de Lio, on a dit que cette chanson était du Chantal Goya... Cela prouve que tout dépend de la voix, des arrangements, etc., bref de l'interprétation.

- C'est frappant pour "Pourquoi tu m'fous plus des coups" : les deux interprètes de cette chanson en changent le sens.

- Oui : dans sa version Ann Lu est une petite chose fragile, alors que Marie France se fait maîtresse de l'histoire.

- Puisque nous en sommes à l'art de l'interprète, pourriez-vous caractériser simplement celui de Lio ?

- Je trouve qu'elle apporte un certain danger aux chansons qu'elle interprète. On sent que c'est un truc qu'on ne contrôle pas et qu'elle ne contrôle pas elle-même d'ailleurs… Dans sa vie, elle doit souffrir de ça de temps en temps. La plupart des interprètes que j'aime ont cette qualité : à un moment donné on se demande : "Et maintenant, qu'est-ce qu'elle va faire ? Est-ce qu'elle ne va pas complètement déconner ?" Et d'ailleurs de temps en temps, elle déconne… [rires]

- Ce danger est-il perceptible dans le studio au moment de l'enregistrement ?

- Maintenant il y a de nombreuses années qu'elle est dans ce métier, donc à mon avis elle doit commencer à s'amuser en studio. Mais au tout début je crois que le moment où il fallait mettre sa voix était une épreuve pour elle. Je pense qu'elle n'était pas sûre d'elle, comme tous les artistes finalement : il y a toujours ce moment où tu crois que tu es un imposteur. Alors c'est à l'entourage de dire qu'effectivement, ce n'est pas la Callas, ni Billie Holiday, mais qu'il y a quand même quelque chose de spécial, un truc qui se passe… J'ai toujours aimé cette fragilité qui vient on ne sait d'où, que refusent de montrer ceux qui sont soumis à la terreur du métier : soit la terreur des ventes et de TF1 et NRJ, soit la terreur des cinq magazines qui font l'opinion à Paris et qui comme par hasard, même s'ils sont rivaux, ont tous exactement la même vision, qu'on appellera une vision rock'n'roll et que je ne trouve pas rock'n'roll du tout, mais plutôt "fonctionnaire rebelle", puisque l'industrie mondiale capitaliste "vend du rebelle" depuis maintenant cinquante ans. On a comme cela d'énormes groupes de rock qui remplissent des stades, qui passent tous les jours à la radio et qu'on appelle néanmoins rebelles parce qu'ils portent des pantalons de cuir noir. Quelle rigolade !

Marie France

- Il est néanmoins une vraie rebelle, c'est Marie France

- Oui, Marie France est une vraie rebelle [rire] ! C'est aussi ma première interprète.

A Paris, le vingt-quatre septembre 2007,
avec Phantom (Benjamin Schoos, Pascal Schyns, Geoffroy Degand) et Marie France

- Comment vous êtes-vous rencontrés ?

- Si je me souviens bien, je suis allé chez elle avec Jay Alanski. Il y avait une manifestation pour la libération sexuelle dans la rue et le cortège s'est arrêté sous les fenêtres de Marie France pour scander son nom et la faire apparaître au balcon. Mais Marie France, elle, se demandait pourquoi ils manifestaient et pourquoi on venait à sa fenêtre à elle… Je n'aime pas trop faire l'apologie des artistes, qui ne sont pas des gens si spéciaux que cela, mais j'aime quand ils n'essaient pas trop de ressembler à un modèle pré-établi, quand ils ne sont pas conformes à ce qu'on attend d'eux, finalement j'aime qu'ils n'aient pas peur d'être ridicules. C'est la raison pour laquelle j'ai tellement aimé Johnny Hallyday quand j'étais enfant. On croit souvent que les blousons noirs faisaient peur. Mais au contraire, les adultes les trouvaient totalement ridicules. Les parents se tordaient de rire, même pour Elvis… Aujourd'hui on en fait l'incarnation du mâle américain, mais pour les camionneurs à l'époque, Elvis était une tapette. Finalement beaucoup se sont ensuite reconnus dans ses goûts, justement parce qu'il n'a pas eu peur de les afficher, jusqu'à un certain fétichisme des habits et du style, que je trouve touchant, même si porter les mêmes boots qu'Elvis ou que les Beatles aujourd'hui, après cinquante ans, c'est un peu…

- Il y a un peu de ce fétichisme chez Marie France, qui a beaucoup étudié ses "modèles", comme Marlène Dietrich…


- Oui, d'ailleurs la notion de modèle permet de détruire un autre mythe qui m'énerve beaucoup, celui de l'invention, du génie, etc. Je ne pense pas que l'on puisse inventer. Et puis les artistes ne sont pas faits pour cela. Ils viennent avec une proposition et il suffit que vingt personnes s'y reconnaissent, en soient "consolées", éventuellement évitent de se suicider grâce à elle [rires] pour que les artistes existent vraiment. Il y a presque un côté "opium du peuple", parce qu'effectivement les artistes aident les gens à supporter une vie que peut-être ils ne supporteraient pas sans cela. Ils permettent de vivre par procuration… Marie France, c'est une gamine en Algérie qui rêve, puis à un moment elle "y va", elle monte à Paris et s'assume d'une manière que j'ai toujours trouvée très touchante.

- "Daisy", la première chanson que vous lui avez écrite est très proche du personnage de Marie France.

Affiche du concert de Marie France, 1998



- J'ai besoin d'être un peu fasciné par les interprètes pour qui j'écris, pour pouvoir mettre en scène leur singularité, comme Von Stenberg a mis Marlène Dietrich en scène. On a le personnage devant les yeux et on construit un décor autour, on lui dessine un costume... en espérant que le personnage veuille bien rentrer dedans. C'est comme un jeu vraiment, comme des enfants qui jouent aux cow-boys et aux Indiens. Puis lorsqu'on se fatigue, on ne joue plus, c'est ce qui s'est passé à un moment donné avec Lio.

- "Marie-Françoise se suicide" est une chanson sur la mise en scène de soi... Il en existe d'ailleurs deux versions différentes.

- Oui. Je n'étais pas content du tout de la première version que nous avions faite très vite parce que Marie France venait de signer un contrat avec Philips et qu'il fallait un deuxième titre pour la face B de "Los Angeles". J'aimais l'idée de la chanson mais la réalisation ne me plaisait pas, je trouvais qu'il y avait beaucoup de clichés dans les paroles et donc j'ai toujours eu envie de la réécrire.

- Aujourd'hui sur scène elle chante les deux versions…

- Oui, elle les mélange un peu [rires] ! J'aimerais bien qu'un jour on enregistre la nouvelle version.

- Avez-vous participé au tour de chant Marie France chante Jacques Duvall ?

- Non pas du tout, c'est Marie France qui a choisi toutes les chansons, elle m'a seulement demandé d'en écrire quelques nouvelles. A ce moment-là Marie France voulait se rapprocher du cabaret et s'éloigner du rock'n'roll qu'elle avait beaucoup pratiqué avec Yann Péchin. Nous pensions obtenir un contrat grâce à Joseph Racaille qui devait arranger l'album. Aujourd'hui, nous préparons un album qui s'appellera Phantom featuring Marie France, sur lequel elle chantera une dizaine de chansons composées par Benjamin Schoos et écrites par moi, mais aussi une reprise de "Déréglée". Et puis je participerai aussi à son nouveau disque, qui devrait être dans la lignée du précédent.

Narcissisme

- Oui, bien vu [rires].

- "Je ne me quitterai jamais" est avec "Je m'aime" de Boris Vian l'une des rares chansons consacrées à ce thème.

- Oui, il y a très peu de chansons là-dessus, alors que le narcissisme me semble être une des caractéristiques principales de l'être humain. En tous cas, moi je le suis.

- C'est un sujet qui n'est pas vraiment dans l'air du temps…

- C'est amusant parce que notre époque est extrêmement individualiste mais condamne en même temps le narcissisme. C'est de la proclamation pure. Tout le monde critique les hommes politiques pour leur langue de bois, moi je trouve que ce sont les gens qui la pratiquent.

- "Je ne me quitterai jamais", c'est effectivement l'inverse de la langue de bois...

- … j'ai toujours essayé de rechercher une certaine honnêteté, même à l'égard de sentiments dont on n'est pas forcément très fier. C'est pour cela que j'ai toujours aimé "Je te hais"(4) : la haine est une étape de la rupture amoureuse et faire semblant de ne pas le voir ne me paraît pas une solution. Je ne suis pas psychologue professionnel mais je trouve intéressant de parler de ces réactions qui nous étonnent nous-mêmes et qu'on préfèrerait taire.

Opposition

- Beaucoup de vos chansons sont construites sur une opposition ou un paradoxe : "J'aimerais bien me sentir mal", "J'étais plus heureuse quand j'étais malheureuse", "Vivement que je sois une petite vieille"…

A Paris, le vingt-quatre septembre 2007

- Oui, vous avez raison. Oscar Wilde disait : "Le chemin du paradoxe est le chemin du vrai". En fait, je pense que ce n'est pas de temps en temps une chose qui est vraie et de temps en temps son contraire : j'ai l'impression que les deux choses sont vraies en même temps. C'est étrange. Quand je dis "Je te hais", évidemment je pense aussi "Je t'aime"…

- C'est exactement ce que dit Nathalie Sarraute : comment un être humain peut-il affirmer "Je t'aime" alors que ses sentiments varient de seconde en seconde, dans une sorte de mouvement continu et fluide ?

- Effectivement, la fluidité perpétuelle... celle des goûts artistiques également. La difficulté du travail du critique c'est qu'il fige son impression, sans compter qu'il croit parfois pouvoir être objectif, alors que c'est impossible. D'ailleurs je trouve que les critiques ne sont pas assez subjectives. Vous allez croire que j'exagère, mais franchement j'aime beaucoup lire "Je n'aime pas Jacques Duvall parce que sa gueule ne me revient pas" ; on dit que c'est une attaque personnelle, que c'est dégueulasse, mais moi, je trouve cela honnête.

- Il y a souvent une sorte de basculement dans vos chansons : "Je voudrais bien me sentir mal", c'est une formule presque figée, mais l'espace d'un quart de seconde, elle semble mettre le doigt sur une vérité.

- C'est cela, un quart de seconde de vérité. Certains ne comprennent pas que je puisse écrire "Vivement que je sois une petite vieille" et "Je t'interdis de vieillir". Mais j'ai toujours eu du mal à choisir mon camp. En situation de conflit, je comprends presque instantanément la position adverse et du coup je n'ai pas vraiment l'énergie de me battre. A la limite, j'aurais pu me retrouver collabo dans les années quarante… Voilà un bon titre pour vous [rires] ! Donc ce n'est pas nécessairement une bonne chose, car peut-être qu'il faut à un moment que l'on s'engage comme on dit. Mais j'ai du mal parce que je vois sans cesse la limite des convictions, des emballements, des engagements… je suis un type qui ne s'engage pas. Par exemple, j'ai cinquante-quatre ans et je suis célibataire, je ne me suis jamais marié et je n'ai pas d'enfants : dans les bons jours je me dis que j'ai raison, dans les autres je me dis que je pourrais une fois essayer de m'engager. On verra, peut-être à soixante-quinze ans…

Pudeur

- Oui, je crois que c'est une de mes limites. Le fait d'avoir été très intime avec Wanda, qui est une fille qui n'a pas de pudeur, m'a fait comprendre mon incapacité à extérioriser mes sentiments, mais également que l'extraversion n'était pas nécessairement meilleure.

- Wanda n'a pas de pudeur mais Lio a chanté la pudeur, dans "Zip a doo wah" notamment : "Je montre pas mon QI / Je suis pas ce genre de fille".

- En fait la chanson sur la pudeur qui m'est la plus personnelle, c'est Alain Chamfort qui l'a chantée : "Lisa rougit". A posteriori j'ai compris que cette chanson parlait de Wanda, la fille qui ne rougit pas de se foutre à poil mais qui ne montre pas ses sentiments, car elle met sa pudeur ailleurs…

Q

- Le sexe est évoqué sous toutes ses formes dans vos chansons : l'impuissance ("Cobra"), la fellation ("Banana split"), l'onanisme ("Je ne me quitterai jamais"), le saphisme ("Sapho et Sophie"), etc. Commençons par cette dernière, l'amour lesbien…

- Pour ça, je ne suis pas très original : j'ai ce fantasme, comme la grosse majorité des beaufs [rires]. Il y a une anecdote sur "Sapho et Sophie" : Alain Chamfort et moi étions en Angleterre pour mixer l'album Trouble et choisir le 45 tours. Nous avions envie de sortir ce titre en single. Pourtant à la réunion de CBS, on nous a dit qu'il était totalement impensable qu'une chanson lesbienne passe en radio. Nous avons laissé faire, mais trois semaines plus tard, "Une femme avec une femme" de Mecano était numéro un dans tous les hits parade… Pour revenir à la question du sexe, j'ai l'impression d'un décalage entre la glorification du sexe et sa réalité. Pour moi en tout cas, je peux l'annoncer officiellement [rires], ma vie sexuelle n'est pas aussi intéressante que cela… Il y a une grande frustration car nous appartenons à une génération qui a fait tomber les tabous et qui s'est rendu compte que cela ne la menait pas plus loin sexuellement. On croit toujours que ce qui est interdit est meilleur. Moi par exemple, je suis un vieux client des prostituées, et avant d'aller en voir une, je m'imaginais quelque chose de complètement magique, de très fort, de plus fort que ça ne l'est en réalité. Le sexe, comme le rock'n'roll d'ailleurs, me donne envie d'avoir une vie plus intense que les autres. Mais il ne me le permet pas, même si il marche toujours, d'une certaine manière : je ne suis plus ébahi devant la vitrine d'une prostituée, mais je continue à y aller très régulièrement, donc c'est très étrange… J'ai l'impression que le sexe place l'individu devant une vérité : comme disait Brassens, il y a des filles qui te font bander et d'autres qui ne te font pas bander. On ne peut pas longtemps se forcer à croire qu'on préfère une fille mignonne à une fille laide mais qui vous attire vraiment : dans le sexe comme dans la musique, il y a le moment où l'on est forcé d'être honnête. On a envie ou pas. Et parallèlement on espère toujours trouver un jour un truc extraordinaire… C'est pour cela que les gens croient en Dieu. Le sexe c'est aussi une frustration.

- On vous interroge sur le sexe et vous nous parlez de Dieu…


- … de la frustration surtout. Quand j'écris "Je te hais", c'est de la frustration. Les débuts du rock'n'roll, c'était de la frustration. "I can't get no satisfaction"… Tout le monde se souvient d'une génération libérée et la chanson hymne de cette époque dit "Je ne parviens pas à trouver la satisfaction". Je passe toute ma vie en tournée à coucher avec toutes les filles du monde, je suis un fantasme sexuel et "je ne parviens pas à trouver la satisfaction".

Refrain

- Je suis un peu de la vieille école : j'ai une idée, en général c'est une phrase, je la mets en refrain, et après tout le reste de la chanson vient. J'admire ceux qui, comme Boris Bergman dans sa meilleure période, "sacrifient" leur plus belle phrase en la cachant à la fin du sixième couplet entre vingt autres, plutôt que de la mettre en vedette dans le refrain, comme je fais.

- L'alternance couplet / refrain est-elle une nécessité pour vous ?

- Je suis classique. Comme auditeur, j'adorais la musique et j'avais l'impression que les paroles n'avaient pas beaucoup d'intérêt. Alors, quand j'ai commencé à écrire des textes, je me suis dit très prétentieusement que j'allais leur apporter quelque chose de neuf… [rires]. Puis, en travaillant, je me suis rendu compte que la forme de la chanson n'avait pas été établie pour rien, que les conventions comme la rime par exemple étaient un jeu nécessaire. La vieille forme refrain / couplet m'a toujours satisfait. Je ne suis pas contre le fait d'essayer de la transformer, mais le discours rebelle du type "Je vais changer toutes les formes", on l'entend depuis plus d'un siècle dans tous les arts, alors…

- Prima la musica donc.

- Oui, je ne veux pas faire le faux modeste, mais pour moi la musique c'est ce qui apporte la magie. Les paroles, on peut en discuter, mais la mélodie, elle, s'impose. Par exemple "Ti amo" est une mélodie imparable, qu'on ne peut pas expliquer. La musique est l'art le plus inexplicable, donc à mon avis le plus fascinant.

- Les Anglo-saxons ont toujours privilégié la musique par rapport au texte ; ils ont cette "culture" du chorus, il faut qu'il parvienne à attraper…

- … qu'il soit catchy oui… j'ai toujours adoré ça. Les paroles viennent en plus, le texte, si on veut y faire attention, c'est comme une épice, ce n'est pas le plat.

- Nous n'aurons donc jamais un volume Jacques Duvall dans la collection "Poésie et chansons" de Seghers…

- Je ne pense pas, non. Par contre avoir les textes publiés, pourquoi pas, c'est satisfaisant pour l'ego.

- Les Pet Shop Boys ont pendant quinze ans refusé de publier les textes de leurs chansons dans les livrets de leurs disques.

- Je comprends cela, bien que personnellement j'aime beaucoup quand les textes sont imprimés dans le livret, toujours pour l'ego...

Spleen

- Oui, c'est vrai… J'ai écrit une chanson en anglais récemment pour l'album de Marc Moulin, l'ancien producteur de Lio, qui s'appelle "Every Day Is D Day", et il m'a dit : "Je crois que c'est la première chanson optimiste que tu as écrite" [rires]. A ce moment-là, je me suis rendu compte que je n'avais écrit presque que des chansons négatives.

A Paris, le vingt-quatre septembre 2007

- … plutôt "mélancoliques", non ?

- Non, je dirais "négatives" : c'est plus "Je te hais" que "Je t'aime", c'est plus "J'aimerais bien me sentir mal" que "bien", et c'est plus souvent la mélodie du malheur que la mélodie du bonheur. Le spleen, je le cultive. Pour ne pas avoir cinq mille disques chez moi, je me suis imposé une règle : ne garder que les chansons douces, et je dirais que les trois-quarts des chansons douces sont des chansons tristes. Je me suis rendu compte que c'est ce que je préfère. Je ne sais pas pourquoi, j'aime les films tristes et quand ils finissent bien, je me sens moins bien [rires].

Tube

- C'est quelque chose que j'aime bien et en même temps quelque chose que je n'aime pas. En tout cas, les interlocuteurs que j'ai en face de moi, les maisons de disques pour ne pas les citer, c'est évidemment la seule chose qu'ils veulent, et l'énorme problème, c'est qu'un tube ne se fait pas à la commande, contrairement à ce qu'on croit. Car si ça se faisait à la commande, il n'y aurait aucun problème, je le ferais. Si la maison de disques me dit d'écrire "bleu" au lieu de "rose" parce que ça va me faire vendre cinquante mille exemplaires de plus, si j'étais sûr que ça marche, j'écrirais "bleu" à la place de "rose" sans aucun état d'âme. Mais dans les tubes, il n'y a pas de règle, et c'est ce que j'aime. Pour écrire une chanson qui plaît à la critique, il y en a, mais pas pour le tube. Aujourd'hui pourtant le tube devient de moins en moins improbable, ce qui me rend triste. Dans les années 80, un inconnu pouvait se retrouver propulsé numéro un au hit parade du jour au lendemain, alors que maintenant malheureusement, un tube c'est une chanson chantée par Pascal Obispo ou Céline Dion. Si j'écris un 45 tours pour Céline Dion, ce sera un tube. La même chanson que je donne à ma chanteuse préférée ne sera vraisemblablement pas un tube, c'est devenu aussi simple que cela. Donc maintenant c'est moins drôle, mais mine de rien, ce truc-là reste, par exemple Amel Bent : j'aime bien quand elle fait un tube.

- Quel est votre plus grand tube ?

- Banana split" et "Les brunes comptent pas pour des prunes". J'ai cinquante ans et je vis depuis trente ans sur deux tubes, dont je n'ai écrit que les paroles et dont je ne possède même pas les droits…

Utopie

- L'utopie, c'est bien, mais la chanson engagée, non. Je crois qu'il n'y a quasiment aucune chanson engagée que j'aime. Ou alors un engagement très personnel, mais à ce moment-là, on ne l'appelle plus chanson engagée. Par exemple j'aime le blues, le type qui prend sa vieille guitare et qui dit qu'il en a marre de couper le maïs… Il parle pour lui et pas pour les autres. Je n'aime pas dire "Il faudrait que" ou "Résistons" ou "Résiste" ; si je lance un mot d'ordre, il sera plutôt détourné. Par exemple j'ai écrit "Bouscule-moi" pour Elsa, mais c'est un impératif lancé d'une personne à une autre. La prise de position au nom des autres, c'est un des aspects gênants de notre civilisation.

Variété

- Ah… J'adore !

- Mais est-elle encore vivante ? Les violons, les grands orchestres de variété ne vous manquent-ils pas, par exemple ?

- Il y a en effet une nostalgie de ce son-là, comme le montre la mode du easy-listening. On s'est d'ailleurs rendu compte a posteriori que les orchestres de variété, ceux des années soixante par exemple, apportaient beaucoup à la chanson. Beaucoup d'Anglais et d'Américains s'intéressent à ce type de variété française. Sylvie, Johnny, Françoise… tous ces jeunes chanteurs voulaient exprimer certaines choses et pourtant on leur collait dans les pattes des vieux musiciens de jazz : ces disques n'étaient donc pas "purs" et c'est justement ce que je trouve génial, parce que la pureté ne m'intéresse pas. Surtout il y avait un hiatus constructif entre de vieux cons qui cachetonnaient mais qui étaient de très bons musiciens, et de jeunes chanteurs qui voulaient apporter quelque chose de neuf. Ce décalage n'existe plus puisque aujourd'hui tout le monde est rock'n'roll et que n'importe qui est d'office, dès qu'il a aligné trois notes, un génie. Plus personne ne s'embête à apprendre l'harmonie. Les premières chansons que j'ai écrites avec Alanski, il était très difficile de les déposer à la SACEM, parce qu'il fallait savoir écrire la musique. Maintenant c'est la majorité des musiciens qui ne sait plus écrire la musique. C'est presque devenu un signe de ringardise d'être un vrai musicien et cependant aujourd'hui tout le monde se revendique d'un grand musicien comme Burt Bacharach. A l'époque on appelait ça de la chantilly, mais je l'aimais… autant que François Béranger. Aujourd'hui, je n'écoute plus Béranger, qui pourtant avait l'air tellement plus important, avec ses textes contestataires... ce qui montre encore une fois la force de la musique, qui tout d'un coup emporte et permet de se sentir un peu vivre.

Web

- C'est de l'ordre de l'addiction pour moi. Avant je regardais la télé, maintenant je surfe. Quand mon ordinateur tombe en panne, j'ai l'impression que je ne sais plus rien faire. C'est consternant, parfois je me dis que je passe à côté de la vie, mais l'Internet c'est aussi la vie.

- Est-ce que l'Internet joue un rôle dans votre vie d'auteur, de chanteur… ?

- MySpace est une aide. J'ai fait un concert à Rouen grâce à Marie-Laure Daguoit rencontrée sur le web. Le web est un des éléments de la vraie vie, je peux aussi bien rencontrer quelqu'un ici dans le hall de l'hôtel et rencontrer une personne sur le web.

- Comment considérez-vous le téléchargement illégal ?

- Je ne comprends pas tous ces artistes qui vont voir le ministre [rires]. Franchement, je suis très heureux de profiter de la notion de droits d'auteurs, mais je ne suis pas certain qu'elle soit très morale. Je vis depuis trente ans sur deux chansons de variété et en plus j'irais me plaindre parce que je risquerais bientôt de ne plus pouvoir vivre de ça ? J'ai beaucoup de chance de jouir de ce système-là, mais je trouve un peu dangereux que l'on puisse dire : "Cette suite de mots-là m'appartient, cette suite de notes-là est la mienne…" Il va y avoir un moment où on ne pourra plus rien écrire du tout. Défendre ses droits d'auteurs en luttant contre le téléchargement illégal, c'est tout bêtement du corporatisme. Ce sont des gens qui ont une profession et qui défendent leurs intérêts, comme les cheminots par exemple, ce que je comprends parfaitement d'ailleurs. Mais il n'y a là rien de particulièrement héroïque. D'autant qu'encore une fois, personne n'invente vraiment. On ne vient jamais de nulle part. Personne ne ressent une émotion qu'aucun être humain n'a jamais ressentie. Seule la manière de le formuler change.

XY (masculin / féminin)

- On a le sentiment que dans vos chansons, l'homme représente souvent le doute…

- C'est vrai, mais en partie seulement, car je crois surtout que cette image est due au hasards des placements des chansons. Quand je travaille avec quelqu'un, je creuse le point commun que j'ai avec cette personne. Le doute, c'est le point commun que j'ai avec Alain Chamfort. Et la faiblesse. Mais si j'avais écrit les six albums que je rêvais d'écrire pour Johnny Hallyday, vous ne me diriez pas ça [rires] ! Mais peut-être n'est pas un hasard si je suis tombé sur des hommes qui n'étaient pas l'archétype du macho et sur des filles au caractère bien trempé.

- Précisément, votre collaboration récente avec Charline Rose vous permet d'explorer un autre type de relation homme-femme : elle est presque comme un copain, un ami rassurant…

- … c'est amusant ce que vous dites… je me souviens que ce qui m'a attiré chez elle, c'est qu'elle donne l'impression de pouvoir rassurer. Ensuite je me suis rendu compte qu'elle était une fille assez fragile, finalement. La fragilité, c'est notre point commun. Mais je ne sais pas très bien ce que j'exprime avec elle. Dans le premier album, c'était surtout la tristesse et la douleur. Le second annonce peut-être une lumière au bout du tunnel.

- Son timbre de voix est fondamentalement réconfortant.

- Oui, c'est vrai, elle a quelque chose de réconfortant.

- Ce qui est nouveau pour Jacques Duvall.

- Oui. J'aurais sans doute pu l'exprimer sans elle, mais il n'y a pas de hasard, si à ce moment-là je l'ai choisie, elle…

A Paris, le vingt-quatre septembre 2007

- Lio serait la petite amie, Marie France, la beauté fantasmée, et Charline Rose l'amie.

- Je n'avais pas pensé à cela, mais effectivement, si "Charline Chérie" avait été chantée par Marie France, ça aurait été une véritable chanson de salope [rires]. Charline fait davantage ressortir le côté nostalgique de la situation. D'ailleurs elle a refusé une chanson dont je me suis rendu compte ensuite qu'elle irait mieux à Marie France ou à Lio. Entre parenthèses, j'aime beaucoup le dernier album de Lio, en particulier les textes de Doriand. Franchement je n'ai jamais été aussi admiratif d'un mec qui me prend mon travail [rires].

- Vous avez écrit deux chansons assez sombres pour cet album, Dites au prince charmant : "La Fin du monde" et "Le Même sourire". Quelle sera la tonalité des nouveaux titres pour le prochain album ?

- Je dois repartir sur un autre personnage, une autre Lio, mais je suis habitué à ces changements. Elle est comme ça. Surtout elle sait donner l'envie. Aujourd'hui elle m'a donné l'envie, ainsi qu'à Dan Lacksman qui était un des producteurs de "Banana split", d'aller dans une direction très pop. Elle me connaît bien… pour me convaincre, elle a su utiliser les bons arguments. Elle m'a dit : "Tout le monde va nous casser du sucre sur le dos, ils vont détester…". C'est une bonne raison et puis c'est gai. Et le fait qu'elle s'amuse rejaillit sur tout le monde. Je trouve cela particulièrement amusant à une époque où les petites oies blanches sorties de la Star Academy cherchent toutes à montrer qu'à dix-huit ans elles ont beaucoup de maturité.

Zip a doo wha

- Cette chanson de Lio montre votre intérêt pour les onomatopées.

- J'aime bien les onomatopées. Il y a une anecdote célèbre qui me plaît : sur un plateau de télévision, un homme avait lu le texte de "Bee boop a lula" de Gene Vincent comme on lit un poème. Mais une chanson lue comme une poésie, ça ne tient pas. Il faut ajouter la musique, et alors la chanson prend une force beaucoup plus grande que la plus belle poésie du monde, lue par le meilleur comédien du monde.

- Cette force peut passer seulement par des syllabes dénuées de sens…

- Oui. J'ai toujours aimé le doo wap, chanté par des groupes vocaux noirs américains au coin des rues.

- "Zip a doo wha" n'a pas beaucoup marché, sans doute à cause de la musique…

- ...c'est John Kongos qui l'a composée. Alain Chamfort, qui a produit l'album Amour toujours, pensait qu'il manquait un tube, c'est la raison pour laquelle il a choisi "Zip a doo wha", qui était sa vision d'une chanson extrêmement efficace. Les musiques d'Alain sont beaucoup plus raffinées, il pourrait être un héritier de Burt Bacharach : des compositions grand public mais aussi un peu tarabiscotées, avec des harmonies compliquées…

- Effectivement, certaines de ses mélodies sont contournées…

- … c'est ce que j'aime, Chamfort n'est pas un mec direct.


1
CD Freaksville Record FVR07
2 Wanda est le véritable prénom de Lio
3 Elodie Frégé a chanté "Les brunes ne comptent pas pour des prunes" à la Star Academy en 2004
4 "Je te hais" est l'adaptation de la chanson "Ti amo" de Umberto Tozzi que Jacques Duvall a enregistrée sur son premier album, Comme la Romaine (1983)