Désolé    
 

Elle joue avec la langue, les formules, les expressions, qu'elle tord en des fulgurances drôles ou profondes. Il s'interroge, réfléchit, creuse, chemine entre les questions et les rebonds imprévus de sa partenaire. Cela se passe près d'un piano à queue, autour de délicieuses tisanes et d'improbables petits gâteaux, dans le bar d'un grand hôtel situé à deux pas du cimetière Montmartre, où Elisa Point et Fabrice Ravel Chapuis nous ont donné rendez-vous pour parler de Désolé, le groupe pop qu'ils ont créé, et de son album Perdus corps et biens, qui vient de sortir. De l'écriture à la voix, de Barbara à Kylie Minogue, de la pop à la variété, de Jean Guidoni aux gender studies, de la rupture amoureuse à la beauté de l'instant, tous les sujets ont été abordés et tous les noms prononcés (y compris celui de Sandrine Kiberlain bien sûr) - toujours sérieusement, toujours légèrement.

   
 
Propos recueillis par Jérôme Reybaud, Florence Chapiro et Didier Dahon à Paris le dix-huit janvier 2009. Photographies de Désolé à Paris : Jean-Claude Moireau, collages Lalalala
Accueil
   
Sommaire
   
Entretiens
 

LALALALA : Quand et comment vous êtes-vous rencontrés ?

Fabrice Ravel Chapuis : En 1998. J'avais écrit plusieurs musiques pour un album d'Elisa, La Panoplie des heures heureuses.

Elisa Point : Oui, la rencontre date de La Panoplie... enfin non, rappelle-toi... J'avais fait un concert au Forum des Halles et nous nous étions rencontrés dans les coulisses. Tu te souviens ?

Fabrice Ravel Chapuis : Oui, exactement.

Elisa Point : Fabrice travaillait avec un groupe que j'aimais bien, Artango, et je lui ai proposé de le revoir. Nous nous sommes revus, et évidemment nous avons essayé de faire ce que nous savons faire, c'est-à-dire des chansons. Nous en avons écrit quelques unes, qui apparaissent dans La Panoplie.

Désolé à Paris

A ce moment-là, vous aviez déjà tous les deux une carrière. Qu'est-ce qui, chez l'autre, vous intéressait ?

Fabrice Ravel Chapuis : C'est le moment de dire du bien [rires]... Pour moi, c'est très très clair : je pense qu'Elisa Point a une écriture exceptionnelle. Et je ne connais personne avec qui je sois capable d'écrire des chansons aussi vite et aussi bien [rires].

Elisa Point : On s'amuse bien ensemble.

Fabrice Ravel Chapuis : Nous faisons même des courses d'écriture... Il m'arrive d'écrire avec d'autres auteurs, mais jamais dans cette fulgurance-là. Je crois qu'il y a quelque chose au niveau de l'écriture qui fait que ça va vite et que c'est évident. Nous nous comprenons directement. Et puis j'aime aussi le fait que les chansons d'Elisa soient un peu comme des films, ou comme des dialogues chantés. En plus je suis toujours assez épaté par la voix d'Elisa, parce que mine de rien, tout en chuchotant, elle arrive très souvent à être plus compréhensible et directe que moi avec ma grosse voix.

Elisa Point : Ma voix l'intéressait parce j'avais une façon de me promener dans les musiques, comme si j'étais dans une conversation musicale, et pas forcément comme une chanteuse. Ce que je privilégie dans l'interprétation, c'est l'intensité. Je trouve que l'intensité vocale est bien plus importante que la force. De son côté Fabrice chante, et il a un timbre qui me séduit infiniment. Je trouve qu'il y a quelque chose d'intéressant dans notre attelage vocal, dans le sens où il m'accompagne vocalement comme si il marchait à mes côtés, comme si il me raccompagnait dans la nuit. Nos deux voix ensemble, je trouve que cela fait quelque chose de très agréable pour les oreilles, et personne ne s'est plaint jusqu'à présent.

Revenons à la rencontre dans les coulisses du concert du Forum : qu'est-ce qui vous plaisait alors chez Fabrice ?


Elisa Point : Eh bien son physique magnifique, ses oreilles pointues, sa nuque... j'aime beaucoup la nuque de Fabrice, souvent quand nous travaillons je la regarde. Je suis très sensible aux nuques et aux avant-bras. Voilà, il y avait cela. Mais ce que j'aime aussi chez Fabrice, c'est sa vivacité. Je n'aime pas la mollesse. Il a une certaine forme de vitesse et moi aussi : je dégaine vite. Cela m'est difficile de travailler avec des gens lents.

Fabrice Ravel Chapuis : Je n'avais pas pensé à ça [rires] !

Elisa Point : J'ai beaucoup de mal avec les gens lents, je m'ennuie, donc avec Fabrice c'est parfait. Nous avons le même rythme. Et puis nous aimons nous amuser. Fabrice est un coquin, il a de l'humour. Notre collaboration est très ludique, et sportive. Nous nous renvoyons la balle. Je suis une boxeuse à ma manière et lui il fonce, c'est un duelliste. Ce n'est pas pour rien que nous avons aujourd'hui tous les deux envie de monter sur scène ensemble, ce que, par exemple, je n'ai jamais ressenti avec Jacques Duvall. Quand j'ai fait mon album avec Jacques, c'était plutôt comme un songe amical, alors qu'avec Désolé, j'ai l'impression d'être dans la vraie vie.

Avec Duvall, il n'y a pas de sentiment de duel...

Elisa Point : ... non avec Duvall, il n'y a rien de scénique pour moi. C'est juste comme si nous faisions de la musique pour nous faire plaisir ; l'album terminé, on le met de côté, on passe à autre chose. Ca n'a rien à voir avec mon aventure avec Fabrice. Désolé a des envies de scène, de voyage, au Japon notamment parce nous adorons ce pays...

Quels sont vos projets de concerts ?

Fabrice Ravel Chapuis : Nous avons commencé à répéter. Nous ferons vraisemblablement un concert au moi de mars, dans une salle moyenne, à Paris. Notre toute première scène ensemble était lors de l'émission d'Isabelle Dhordain, mercredi dernier.

Elisa Point : Vous l'avez écoutée ? Ca vous a plu ?

Oui, c'était assez différent de l'album, beaucoup plus tendu...


Fabrice Ravel Chapuis : Oui, il y a une vraie dynamique, que je ne soupçonnais pas d'ailleurs. Je suis assez content de la formation guitare et basse, aussi, sachant que notre guitariste joue des percussions avec les pieds, comme le bassiste...

Elisa Point : ... ce qui a beaucoup intrigué Bertrand Burgalat.

Sur scène, une chanson comme "Ex-miss monde" devient beaucoup plus violente...


Fabrice Ravel Chapuis : Oui. Cela peut surprendre car quand nous arrivons avec nos titres susurrés, tout le monde pense que cela va être très tranquille... et en fait non. Sur "Dégueulasse" par exemple, il y a une réelle dimension dramatique, qui apparaît véritablement sur scène.

Elisa Point : Tant mieux ! Parce que c'est quand même une chanson assez dramatique [rires]... Cette émission était notre première fois, c'était l'épreuve du feu, comme chez les Indiens. Il y avait une douce violence, mais nous l'avons affrontée.

Désolé n'est pas votre premier projet de duo : en 2000, vous avez sorti ensemble un single intitulé "Pas la peine". qui abordait déjà les thèmes de l'album de Désolé, comme la rupture et l'ambiguïté... (1)

Elisa Point et Ravel Chapuis, "Pas la peine", 2000

Fabrice Ravel Chapuis : C'est un peu le hasard, parce que le texte de cette chanson n'était pas d'Elisa, mais de Philippe Adam, qui est un écrivain avec qui j'ai écrit plusieurs chansons (1). Après avoir terminé "Pas la peine", nous nous sommes dit que c'était Elisa Point qui devait la chanter avec moi.

Elisa Point : J'étais invitée. Nous nous sommes amusés à jouer sur l'ambivalence, l'ambiguïté... Nous avons même fait une reprise de "Paroles... paroles..." de Dalida, que nous adorons tous les deux : c'est Fabrice qui chante la partie de Dalida et moi je fait celle d'Alain Delon. C'est sorti au Canada, après "Pas la peine". Mais je pense que ces duos n'étaient qu'une esquisse de mélange de nos deux voix. Désolé est vraiment parti de Désolé.

Cela dit, encore une fois, "Pas la peine" introduisait des thèmes de Désolé...


Fabrice Ravel Chapuis : Oui, c'est vrai, l'idée du duo vient en partie de là. Ou plutôt l'idée du faux duo : que peuvent se raconter des gens qui n'ont rien à faire ensemble mais qui sont ensemble quand même etc.

Elisa Point ... oui, ou la méprise qu'il peut y avoir quand vous arrivez en couple dans un restaurant, avec un ami ou quelqu'un qui pourrait être un oncle : on vous parle immédiatement comme si vous étiez mari et femme. Je trouve cela fou. J'aime déranger cette situation si étouffante, et qui est si bien installée dans notre douce France.

Avec Désolé, vous ouvrez effectivement le champ des possibles et multipliez les combinaisons.

Fabrice Ravel Chapuis : Oui, Désolé complique les choses... [rires]

Justement sur la pochette de "Pas la peine", il y avait vos deux noms, qui ont disparu de celle de Désolé, au profit d'un véritable nom de groupe...

Fabrice Ravel Chapuis : ... je pense que cela n'a pas beaucoup d'importance en fait. D'ailleurs sur le disque il y aura un auto-collant avec nos deux noms. Je crois que c'est juste une affaire de communication.

Elisa Point : Tout le monde sait qui nous sommes. Je crois que c'est accessoire, la chose la plus importante, c'est d'avoir nos couleurs, nos timbres qui se mélangent bien et que vous réceptionniez bien tout ça. Mais le reste...

... certes, mais avoir choisi de vous créditer sur la pochette "Elle" et "Lui" n'est pas innocent : on pense à des rôles, des acteurs, ce qui correspond bien à vos chansons, qui sont souvent comme de petits films.

Elisa Point : Ce n'est pas loin.

Fabrice Ravel Chapuis : Oui, il y a un peu de ça. De toute façon, nous ne faisons pas des chansons pour raconter nos vies...

Elisa Point : ... hum...

Fabrice Ravel Chapuis : ... oui, remarque, je ne devrais pas dire cela par rapport à ce que tu écris...

Elisa Point : Je n'écris pas des chansons pour raconter ma vie, mais je pense que ma vie est transcendée dans mes chansons. Forcément. Je n'ai jamais écrit une chanson en disant "Tiens, ce mot ou ce thème est intéressant, je vais écrire une chanson sur ça". Au contraire, quand une chanson vient, c'est qu'elle devait sortir. Néanmoins, pour la chanson "Garçon" qui est sur l'album, c'est un peu différent : il y a longtemps que je voulais écrire un hymne aux garçons. Il y avait bien sûr la fameuse chanson de Daniel Darc, "Cherchez le garçon", que Fabrice trouvait très bien ; mais j'ai préféré écrire notre propre chanson sur les garçons. C'est comme ça que ce titre est né.

Pour revenir à la question du nom, je crois au contraire qu'elle est importante, du moins pour l'auditeur : il donne naissance à une véritable entité (un groupe), qui se différencie de la longue liste des collaborations d'Elisa Point (Ed Rolll etc.).


Elisa Point : En fait, nous sommes une association de malfaiteurs pour le bien-être de chacun. Ou quelque chose comme ça. Le côté groupe nous évite aussi d'avoir à faire la chanteuse ou le chanteur, ce que ni Fabrice ni moi n'aimons. Et puis nous nous entendons très bien avec les deux musiciens qui nous accompagnent, et qui ne sont pas derrière nous mais avec nous. Il y a vraiment une osmose. Mais les journalistes ont tout de suite dit : "Si Désolé" c'est Elisa Point et Fabrice Ravel Chapuis, il fallait le dire avant". Même si l'on est derrière un paravent, et quelle que soit sa beauté, il y a toujours un moment où l'on est bien obligé d'apparaître.

Pourquoi ce paravent s'appelle-t-il Désolé ?

Fabrice Ravel Chapuis : C'était le reflet de l'album. C'est un album sur le crash amoureux, et le moment où l'on ne peut que dire : "Désolé d'être là." En fait c'est la maison de disques qui tenait vraiment à ce qu'il y ait un nom de groupe, certainement pour les raisons que vous évoquez. Nous avons cherché, beaucoup hésité, et puis à un moment donné "Désolé" est devenu une évidence. Moi par exemple, je pensais au concert : commencer en chantant "Désolé d'être là", sous entendu "... devant vous, sur scène", me semblait d'une élégance assez amusante, surtout qu'on dit toujours aux apprentis artistes : "Surtout ne soyez pas désolés d'être sur scène".

Elisa Point : ... "Ne vous excusez pas"...

Fabrice Ravel Chapuis : Voilà. C'est le principe du disque : jouer sur l'ambiguïté. Ensuite, évidemment, qu'il sorte de ce jeu, de cet amusement-là, quelque chose de plus profond, de dramatique même, c'est possible, et même voulu d'une certaine manière. Mais le point de départ reste le jeu.

Elisa Point : Une sorte de légèreté dans la musique et dans notre façon d'approcher les choses graves, mais en restant à distance. Presque comme des étrangers. Des étrangers parfaits. Même dans la plus grande intériorité, dans le plus grand combat amoureux. Je trouvais cela intéressant. En plus je ne pense pas que beaucoup de gens aient abordé ces rives-là. Ce sont des terres un peu vierges.

Dans ces terres un peu vierges, il y a la question de la forme même du duo, dont vous semblez vouloir exploiter les potentialités : l'immense majorité des duos joue sur le même registre, or vous cherchez, vous, à multiplier les possibilités. Comment avez-vous envisagé la question du duo ?

Fabrice Ravel Chapuis : Effectivement un duo, c'est presque toujours un duo d'amour homme-femme, et nous sommes partis de ce constat...

Elisa Point : ... de ce cliché...

Fabrice Ravel Chapuis : ... et puis nous nous sommes dit : "Jouons avec les combinaisons, amusons-nous dans tous les sens possibles". La pochette est d'ailleurs très explicite sur la confusion des genres...

Désolé avec Alain Delon et Jane Birkin, La Piscine (Jacques Deray, 1969)

Elisa Point : ... oui la confusion des genres, absolument...

Fabrice Ravel Chapuis : Par exemple, quand je parle à Elisa dans une chanson, est-ce que je m'adresse vraiment à elle ou est-ce que je parle à quelqu'un d'autre en même temps ?

Elisa Point : Pour la répartition des voix dans le duo, il faut aussi tenir compte de l'aspect purement musical. Si Fabrice était mal à l'aise vocalement, ou moi, eh bien l'autre prenait le relais, comme quand on fait de la montagne ou de l'acrobatie. Il a une voix très grave et la mienne est aiguë, mais elle peut être grave aussi. On utilise cette palette vocale, ce nuancier, parfois en tâtonnant. Il y a des choses qui sont arrivées presque par inadvertance, et j'aime beaucoup ça.

Fabrice Ravel Chapuis : Oui, une démarche très empirique, mais aussi des choix arrêtés : par exemple il était évident que je chanterais "Garçon", et qu'Elisa serait une espèce de fantôme qui me dicte les choses.

Elisa Point : L'arrière-pensée. Plus qu'un duo, cette chanson est un duo d'arrière-pensées.

Fabrice Ravel Chapuis : Il y a le même type de jeu dans "Vraie fausse blonde".

Elisa Point : Oui. Lors des refrains Fabrice est un peu comme la part d'ombre de cette vraie fausse blonde qui serait sortie d'un film de Claude Sautet de la grande époque, où il y en avait tant. C'est Catherine Deneuve, ce sont ces actrices, elles étaient toutes des fausses blondes. Cette chanson je l'aime particulièrement parce que la couleur et les orchestrations de Fabrice sont un hommage à un cinéma que j'aimais beaucoup, ce grand cinéma des années soixante-dix, là où Girardot a eu ses plus grands rôles, là où Romy Schneider que j'aime infiniment a eu ses plus beaux rôles. Là il y a quelque chose de perdu que nous essayons de retrouver. Nous sommes sur les traces d'un empreinte féminine qui a totalement disparu. Les vraies fausses blondes maintenant, ce sont des blacks. Des filles ou des garçons.

Fabrice Ravel Chapuis : [Eclat de rires]

Elisa Point : Mais bien sûr ! Les autres n'osent plus, elles ne veulent pas faire trop coiffeuses, alors elle demandent un blond foncé. Il y a une connotation cheap pour ne pas dire kitsch dans la fausse blonde aujourd'hui, alors qu'avant il y en avait des milles et des cents. Jane Fonda est une fausse blonde. Brigitte Bardot. Delphine Seyrig... Toutes les actrices étaient des fausses blondes. C'est mon côté amoureuse des actrices. On pourrait rester toute la nuit à en parler [rires].

Elisa, écrivez-vous différemment une chanson lorsqu'elle est destinée à être chantée en duo ?

Elisa Point : Il y a une différence parce que lorsque j'écris pour moi toute seule, je suis vraiment auteur à part entière. Je n'ai aucune réserve, il n'y a que moi qui puisse changer un mot si j'en ai envie. Je suis dans une liberté totale. Mais là j'écoute Fabrice. Je fais plus un travail de parolier que d'auteur, c'est-à-dire que j'adapte. Je veux qu'il soit bien avec les mots, qu'il soit à l'aise. J'aime beaucoup cela parce que c'est une forme de sculpture. J'aime tous les travaux d'écriture à tous les niveaux, mais celui-là me plaît particulièrement parce qu'il exige une espèce de rigueur. Une rigueur dans la folie, qui est très intéressante et qui doit rendre possible la mise en bouche des mots. Par exemple, nous nous sommes rendus compte que les chansons sont extrêmement agréables à chanter. On les balance avec une espèce de virtuosité au niveau du recrachage de mots qui est incroyable. Non ?

Fabrice Ravel Chapuis : Oui, oui.

Elisa Point : Je dirais que lorsque j'écris pour moi c'est beaucoup plus difficile, dans le sens où ce sont des choses qui sont moins immédiates parce qu'elles font partie de mon histoire, de mon histoire musicale et de mon côté romancière musicale. Alors que Désolé, c'est comme une récréation, avec mon univers et le sien qui se rejoignent.

Pour le duo, donc, vous laissez une plus grande plasticité à l'écriture qui doit accueillir l'autre, alors que pour vous, il faut ciseler...

Elisa Point : ... non, non, non. Je n'écris pas de chansons pour moi, ce sont les chansons qui m'écrivent. Toutes les chansons que j'ai écrites sont des chansons qui me sont venues en cinq minutes. C'est horrible à dire mais c'est comme ça, paroles et musiques le plus souvent. Je vais très vite. Donc il n'est pas question de ciseler. Dans Elisa Point toute seule, il y a ma forme poétique qui est plus exaltée, qui n'a pas de limites, alors que quand je travaille avec quelqu'un comme Fabrice, qui a des goûts certains, qui a son univers propre, il y a une recherche. C'est étonnant, j'oublie un peu mon côté poétique pour être plus frondeuse, plus immédiate, et aussi peut-être plus quotidienne. Vous avez vu les mots que j'emploie dans les chansons de Désolé, ce sont des mots extrêmement... La recherche qu'il peut y avoir dans mon côté naturel poétique, ce n'est pas forcément ce que je mets dans les chansons que j'écris avec Fabrice. Il y a peut-être des choses qui m'échappent, mais ce travail-là est beaucoup plus précis. Oui : précision, humour et insolence.

Fabrice Ravel Chapuis : Oui, je suis tout à fait d'accord, et je pense qu'il ne faut pas oublier que la plupart des chansons de l'album ont été écrites ensemble, en même temps, comme un jeu de ping-pong entre nous.

Elisa Point : Nous avons fait les musiques ensemble, j'avais ma feuille, je mettais deux mots, Fabrice trouvait un truc, j'écrivais immédiatement la suite. Il y avait une fièvre, une espèce de fulgurance. Mais nous étions vraiment l'un à côté de l'autre.

Fabrice Ravel Chapuis : Pour ce qui concerne l'insolence, j'ai l'impression qu'il y avait comme un petit combat à chaque fois. Moi je travaille sur une piste de mélodie, Elisa a quelques mots, j'avance dessus, elle peut me proposer des bouts de mélodie, je construis et en face Elisa écrit et me dit "Tiens, regarde ce que j'ai trouvé". Et moi je réponds : "Ah oui, alors, effectivement, si tu vas sur ce terrain, moi aussi je vais y aller".

Elisa Point : Oui, il y a une relance.

Fabrice Ravel Chapuis : C'est ce qui rend, je crois, ces textes-là si percutants.

Elisa Point : Leur force vient aussi de leur fausse simplicité. Il y a la crudité des mots qu'on peut avoir dans le quotidien, dans la banalité des jours, il y a cela. Mais avec, derrière, tout ce qu'on peut mettre de secret, de choses inavouables. 'C'est un garçon qui passe / Un homme à la terrasse", c'est d'une grande pauvreté, d'une banalité crasse. Mais petit à petit ça monte. Et jusqu'où ça nous amène, cet escalier de mots ? Jusqu'à ce petit duel étonnant : "Non ce garçon Madame n'est pas mon type de femme / Non cette jolie personne ce n'est pas mon genre d'homme".

Quelle est la qualité ou l'aptitude de l'autre que vous aimeriez posséder ?

Fabrice Ravel Chapuis avec Karlheinz Böhm et Peter Chatel, Le Droit du plus fort (R.W. Fassbinder, 1974)

Elisa Point : Ca c'est intéressant ! Vas-y Fabrice.

Fabrice Ravel Chapuis : Evidemment j'aimerais pouvoir comme elle écrire des textes. J'en suis totalement incapable, et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Je suis très intéressé par ce qui se passe dans un texte et je peux être très embêtant avec l'auteur avec qui j'écris la chanson. Mais je n'ai pas cette fulgurance-là des mots.

Elisa Point : Moi ce serait le côté orchestrateur de Fabrice, qui me fait envie. Je trouve qu'il a une prescience... Il a un côté metteur en scène d'instruments musicaux. Oui, une espèce de talent inouï à mettre en scène des chansons. J'ai une grande admiration pour les gens qui font des orchestrations. Etant auteur-compositeur, l'art de la mélodie comme l'art des mots me viennent naturellement, mais une orchestration, c'est très complexe et très casse-gueule, on peut partir sur des fausses pistes... Et puis il faut aussi que l’artiste soit à l’aise, parce qu’on peut avoir de très belles mélodies, de très belles paroles et ne pas être à l’aise à cause d'une mauvaise orchestration, et donc être très lourd comme le fameux avion d'Howard Hughes, qui avait construit l’avion le plus lourd du monde. Il n’a jamais décollé... parce qu’il n’avait pas un bon orchestrateur aéronautique, je pense...

Fabrice Ravel Chapuis : [rires]

Elisa Point : Avec Fabrice, chaque chanson est un petit miracle d'orchestration. C’est comme un parfumeur qui prend une mélodie, des mots, une voix et invente à partir de là un parfum qui va faire qu’on suit la chanson.

Parmi ces parfums, peut-on dire que celui de la pop domine ?


Elisa Point : Ah oui, tout à fait, une pop intemporelle, parce que je ne pense pas qu’il y ait une forme de modernité dans cette pop-là. On fait une pop qui est celle qui nous amuse, qui nous convient, qui est celle qui nous va le mieux en fait : c’est une pop de prêt-à-porter de luxe, on pourrait dire...

Fabrice Ravel Chapuis : Oui, mais c’est une pop non réfléchie, une pop empirique. Je ne fais pas partie de ces gens qui calculent en se disant : "La pop, ça doit être léger, avec tel type de mélodie à tel endroit parce que c’est la mode ou parce que ça rappelle tel truc anglais etc." Je me méfie du mot pop, parce qu'il peut cacher une forme de vraie logique implacable, fixée, déterminée etc. Mais c’est le problème de tous les genres musicaux...

Cette pop ultra-référencée que vous semblez ne pas apprécier, c'est celle d'un Burgalat par exemple ?


Fabrice Ravel Chapuis : Ce que je veux dire, c’est que je ne me revendique pas comme ayant une culture pop, pas du tout. Je suis désolé, mais je n’ai pas cette culture-là.

Elisa Point : Vous savez, nous avons mis le mot "Pop optimiste" sur l'auto-collant de l'album comme ça, pour faire un jeu de mots et parce qu’il fallait bien mettre quelque chose. Mais comme Fabrice, j’écoute de tout. J’écoute des opéras, j’écoute Paco De Lucia, j’écoute de la chanson, même de la mauvaise chanson, de la chanson plus profonde, j’écoute beaucoup de choses italiennes parce que j’adore les chanteurs italiens, j’adore la musique italienne parce qu’elle est très libre. C'est une pop qui voyage, dans laquelle nous avons mis notre amour des cordes, de certains pianos, certaines lignes de basse. En fait je dirais que c’est une pop cinématographique, parce que, comme vous le disiez tout à l’heure, j'écris des "petits films pour les oreilles".

Fabrice Ravel Chapuis : L'album sonne pop et nous le revendiquons complètement. Mais je ne me suis pas posé de questions. Pour tel titre par exemple, je voulais une rythmique avec des vieilles boîtes à rythmes qui sonnaient comme au tout début des boîtes à rythmes… mais je n'ai pas voulu me référer à tel titre anglo-saxon qui a été le premier à utiliser tel instrument etc.

Elisa Point : Non, nous ne sommes pas là-dedans.

Fabrice Ravel Chapuis : Je peux être un faiseur, c’est-à-dire que pour d’autres interprètes on peut me dire : "Voilà, je voudrais quelque chose dans tel style". Et me demander de suivre des références. Je sais faire cela. Mais pour Désolé, il ne s'agissait pas du tout de cela, mais seulement, du point de vue des arrangements, de trouver des rythmiques qui tournent bien, qui soient agréables à écouter, voilà, c’est tout.

Elisa Point : Un album qu’on puisse passer en boucle avec une impression agréable, vous voyez, sans lassitude. C’est embêtant de mettre des étiquettes. Par exemple, on nous a dit que nous avions un côté très gainsbourien. Moi, ça me flatte. Mais est-ce que Gainsbourg faisait de la pop ? Non, il faisait du Gainsbourg et je pense que nous nous faisons du Ravel-Chapuis-Elisa Point ensemble.

Fabrice Ravel Chapuis : Remarque, ce sont des questions que l’on pose à tous les chanteurs…

Elisa Point : C’est vrai qu’il y a toujours ces espèces de chapeaux qu’on met sur les artistes... Mais je n'apprécie pas les étiquettes. Ce que j’aime c’est le ressenti. Ce qui est important, c’est de savoir si les gens sont touchés ou si ils restent dehors. Une chanson, ça touche ou ça ne touche pas, c’est aussi simple que cela. Mais il est très difficile d'expliquer l’alchimie d’une chanson. Moi, je ne sais pas expliquer mes chansons. Là, quand même, nous arrivons à parler un petit peu de notre travail ensemble, et je me surprends moi-même.

En tout cas, si vous vouliez brouiller les pistes des genres et bousculer l’étiquette pop, vous avez réussi, en particulier avec le titre "Le Prince", qui clôt le disque sur une couleur très différente, plus rêveuse, insinuante... évidemment.

Fabrice Ravel Chapuis : [Sourire de FRC]

Elisa Point : Oui. Fabrice ne voulait pas mettre ce titre, mais j’ai insisté parce que c'était une manière de faire un petite signe avant de partir, avant de s’éloigner. Et il y a le côté Jacques Demy, contes de fée, mais que je me suis amusée à inverser, puisque là il s'agit d'un prince qui n’aimait pas les princesses.

Autre jeu : la discordance entre la musique et le texte, car la musique n'est jamais redondante par rapport au texte. "Ex-miss monde" par exemple.

Fabrice Ravel Chapuis : Pour le coup, c’est vraiment pop. Parce que c’est bien ça, la pop, parler des choses profondes légèrement…

Elisa Point : De toute façon, par essence, quand je chante quelque chose de triste, je ne le chante jamais tristement. Ce serait un enterrement de première classe. Dans "Ex-miss monde", il y a une manière presque joyeuse de chanter "Tu vivais avec lui il y a encore une heure / Maintenant ce n’est plus que ton ex miss-monde". Il y a un côté goguenard...

Fabrice Ravel Chapuis : ... moqueur, le disque est moqueur...

Elisa Point : Il est moqueur, cruel... Il y a un jeu très cruel, y compris entre nous deux, parce que Fabrice jubile quand il me balance certaines phrases sur scène, avec des regards...

Fabrice Ravel Chapuis : ... qui sont des flèches...

Parlons du thème de la rupture. Le grand événement, c'est la rencontre qui reste à faire, or, cette rencontre future passe toujours par une rupture préalable, qui occupe donc une place centrale et paradoxale.

Elisa Point : Oui, c'est l’éternel recommencement des choses amoureuses. Il y a toujours une renaissance, et j’aime bien le thème de la renaissance, avec toujours le désir au bout évidemment...

Ce n’est donc jamais si triste que cela...

Elisa Point : Non, jamais. De toute façon, j’aime beaucoup le fado pour ça, et la saudade. Je suis une fausse mélancolique. Je dis des choses terribles, mais toujours avec un amour de la vie au-delà des limites permises. Oui, toujours. Ce n’est pas triste, mais les choses sont dites, les choses sont là, car cela fait aussi partie du jeu, du jeu amoureux.

L’autre thème, vous l’avez tous les deux déjà évoqué, c'est l’ambiguïté sexuelle, la confusion des genres, le jeu sur le masculin-féminin. Quelle est l'expression que vous préférez ?

Elisa Point avec Margit Carstensen et Katrin Schaake, Les Larmes amères de Petra von Kant
(R.W. Fassbinder, 1972)

Elisa Point : Je prends tout, là, je ne jette rien.

Il y en a peut-être une que vous trouvez plus juste ?

Fabrice Ravel Chapuis : Je pense que "confusion des genres" est le plus approprié.

Elisa Point : Mais l’ambiguïté est très intéressante, quand même. Moi je dirais que la colonne vertébrale c’est l’ambiguïté et la confusion des genres c’est la chair autour, ce serait comme ça.

Fabrice Ravel Chapuis : Mais nous pouvons aller plus loin, si vous voulez, ce n’est pas un problème...

Elisa Point : ... oui, si tu veux...

Fabrice Ravel Chapuis : ... bien sûr que c’est le thème du disque, enfin, plutôt le décor, et nous nous en amusons terriblement. En fait, c’est loin d’être un disque d’affirmation ou de coming out ou de je ne sais quoi, c’est un disque sur la confusion et l’amusement de la confusion, c’est la multiplication des possibilités...

Elisa Point : ... le désir interchangeable...

Fabrice Ravel Chapuis : Et je ne dis pas cela par dérobade : tout est assumé, et quand je chante "Garçon", je le chante vraiment, c'est-à-dire comme un garçon qui aime les garçons. Seulement ensuite on change les rôles...

Elisa Point : D'ailleurs j'ai fait ça avant que ce soit la mode. Vous connaissez peut-être la pochette de mon disque Les Filles sont des garçons bizarres, où je me rase avec une brosse à dents, et cette vieille chose de Vilaine Fermière [NDLR : Mylène Farmer] m'a plagiée dans le magazine Têtu.

Elle ne vous a pas pris que cela...


Elisa Point : Oui, elle s’est beaucoup servie. Par exemple sa chanson "Plus grandir" ressemble beaucoup à un titre de mon premier album qui s'appelle "Je ne veux pas devenir". Et il y a beaucoup d'autres détails du même genre. La seule chose que nous ne partageons pas, c’est son goût pour les singes... c’est vrai, je suis plus écureuil, moi, et elle est plus simiesque. En dehors de ça, elle s’est largement servie dans mon univers, cette dame...

Dans "Je ne veux pas devenir" il y a également des éléments que l'on retrouvera dans "Maman a tort".


Elisa Point : Bien sûr. C'est comme le thème de l'ambiguïté. Quand j’ai sorti le 45 tours "Garçon-fille", Nicolas Sirkis, d’Indochine, était un copain. Et il a fait après le "Troisième sexe". Le thème est donc passé du tout petit gang qui me suivait à l'époque, au début des années 80, au grand public. Christophe Conte avait écrit dans Les Inrocks que dans les années 80, il y avait la vraie, qui était moi, et puis celle qui plagiait, qui était Vilaine Fermière. Bon, ce n’est pas grave, je ne lui en veux pas. Chacun sa route, moi j’ai la mienne et je l’aime infiniment ma route, même si... elle est plus difficile... Disons que je ne suis pas milliardaire [rire], mais ce n’est pas grave, nous sommes dans un hôtel, nous buvons de merveilleuses tisanes, la vie est belle, ce n’est pas ça qui compte. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait de sa vie. Je ne sais pas si au bout du compte, avec tout ce qu’elle a fait, elle est si fière d’elle, non, pas fière, je me demande si elle est si bien avec elle-même après tout ça. Mais pour en revenir... on est parti de quoi ?

L’ambiguïté.


Elisa Point : L’ambiguïté, c’est depuis le début. Je trouve ça très réducteur dans une chanson, de dire : "Je t’aime mon chéri" ou "Je t’aime ma chérie". Dans toutes mes chansons, on ne sait jamais à qui je m’adresse : est-ce un homme ou est-ce une femme ? C’est très important, pour moi, depuis toujours. J’ai toujours écrit de cette manière-là, cela me paraîtrait quasiment obscène de faire autrement. Mais comme disait Fabrice, nous assumons vraiment. Par exemple, dans "Garçons", je fais une voix beaucoup plus grave à un moment donné et Fabrice part en l’air, il est très féminin, il s’envole. Et moi j’assume mon côté garçon manqué, ma virilité... ma virilité vocale, comme tu l’as dit dans l’émission de radio [rires]. Bref, je fais les basses, je suis dans quelque chose qui est ma part masculine, et why not, je l’ai, elle est aussi forte que ma part féminine, donc je suis très contente de la montrer aussi.

Est-ce que ce jeu sur les identités est soutenu par une théorisation ou une conceptualisation politique ? Je pense par exemple aux théories queer. Est-ce que ce sont des territoires que vous avez explorés, non pas au niveau de Désolé, mais individuellement ?

Fabrice Ravel Chapuis : J’ai un peu survolé, oui, je viens d'acheter par exemple L'Invention de la culture hétérosexuelle de Louis-Georges Tin. Mais ce disque est un objet artistique, pas un étendard. Mais s'il faut aller sur le terrain philosophique ou politique, ce qui m’intéresse dans ce genre de choses, c’est de considérer l’homosexualité ou la bisexualité comme une subversion sociale. Mais c’est à titre personnel...

... néanmoins, cela apparaît dans "Le Prince", où vous dites que le roi attendait de son fils "d'autres manières" (que l'amour des garçons).


Fabrice Ravel Chapuis : Oui, mais c’est un conte, quand même...

Elisa Point : Mais moi je le dis, c’est mon côté frondeuse, insolente. Je suis quelqu’un qui dérange, depuis toujours, c’est peut-être mon côté politique, sans que je m'en rende compte.

Fabrice Ravel Chapuis : C’est en cela que nous ne sommes pas planqués. Nous parlons clairement. J’en ai marre des égéries gay qui sont en fait d’une hétérosexualité machiste hallucinante...

Elisa Point : Eh bien Vilaine Fermière par exemple ! [rires]

Fabrice Ravel Chapuis : Non, non, il y en a d’autres. C’est un peu troublant comme situation : plus on est machiste, plus on peut être une espèce de phare pour la communauté homosexuelle.

Elisa Point : C’est étrange que presque toutes les icônes gay soient...

Oh, pas toutes, quand même : Dalida, qui est juste là à cinquante mètres au cimetière, n’était pas...


Elisa Point : Ah, mais Dalida je l’adore, c’est mon ange, Dalida...

Eh bien elle est une icône gay...

Elisa Point : ... mais Dalida échappe à tout.

Fabrice Ravel Chapuis : Bon, alors, je ne sais pas, Kylie Minogue : qu'est-ce qu'elle a de gay ? Je n'ai pas encore compris.

Elisa Point : Son couturier, son coiffeur, son parolier...

Fabrice Ravel Chapuis : J'ai peut-être raté un épisode...

Ah non, Kylie Minogue n'a rien d'une hétérosexuelle machiste et je crois qu'elle mérite son statut d'icône gay, mais je propose de répondre plus tard car...

Kylie Minogue présente l'album de Désolé

Fabrice Ravel Chapuis : ... non, non, ça m'intéresse, j'aimerais bien que tu me répondes maintenant : qu'est-ce qu'elle a de gay ?

D'abord en tant que spectateur, je ne lui cherche pas forcément quelque chose de spécifiquement gay, ensuite je pense qu'elle a vraiment un aspect...


Fabrice Ravel Chapuis : ... est-ce qu'il y a de l'humour camp dans ce qu'elle fait, par exemple ?

Oui. Dans sa manière d'être sur scène. Dans certains tableaux de ses concerts. Dans certains détails, comme lorsqu'elle présente ses musiciens très longuement avant d'ajouter d'une petite voix "And then of course, there is... me". C'est une toute petite chose, mais qui montre un léger décalage, ou plutôt un jeu avec elle-même : elle joue avec l'amour qu'elle peut recueillir du public, en fait elle joue la star qui joue la star qui ne joue pas trop la star pour mieux jouer la star... donc j'y vois quelque chose de...

Elisa Point : ... camp, elle est camp, elle fait partie de notre gang parce que nous sommes camp !

Fabrice Ravel Chapuis : Il y a longtemps que je voulais avoir des précisions sur ce phénomène-là.

Sur Kylie Minogue en particulier ?


Fabrice Ravel Chapuis : Oui. Je n'ai rien compris, je me disais "Kylie Minogue, c'est hallucinant."

Et puis il faudrait parler de son répertoire...


Fabrice Ravel Chapuis : Bon, alors, prenons Beyoncé. Elle est dans tous les magazines gay et pourtant elle représente l'image exacte de la bimbo pour hétéro...

Elisa Point : ... la poupée gonflable.

Fabrice Ravel Chapuis : Et je pourrais continuer... la nunuche comme Beyoncé, mais plus âgée, j'ai oublié son nom... Je veux dire que je suis épaté de voir ces égéries gay correspondre en réalité à l'image exacte du stéréotype purement hétérosexuel de la pin-up. Je ne juge pas, je trouve cela épatant [rires].

Très loin de Beyoncé, je voudrais citer une phrase de la chanson "Provisoirement" : "La vie, c'est maintenant". Après beaucoup d'autres chansons d'Elisa Point, particulièrement celles de La Panoplie des heures heureuses, c'est une nouvelle variation sur le thème de la minute ou de la seconde heureuse...


Elisa Point : ... de l'instant. Comme disait Pavese : "On ne retient pas les jours, c'est l'instant qui est précieux", et vraiment je suis une fille de l'instant. Je ne sais pas ce qu'est l'avenir. En ce moment, je suis entièrement avec vous, que m'importe l'après. Nous sommes dans l'instant, l'instant, l'instant. Donc la vie c'est maintenant et pas après. Absolument.

Ce sentiment ou cette certitude ne viendraient-ils pas de vos lectures ? Parce que de nombreux poètes ont chanté la minute...


Elisa Point : Non, non, ça vient de moi. Je suis très maladroite et souvent je me suis cognée. Je me suis fait très très mal, j'ai cru que j'allais mourir. Donc je me suis souvent dit que seul l'instant compte. Cela vient en fait de mes petites expériences de maladroite, de risque-tout, parce que, dans la vie, je suis fonceuse.

Fabrice Ravel Chapuis : Je tiens beaucoup à cette chanson. Nous parlions tout à l'heure des différentes manières de traiter le duo : ici nous avons vraiment deux personnes qui sont dans des mondes totalement différents et hors de toute relation amoureuse : l'un (moi) cherche à déterminer l'avenir et qualifier le passé, et l'autre (Elisa) chante l'instant. On pourrait supposer qu'ils ne se comprennent pas du tout, qu'ils restent en parallèle, mais finalement c'est comme si Elisa me donnait des conseils. Je trouve cette chanson très profonde.

Une chanson comme "Vivre vite", sur l'album Journal intime d'un coeur, dit exactement la même chose, mais d'une manière beaucoup plus gaie. "Provisoirement", elle, donne une couleur très mélancolique à l'album, d'autant que la voix de Fabrice y est particulièrement bouleversante.


Fabrice Ravel Chapuis : C'est ce qu'Elisa m'avait dit.

Elisa Point : Oui, j'étais très contente de son interprétation.

Fabrice Ravel Chapuis : J'ai appris beaucoup de choses à propos de l'interprétation avec Elisa, parce que j'ai tendance à chanter tristement, sans raison véritable. Mais là il y avait une raison. Là c'est en phase avec la chanson et il se passe quelque chose. Comme coach vocal, Elisa est épatante.

Elisa Point : Je l'ai dirigé [rires]... et j'ai adoré faire ça. C'est très important parce que parfois on est dans une chanson et l'on ne se voit pas. De temps en temps, lui aussi me donne de petits conseils.

Est-ce qu'on peut s'attarder sur la question de la voix ? Fabrice, aimez-vous votre voix ? Et d'abord est-ce que vous vous considérez comme un chanteur ?


Fabrice Ravel Chapuis : Je crois que j'ai un rapport assez difficile avec ma voix. J'ai commencé à faire de la musique en écrivant des chansons. Et en les chantant. Puis j'ai continué la musique mais j'ai arrêté le chant, avant d'y revenir beaucoup plus tard. C'est un parcours assez tortueux. J'ai compris récemment que la piste vocale pour moi n'était pas forcément celle de la gravité. Et même pour la musique, d'ailleurs. J'ai fait du tango, qui est vraiment quelque chose de très profond et de très dur, de très mélancolique, et j'ai compris tardivement, c'est-à-dire il y a quelques années, que pour moi les champs d'ouverture sont plutôt du côté de la légèreté... ce qui est assez délicat par rapport à la voix que j'ai, qui est une voix de baryton, une voix grave.

Elisa Point : C'est la méthode Panthère Rose : effleurer les choses plutôt que les appesantir. Il y a aussi une chose que tu m'avais dite lorsque nous nous sommes rencontrés : tu aimais bien la façon que j'avais de poser ma voix sur les chansons, sans trop peser, et tu avais envie de devenir en quelque sorte mon frère jumeau vocal. En fait, j'étais un peu son professeur de chant [rires] !

Fabrice Ravel Chapuis : Oui. Je pense que c'est au moment où j'ai commencé à écrire des chansons avec Philippe Adam, donc à l'époque de "Pas la peine" : à ce moment-là, je me suis dit que ma voie n'était pas dans la dramatisation, mais au contraire dans le fait d'en faire très très peu. Et de jouer avec ça.

Elisa Point : Et tu as réussi dans "Provisoirement", parce qu'il y a un côté dramatique sans que cela devienne une chose insoutenable ; tu l'as effleurée avec grâce et profondeur.

Fabrice Ravel Chapuis : J'ai eu une longue conversation avec Bénabar à ce sujet. Je lui ai parlé du projet de Désolé, et à cause de ma recherche de légèreté, je lui ai donné l'impression d'hésiter, si bien qu'à un moment il m'a dit : "Tu chantes ou tu ne chantes pas ?". Ma position est ambiguë : je veux à la fois jouer de cette légèreté et en même temps j'ai horreur du dilettantisme, de l'idée de ne pas m'investir comme il se doit. Le fait de devoir naviguer entre les deux est assez particulier, pour moi.

Elisa Point : Cette navigation est naturelle.

Justement Elisa. Vous vous définissez comme une chuchanteuse, mais est-ce naturel de "chuchanter", ou est-ce le fruit d'un travail ?


Elisa Point : Je n'ai jamais pris de cours de chant, rien. S'il y a quelqu'un qui ne travaille pas, c'est bien moi. Je suis la reine des paresseuses. J'ai la voix que j'ai, j'ai le timbre que j'ai. Demandez à Fabrice, quand nous avons fait l'album, je ne connaissais même pas les chansons. : nous les avions écrites bien avant l'enregistrement, et une fois dans le studio, je ne m'en souvenais plus vraiment ; il a fallu que je retrouve mes marques. J'aime bien les petits miracles, donc je laisse faire ma nature, et je laisse faire ma voix. J'ai un grand plaisir à me balader sur des musiques, à chanter. Quand je dis que je ne suis pas une chanteuse, c'est parce que je n'aime pas trop les chanteuses. Je préfère les actrices musicales ou les interprètes. Je crois que je suis une interprète avant tout. Le reste c'est du bla bla.

On a le sentiment que votre voix correspond parfaitement à votre univers.

Elisa Point : Les gens qui ne me connaissent pas, lorsqu'ils me rencontrent, me disent qu'ils ne sont pas étonnés de ce qu'ils voient de moi. Est-ce que vous me trouvez très loin de mes chansons physiquement ?

Il y a quelque chose de fragile, oui, si je puis me permettre, le physique correspond à la voix et à l'univers...


Elisa Point : Depuis l'enfance j'ai cette voix, comme s'il avait plu sur mon berceau, j'ai une demi corde vocale, je fais avec, mais j'adore la varappe vocale, j'adore le danger vocal. Ce qui me plaît le plus chez un artiste, c'est cette peur qu'on a de le voir tomber de son fil. Ce n'est pas intéressant un artiste qui ne risque rien. Je n'ai rien contre Lara Fabian et ces grandes voix, mais ce qu'il y avait de plus beau dans Callas, c'est qu'elle pouvait rater. J'aime cette vulnérabilité, cette chose qui n'est pas sûre : cela peut être atroce comme merveilleux, on ne sait jamais quel sera le rendez-vous. Donc oui, j'ai cette voix particulière, qui peut même agacer... Je me souviens d'un animateur de radio qui avait cassé mon 45 tours "Clapotis-clapotas" en direct parce qu'il ne supportait pas mon timbre de voix. D'autres disent que je minaude. J'en ai un peu souffert, car je suis tout sauf une minaudeuse. Je suis frondeuse et ma voix est ce quelle est, mais elle n'est ni jolie, ni mignonne, au contraire elle est pleine de défauts, demandez à un ingénieur du son. C'est très difficile de prendre ma voix. Elle est farouche, on ne l'attrape pas comme ça. Et c'est la projection de mon moi le plus intime.

Comment le parlé s'insère-t-il à l'intérieur des chansons ?


Elisa Point : Naturellement. Je l'ai toujours fait. Comme dans la chanson où je joue la fille sur un tabouret de bar, "Panne de velours" (2). J'adore le parlé-chanté parce qu'il introduit une rupture idéale. C'est comme dans un livret d'opéra, on peut partir vers les étoiles et puis d'un seul coup dire "Mais quel âge ont donc les nuages ?" Une petite phrase sibylline en passant. Et de nouveau se remettre à chanter. J'adore vraiment ça, je crois que c'est ce qui me définit le mieux.

Fabrice Ravel Chapuis : Je réfléchissais à ça. Je ne sais pas exactement ce qu'est le parlé-chanté. Je sais en revanche que plus on chante, plus on va vers la mélodie, plus on risque de perdre l'essentiel. Je dis souvent à des jeunes chanteurs avec qui je travaille : "C'est ça, mais chante moins", parce que plus on chante, plus on fait le chanteur. Plus on fait le chanteur, plus on perd le sens. Pour les comédiens, c'est ce qu'on appelle le surjeu. Il faut que la mélodie d'une chanson soit là, je suis très à cheval là-dessus et Elisa le sait très bien, mais il ne faut pas "surchanter" la mélodie.

Elisa Point : [avec un ton pincé] Oui je le sais, et moi aussi je suis très à cheval sur la mélodie [rires]. Oui, les chanteurs sont comme les acteurs. Au théâtre il y a un côté emphatique. Au cinéma on est plus proche, comme un gros plan à la Cassavetes, j'aimais bien chez lui ces gros plans sur la peau, les visages, les détails du corps, et c'est un travail que j'aime faire sur les voix. Pour en revenir à ce que tu disais du chanteur qui surjoue, les chanteurs d'opéra, lorsqu'on leur demande d'interpréter "Les Feuilles mortes", font presque toujours un massacre. Il y a une surabondance vocale qui étouffe ces pauvres feuilles mortes... c'est la deuxième mort des feuilles mortes [rires].

Fabrice Ravel Chapuis : Ce sont des questions qui me passionnent. Qu'est-ce que chanter...

Elisa Point : ... c'est être juste, centré et à sa place. Chanter c'est être à sa place. On ne peut pas se permettre d'être décalé, d'un demi, d'un quart. On est à sa place ou on ne l'est pas, c'est aussi simple que ça. Chet Baker, dans son feulement extrêmement sensuel, hypnotique, avait trouvé sa place. Billie Holiday - ce sont les deux plus grands pour moi - avec une voix qui peut être presque nasale et déformée par la drogue, a une façon de se promener sur les musiques totalement hiératique et totalement humaine, trop humaine, viscérale. Elle a tout compris. Il y a toute une vie pour arriver à cet art du chant. Je crois aussi beaucoup au lent travail de la vie sur nous. Fabrice, toi qui viens de travailler avec Régine, est-ce que tu as ressenti cela ?

Fabrice Ravel Chapuis : Sa voix n'est plus la même, mais elle sait retrouver ses accents, en particulier dans "Les Petits papiers".

La voix peut disparaître, mais souvent le phrasé reste. Dans le dernier disque de Zizi Jeanmaire, on sent bien le passage du temps, mais le phrasé reste intact.

Fabrice Ravel Chapuis : Voilà. Aussi chez Régine. C'est une sacrée chanteuse. Quoi qu'il arrive.

Elisa Point : C'est une grande, nous en parlions avant que tu arrives, c'est une grande de la race des Gréco...

... je la préfère nettement à Gréco car elle surinterprète beaucoup moins ! Gréco, elle, ajoute pas mal de fioritures.


Elisa Point : C'est vrai, d'ailleurs je ne peux plus l'écouter depuis un moment à cause de ça. Elle surjoue tout, moi j'appelle ça des canicheries. Elle met des petits caniches partout [rires]. Vire-moi tout ces caniches et balance la chanson simplement. Ca me barbe. Alors que Barbara... Je l'ai découverte tard, à Pantin. Avant je savais qu'elle existait mais ça ne m'intéressait pas. Barbara quand elle chante, elle ne fait un sort à aucun mot. On dirait de l'eau qui s'insinue dans les endroits par où elle passe. Si elle passe sur du gravier, elle devient le gravier, si elle passe sur un petit lit d'herbe tendre, elle va devenir de l'herbe tendre. Si elle passe sur un rocher, elle sera le rocher. C'est extraordinaire, c'est une grande leçon, Barbara. Cette façon qu'elle a d'être légère partout, tout en étant profonde. Fabuleux.

Fabrice Ravel Chapuis : Jean Guidoni dit aussi qu'il ne faut pas faire de sort au mot. Ca m'a paru comme une évidence. Et c'est d'autant plus intéressant venant de Jean Guidoni, parce qu'il a cette réputation d'être théâtral. En réalité, il ne fait pas de sort aux mots, il les dit comme ils sont.

Fabrice Ravel Chapuis avec Jacques Perrin, Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)
Elisa Point avec Catherine Deneuve, Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)

Elisa Point : Je suis allée voir son spectacle Prévert ; il a retrouvé sa veine, il a été magnifique. Un phoenix. Avec Prévert, je trouve que Fabrice l'a libéré. On lui avait dit "Ne chante plus", mais quand on dit ça à un grand chanteur comme lui, ça l'éteint.

Fabrice Ravel Chapuis : S'il est à l'aise, Jean une bête de scène hallucinante.

Vous avez tous les deux travaillé avec des artistes de variété, Elisa pour Diane Tell par exemple.

Elisa Point : Oui, cette chère Diane... mais aussi beaucoup d'autres... Hanna Schygulla par exemple, qui a chanté deux chansons de moi à la fin de l'un de ses spectacles avec Jean-Marie Sénia. Je suis folle de Fassbinder, j'étais très fière que l'interprète des Larmes amères de Petra Von Kant non seulement me chante, mais devienne une amie. Car souvent s'instaure une vraie relation, intense, entre moi et l'interprète. Schygulla est une lionne. Elle est solaire.

Et on sent le danger quand elle chante, on se demande si sa voix...


Elisa Point : ... si elle va rester sur le fil ou si ça va être un couac. J'aime cela.

J'aime beaucoup les comédiennes qui chantent... enfin je ne parle pas de Sandrine Kiberlain [rires] !


Elisa Point : Donne-moi un fusil à eau et je tire dessus. Elle a un timbre de voix à la Sheila, mais je préfère mille fois Sheila. Sheila c'est la vraie quand même. Il ne faut pas mélanger. Je dis les choses, je ne l'aime pas. Elle aurait dû rester actrice. Le problème c'est qu'actuellement tout le monde veut chanter. Résultat des courses, bientôt il y aura plus de gens qui chantent que de spectateurs ![rires]

Quel rapport entretenez-vous avec le genre de la variété ?


Fabrice Ravel Chapuis : Je ne sais pas ce que variété veut dire en fait. Il faut préciser la question. Est-ce que vous voulez dire les chanteurs commerciaux comme Adamo, alors que Guidoni, lui, ne serait pas un chanteur de variété ? C'est ça ?

Adamo est un chanteur de variété et Guidoni, c'est beaucoup plus complexe parce cela dépend des périodes de sa carrière. Il a voulu l'être, mais il a surtout joué avec les étiquettes. Son album Trapèze par exemple est pop...

Elisa Point : ... moi je dirais que Guidoni est un transformiste de la chanson. Il ne peut pas vivre sans chanter donc il va où on lui propose d'aller et il prend les habits qu'on lui donne. Il les endosse et il y va.

Fabrice Ravel Chapuis : Est-ce que Bénabar est un chanteur de variété ?

Elisa Point : Oui.

Fabrice Ravel Chapuis : Même au départ lorsqu'il a commencé ? En fait, quand on commence à être connu, on tend à devenir un chanteur de variété.

Elisa Point + Lalalala : Non je ne crois pas.

Elisa Point : Si un jour j'étais connue, et je ne l'espère pas, je ne serais pas une chanteuse de variété.

Donc reprenons : écoutez-vous de la variété ?

Elisa Point : Dalida, j'ai toujours adoré Dalida, j'avais fait une émission à France culture et j'avais passé une de ses chansons, ils étaient choqués. Diane Tell, dont nous parlions tout à l'heure, a fait de la variété. Mais pour moi c'est une chanteuse de rock, sur scène elle a une endurance de chanteuse de rock.

Qu'est-ce que vous écoutiez lorsque vous étiez enfant et qu'est-ce que vous écoutez aujourd'hui ?

Désolé à Paris

Fabrice Ravel Chapuis : Beaucoup de chansons.

Elisa Point : Moi aussi, beaucoup Gainsbourg. Françoise Hardy, et puis les Beatles. Les Rolling Stones. Lou Reed. David Bowie. "Rock n' roll suicide", chanson clef. Et beaucoup de musiques de films.

Fabrice Ravel Chapuis : Je me suis beaucoup intéressé à la musique minimaliste américaine. Steve Reich, Philip Glass, Terry Riley... Et il y a des affinités assez étonnantes : j'aime beaucoup le répertoire de Kurt Weill, ce qui me rapproche de Jean Guidoni évidemment, mais j'ai découvert qu'Adamo lui aussi l'adorait. C'est surprenant a priori, mais en fait Adamo a un côté rugueux qu'on ne soupçonne pas toujours.

Elisa Point : Mais tu as écouté Gainsbourg aussi ? Parce qu'il y a quand même une éducation gainsbourienne. Moi je suis une fille de Gainsbourg. Jane Birkin a été importante dans ma vie, Gégène Birkin comme je l'appelle tendrement. C'était quand même une des premières à ne pas être comme les autres : une chanteuse avec une petite voix qui s'habillait comme l'as de pique. Une maladroite qui n'avait pas de seins. Androgyne. C'était important pour moi. Jeanne Moreau aussi, nous l'écoutions beaucoup à la maison, ma mère l'adorait. Toutes ces empreintes d'actrices... Brigitte Bardot, vitamine C, voix ensoleillante. Peu importe avec qui elle couche, je m'en fous, j'aime Brigitte Bardot. Grande bonne femme.

... et grande chanteuse.

Elisa Point : Immense chanteuse. Première prise. J'ai rencontré un vieux monsieur, ingénieur du son à l'époque, qui m'a raconté qu'elle arrivait en studio, demandait combien de prises il fallait faire ; on lui répondait "Trois", alors elle disait "Je n'en ferai que deux et je partirai". Elle faisait les deux prises et disait "La première est la bonne". Ciao. Elle partait. Et la première était vraiment la bonne.

Fabrice Ravel Chapuis : Ces artistes-là m'épatent. J'aime quand les chanteurs font leur travail. Pour Régine aussi, c'était souvent la première prise la bonne. Ces gens-là ne se moquaient pas du public.

Elisa Point : Vocalement, l'une des plus grandes des actrices chanteuses, c'est Marie Laforêt.

Fabrice Ravel Chapuis : Ah oui. C'est épatant. Je suis d'accord.

Elisa Point. C'est la petite Maria Callas de la chanson. Je rêve d'écrire pour elle.

Justement, pour qui aimeriez-vous écrire ?

Elisa Point : Des actrices de cinéma. Fanny Ardant, j'aimerais bien, j'aime son timbre de voix. Des acteurs aussi.

Et vous Fabrice ?


Fabrice Ravel Chapuis : Je ne sais pas... euh...

Elisa Point : ... Kylie Minogue [rires]. Ce serait une très bonne idée. On verrait enfin son côté camp...

Fabrice Ravel Chapuis [rires]

Elisa Point Je crois que Désolé devrait faire quelque chose pour Madonna. J'aimerais bien la faire chanter en français. Elle dit toujours [imitation de l'accent américain] "J'adore Jeanne Moreau". Mais vas-y ma vieille ! On peut t'en faire des bonnes songs en français. Si Madonna a besoin d'un second souffle, elle peut nous appeler.

Fabrice Ravel Chapuis : Moi je dirais Catherine Ringer. Quelle chanteuse !

Quels sont vos projets ? Elisa, vous avez donné deux chansons à Marie France ?


Elisa Point : Oui, deux chansons pour une autre Marie France que celle de Duvall, plus sombre, plus proche de sa sublime chanson de Barroco. Lio m'a demandé une chanson. C'est drôle, ce ne sont que des femmes, et on dirait que j'hérite de toutes les chanteuses des années quatre-vingt : Caroline Loeb, Diane Tell, Lio... C'est rigolo, je ne les avais pas rencontrées à l'époque et aujourd'hui elles viennent à moi. Mais l'important pour moi aujourd'hui c'est Désolé. D'ailleurs j'aimerais que nous écrivions le deuxième album. J'ai commencé.

Fabrice Ravel Chapuis : Oui.

Peut-être ajouterez-vous un "e" au nom du groupe pour le deuxième disque : Désolée ?


Elisa Point : Pourquoi pas... Puis Désolés, Désolées...



1 Elisa Point a posé sa voix sur deux autres chansons écrites par Fabrice Ravel Chapuis et Philippe Adam au même moment : "Il est bien trop tard" et "Laisse tomber". Elles ont toutes deux été publiées dans En marche, à l'arrêt, mini-album de FRC édité par MP3.com

2 Chanson d'Elisa Point enregistrée sur l'album La Panoplie des heures heureuses.