Annick Cisaruk    
 

Il n'a pas été question de chrysanthèmes mais plutôt de mimosas et de verveine, ce premier novembre. Sans doute grâce à un soleil exceptionnellement chaud, mais surtout à l'amour que porte Annick Cisaruk à la nature qu'elle chante si bien. Malgré le bruit et les familles entières de touristes installées dans les fauteuils confortables du très impersonnel Holiday Inn de la place de la République à Paris, Annick Cisaruk a su créer une atmosphère aussi intime et chaleureuse qu'une conversation au pied d'un chêne. De la campagne roannaise à Giorgio Strehler, de Sheila à Barbara, récit d'un parcours initiatique.

   
 
Propos recueillis par Didier Dahon et Jérôme Reybaud à Paris le premier novembre 2005
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Entretiens
 

LALALALA: Quand et comment avez-vous pris conscience que vous aviez une voix, cette voix-là en tout cas ?

ANNICK CISARUK: En fait je n'en ai jamais pris conscience, je suis née avec... Je suis née d'une famille assez mélomane, des ouvriers: mon grand-père d'origine ukrainienne jouait de l'accordéon et du violon, il chantait avec une voix magnifique. Mon père a hérité de mon grand-père. En fait à la maison, c'était toujours du chant, de la musique... Quand j'étais toute petite mon père me mettait sur la table et je chantais. Ma première chanson, je crois que c'était "Les yeux noirs" en russe - d'ailleurs j'y fais référence dans le disque Aragon / Ferré / Vian, dans l'introduction du "Tzigane" que je commence comme ça, en forme d'hommage à mon grand-père. Je me souviens de mon père qui me berçait avec sa mandoline. Il me chantait "L'eau vive", des choses comme ça. Ma voix, c'est un cadeau. Un cadeau des dieux, si j'ose dire. En fait le chant fait partie de moi, mais je n'ai jamais pris conscience que j'avais une voix, ça faisait partie de moi comme ma peau, la couleur des cheveux... Je n'ai jamais appris le chant, même aujourd'hui. Ce sont surtout des rencontres qui m'ont permis de faire ce métier. Mais profondément, depuis toute petite je voulais être chanteuse, comédienne. J'avais ça en moi.

- Vous n'avez jamais travaillé votre voix ?

- Jamais. Jamais. Je n'ai jamais eu de professeur de chant, d'ailleurs je ne sais pas ce que c'est qu'un professeur de chant. Je crois que j'ai ce qu'on appelle une voix naturelle. Je pensais que rien ne pouvait m'atteindre vocalement, mais c'était une erreur. J'ai tellement chanté ! J'étais une romano, ma voix à tous les vents, j'y allais... J'avais fait une mini tournée à Philadelphie, j'allais dans des cabarets, sans micro, dans la fumée, et je suis revenue avec un gros problème de voix, que j'ai réussi à surmonter. Et là j'ai pris conscience, comme tout chanteur, je crois, que la voix est un trésor. C'est un instrument, un messager pour l'émotion dont il faut prendre soin. Donc maintenant j'ai ma technique à moi, je travaille des vocalises avant les concerts.

En concert


- Justement sur scène vous faites passer presque tout à travers votre voix sans vraiment utiliser le corps ou les gestes, c'est frappant dans votre récital Barbara.

- En fait le premier spectacle autour d'Aragon était beaucoup plus "sorti". À cause des chansons beaucoup plus physiques, vocales, comme "L'étrangère" qui est d'ailleurs une chanson extraordinaire sur l'ouverture, le racisme... Je viens de là, profondément, ça coule dans mes artères... C'est ce qui me fonde, voilà, c'est moi. C'est comme un cri, et dans le premier spectacle, il y a beaucoup de ça, parce qu'avec Aragon, avec Vian, il y a aussi ce côté extérieur. Comme je suis comédienne, j'aime pouvoir jouer là-dessus, par exemple dans "J'coute cher", y aller à fond, à la fois physiquement et vocalement. Pour le nouveau récital Barbara j'ai fait le contraire. Barbara, c'est uniquement le texte et les sensations profondes, sur l'amour, sur l'homme... J'ai voulu que ce soit beaucoup plus intérieur. On me l'a reproché au début: "Mais Annick, pourquoi vocalement tu n'y vas pas plus?". Et lorsqu'on a une voix (je le dis sans prétention) étendue, assez pure et puissante, eh bien on peut en faire beaucoup... Or ce que j'aime, c'est justement retenir de plus en plus, pour lâcher au moment qui me paraît juste. Pour Barbara, j'ai vraiment recherché ce côté assez épuré, j'ai voulu revenir à des sensations de chuchotement...

- On perçoit bien la retenue, mais je parlais aussi de l'utilisation du corps, des gestes...

- Mais ça fait partie de ce minimalisme que je cherche. En fait le chant et le corps, c'est pareil pour moi. C'est un tout. Si ça passe à l'intérieur, ça doit passer à l'extérieur d'une manière épurée. Cette approche est venue naturellement, sans y penser, simplement en travaillant les textes. En fait je prends le texte comme tout texte, je le lis, et je me dis: "Qu'est-ce que ça te fait ?". C'est donc le texte qui amène la voix et non pas la voix qui amène le texte. Ca part vraiment du mot. Au début du travail avec David Venitucci, j'avais tendance à projeter, à cause de l'accordéon qui est un instrument puissant, orchestral par excellence; il me couvrait, alors je surenchérissais... Puis son jeu très subtil, comme de la dentelle, ses petites notes comme la pluie, m'ont aussi amenée à cette épure.

- Sur l'album que Marie Paule Belle a consacré à Barbara, l'accompagnement (au piano) semble presque absent alors que pour vous...

- ... c'est deux voix, celle de David a autant d'importance que la mienne. C'est vraiment un duo, alors que la plupart du temps l'instrument n'est qu'un accompagnement. David s'est beaucoup investi dans les arrangements. Il a essayé de créer quelque chose de neuf, ce qui n'est pas facile s'agissant de Barbara. Tout comme chanter après elle. J'ai mis du temps pour, humblement, trouver ma voie, parce qu'elle est là, elle est tellement présente... Je l'avais vue sur scène tout comme Ferré, à seize ans: c'était comme une claque. Je suis sortie de là bouleversée, transportée et je me suis dis: "Ce que je veux faire plus tard, c'est ça".

- Donc votre envie de chanter Barbara est ancienne.

- C'est immense. La première chanson que j'ai faite à la guitare, c'est "La petite cantate". Je me disais que si j'avais un chemin à suivre, c'était celui-là, avec beaucoup de travail, des remises en question. Mais j'ai mis du temps à m'y attaquer. C'est seulement maintenant...

- ...À cause de quoi ?

- De ma vie peut-être. De mon cheminement, des gens que j'aime profondément. Une prise de conscience de la valeur de la vie, et de ma voix aussi. En fait, c'est un ensemble. Je me suis sentie prête mais j'ai eu plus de mal qu'avec Ferré, parce que Barbara est une femme, et qu'en plus, il est très difficile de ne pas l'imiter. J'en ai entendu tellement qui la plagiaient.

- Ca tient à son écriture musicale, on reconnaît tout de suite son style...

- Tout de suite. Qu'on entende un peu Barbara dans ma voix, ce n'est pas grave du moment que je réussis à m'approprier son univers en le transposant dans ma propre expérience. Je n'ai pas connu la guerre comme elle, mais j'ai vécu d'autres choses; par exemple, ma mère est "couchée" elle aussi, et nos rapports étaient très forts. Toutes ces chansons-là, je les ai essayées comme si on les avait écrites pour moi, mais avec humilité.

- Grâce à vous on écoute Barbara différemment. Vous avez notamment retravaillé le rythme des compositions de Barbara, qui, il faut bien le dire, utilisent souvent les mêmes formules et sont donc assez répétitives.

- Ca c'est vraiment grâce à David. Au départ j'avais choisi cinquante titres, parce que je ne voulais pas m'en tenir aux chansons connues, à part "Gottingen" parce qu'elle parle du thème de l'étranger, ou "Perlimpimpin" et " L'homme en habit rouge" qui d'une certaine façon "me racontent". Donc j'ai présenté cinquante chansons à David, qui m'a dit: "C'est toujours la même chose, c'est mortel, c'est une grande dame mais musicalement je ne peux rien faire parce qu'il y a des systèmes". Par exemple je voulais "Vienne" parce que j'adore ce genre de petite histoire, mais il m'a montré qu'elle était construite sur le même système que "À peine"... Il m'a donc demandé d'en choisir trente, puis vingt, afin d'éviter les redites musicales et même textuelles. Ensuite il s'est mis au travail et il a vraiment réussi...

- Oui parce qu'on ne sent pas cette marque de fabrique.

- Exactement.

- À propos du choix des textes, j'ai remarqué qu'il y a beaucoup de références aux fleurs, à la nature.


- C'est drôle ce que vous dites... Je ne l'ai remarqué qu'après. Je suis née à la campagne, je n'étais pas faite pour l'école, mais vraiment pas du tout. Je me souviens des carnets, je devais avoir sept ou huit ans et ça m'a traumatisée pour le reste de ma vie scolaire: il y avait marqué "Mettez votre fille tout de suite en usine car il n'y a aucun avenir". Je le croyais profondément. Et je me souviens qu'au retour de l'école, je balançais le cartable et je courais, ma mère me demandait où j'allais, et je répondais: "Maman je vais dans les bois". Et vraiment c'était ça: monter dans les arbres, comme un petit singe, c'était tout à fait Le Baron perché. Mon grand-père me disait souvent: "Si tu es malheureuse sur la terre, il faut monter sur un arbre". Et quand j'étais malheureuse, j'allais dans les bois, je prenais un bâton, c'était mon micro, les arbres mon public et je n'arrêtais pas de chanter. Et je mettais aussi mon "dos nu à l'écorce". Ca me redonnait vraiment des forces pour continuer. L'humain me paraissait horrible, et c'est pour cela que Barbara m'a touchée. D'ailleurs elle a vécu un court moment à Roannes, à quarante kilomètres de chez moi. Elle parle d'hivers assez rigoureux, et là-bas je me rappelle qu'il faisait très froid. J'adorais aller dans la nature. J'avais un rapport très fort à elle. Du coup quand je chante ces chansons, je les redécouvre en même temps et je me revois. Barbara m'a ramenée à ma propre enfance.

- Il y a les dahlias, les mimosas...

- ... l'écorce, les roses..

- C'est comme lorsque vous prononcez le mot "verveine" dans "Il n'aurait fallu" d'Aragon: la présence de la nature passe à travers votre voix...


- Ca me touche beaucoup, ce que vous dites. Dans une chanson on a trois minutes pour enfiler des émotions, des images. On se met dedans, on en sort, on repart vers autre chose. Mais ce sont les mots, dans lesquels on a investi ses propres sensations, qui font que les gens reçoivent quelque chose. Comme pour les comédiens.

- Justement, quand on regarde un peu votre parcours, on s'aperçoit que vous chantez, vous jouez au théâtre, vous faites des comédies musicales, de l'opéra (Weill). C'est assez rare d'avoir un champ d'activités si étendu, il y a eu Germaine Montero...

- ... Pia Colombo aussi. En fait je crois que c'est dû aux rencontres. Comme je vous le disais, j'ai arrêté l'école à quinze ans et demie, je ne lisais pas, rien. J'écoutais Sheila, mon frère m'a fait découvrir Ferré, Jimmy Hendrix en me forçant. J'ai eu mon BEPC, et après, l'usine. Mais j'ai eu de la chance d'avoir eu les grands-parents que j'ai eus. Ma grand-mère était polonaise et mon grand-père ukrainien, je vivais souvent chez eux. Ils étaient d'une grande générosité. Ils me racontaient leur vie. Mon grand-père, c'était la steppe, les chevaux, les lacs gelés où il allait patiner. J'ai voyagé sans voyager. Ma grand-mère est partie à seize ans de chez elle pour venir travailler en France; mon grand-père lui aussi a tout quitté, pour d'autres raisons (c'est un Russe blanc). Je garde des images de mon grand-père qui m'emmenait dans la forêt, me disait les noms des arbres, des champignons. J'ai appris à regarder la nature, à la respecter. On me disait: "Les choses sont habitées, tu verras plus tard, tu le comprendras". J'ai eu beaucoup de chance d'avoir choisi cette famille, parce que je crois qu'on choisi sa famille. Grâce à elle j'avais déjà un imaginaire. Et puis mes grands-parents avaient la télévision, pour moi c'était extraordinaire, j'imitais les présentatrices, je voulais faire comme Sheila...

- ... Sheila a aussi chanté Ferré ("Jolie môme") [Rires].

Avec Didier Georges Gabilly, à Tours

- Ah c'est drôle. Moi c'était "Bang bang", je me déguisais avec ma cousine. Et puis j'ai dit à mes parents que je voulais aller à Lyon. Travailler à l'usine d'accord, mais à Lyon. Et mes parents, chose extraordinaire, m'ont laissée. J'avais seize ans. Ma mère m'a donné cent francs pour la semaine et j'ai trouvé du boulot. Je voulais faire comme ma grand-mère, partir. Ma famille m'a donné ça, le courage d'y aller, d'oser, alors que j'avais peur. Maintenant avec le recul, je me demande comment j'ai pu faire des choses comme ça. J'ai évité le pire évidemment, mais il y avait toujours cet optimisme et toujours des gens sur le chemin, des pygmalions, qui m'ont révélée. À Lyon, j'ai rencontré Didier Georges Gabily. Tout d'un coup je suis passée de l'autre côté. C'était un poète, il m'a fait découvrir Desnos, Aragon, Vian; il m'a emmenée dans cette turbulence des mots dans laquelle je n'osais même pas m'aventurer. C'était un peu "Le minotaure". Moi je trainais la patte à Lyon, l'usine, ce n'était pas Cosette, mais c'était violent. Il m'a prise par la main, je l'ai suivi, j'avais des ailes. Je me suis retrouvée à Tours avec lui en première partie de Pia Colombo et de Juliette Gréco. On chantait ses textes ou d'autres de Desnos ou Tardieu, en duo, un peu à la manière de Charlebois avec Louise Forestier quand ils chantaient "Lindberg". André Cellier qui avait le théâtre de Tours et qui montait un Brecht, est venu me voir un soir, et m'a demandé de jouer. J'ai commencé très fort.

- Donc dès le début, théâtre et chansons sont complètement mêlés.

- Mêlés toujours. Même si mes premières amours, c'est le chant, auquel je me consacre de plus en plus. Mais bien sûr, si demain on me proposait un rôle magnifique au théâtre, j'irais.

- Est-ce que l'un des ces arts influence les autres ?

- Non, parce je suis profondément dans les trois, et parce que les trois ont fait partie de ma vie très vite. Très vite, je suis passée des bois, de la forêt, de l'usine à la scène. J'ai été littéralement embarquée par les mots et la musique. La première chose que j'ai vue au théâtre, c'était Le Long voyage vers la nuit d'ONeill. J'étais impressionnée...

L'opéra de quat'sous (Giogio Strelher), Châtelet,
avec Barbara Sukowa, 1986



- Et Strehler ? Vous avez travaillé avec lui.

- Strehler aussi. C'était extraordinaire. J'ai passé une audition alors que tous les rôles étaient distribués. J'ai eu une chance incroyable. Il m'a donné un rôle de pute dans L'Opéra de quat'sous, et parallèlement je devais assurer la doublure de Lucie avec Elise Caron qui assurait celle de Polly. Strehler était un véritable directeur d'acteurs, c'est-à-dire qu'il prenait des choses chez nous mais en imposant les siennes, nous laissant toutefois une grande liberté d'expression. C'était le maître, tout le monde l'appelait Maestro. Un jour, sans préavis, il a viré la comédienne qui jouait Lucie, parce qu'elle ne faisait rien de ce qu'il voulait et il m'a dit: "Cisaruk tu montes sur scène et tu me le fais". On courait ensemble sur la scène. Quand je criais à un moment, il disait "Gueule, ç'est ça, hurle..." J'étais aux anges.

- Il y a eu plusieurs Brecht ensuite.

- C'est fou. Brecht m'a poursuivie.

- Vous avez même fait un récital.

- J'ai fait un récital au Mans avec Jean-Marc Cellier, sur les chansons de Brecht. J'étais accompagnée au piano par Philippe Duchemin, un musicien de jazz. Ca a été vraiment puissant, c'était mon premier tour de chant seule, toute seule. A Paris il y a eu le Conservatoire, je l'ai eu, je ne sais pas comment. On m'avait conseillé de m'y inscrire, alors je l'ai fait. Je n'avais pas de plan de carrière, et encore maintenant, je n'en ai pas. Je prends ce qui vient. Mon but c'est de faire ce que j'aime avant tout. Même pour le choix de comédies musicales ou de pièces de théâtre, je suis sur un chemin... Enfin, Brecht ou certains auteurs me poursuivent. J'adorerais rejouer L'Opéra de quat'sous et faire Jenny des Lupanars, ou Madame Peachum. Maintenant je me sens prête pour ça.

- Justement, qu'est ce qui vous plaît dans Brecht ? Est-ce son aspect politique, est-ce...

Le Petit Mahagonny (Marcel Bluwal), TEP, 1980, avec Robin Renucci

- ... c'est tout ça, c'est couillu, ça parle de choses de la vie, de prises de position... Les personnages sont émouvants dans leur détresse. Et puis le fait de jouer, prendre un rôle et ne pas être forcément dans le beau. Ne pas être belle forcément, la beauté n'est pas ce qui m'intéresse. Mais être dans le vrai.

- Vous chantiez Brecht en français ?


- Toujours.

- Comment avez-vous rencontré Pia Colombo ?

- Par hasard, enfin il n'y a pas de hasard... Pour moi, elle était comme Gréco, Milva, Barbara d'une autre façon. Je regardais Milva chanter tous les soirs "Le navire", elle levait le bras, elle était le navire. Je voulais avoir sa voix. Je n'aimais pas la mienne et encore maintenant j'ai du mal à l'entendre car je la trouve trop claire. Je rêvais d'avoir une voix rauque comme Milva.

- Pour chanter les lilas ou la verveine, il vaut mieux avoir une voix claire. Et puis une voix rauque pour chanter Brecht, ce n'est pas très neuf...


- Oh Lotte Lenya avait une petite voix perchée, mais c'était plus une comédienne, c'est vrai...

- Cora Vaucaire chante Brecht d'une façon "plus douce"... D'ailleurs, il nous a semblé que la particularité de votre voix, mais aussi de votre façon de chanter, réside dans une douceur lyrique associée à une grande précision du mot, de sa scansion. Autrement dit, tout se passe comme si vous réunissiez à la fois la pure plasticité vocale d'une Christiane Legrand et la force brute de la déclamation d'une Catherine Sauvage.

- C'est la première fois qu'on me dit ça, je prends les deux, elles sont magnifiques. C'est comme Cora Vaucaire qui chante avec sa petite nature et en même temps elle a une force... Elle arrive à faire passer des choses tout en restant légère. J'aime qu'on me touche avec ces changements de registre, parce que c'est la vie: on peut être léger et d'un coup avoir de la gravité, au moment juste. C'est ça qui m'intéresse.

Avec Cora Vaucaire, juin 1996

- La comédie musicale n'empêche-t-elle pas ces infimes variations d'expression ?

- Oui, il y a un certain carcan. Dans Camille.C par exemple, oui, on ne peut pas montrer tout ce qu'on a à montrer, alors que dans Barbara ou Aragon / Ferré / Vian, je peux le faire. Il y a une sorte de frustration. J'adore le début de la chanson "Je suis camille...", mais ensuite le personnage n'évolue plus beaucoup, j'aurais voulu faire Camille jeune, à la limite, mais Sophie [Tellier] était tellement bien... Enfin, j'aurais voulu faire tous les personnages. [Rires]. Mais je n'étais pas du tout frustrée, car en fait je jouais plusieurs rôles dans Camille.C: Camille âgée, la mère et la femme de Rodin. C'est ce que j'aime: changer de registre, être habitée par toutes ces vies à partir de la mienne.

- Et retrouver les mêmes partenaires, comme Sophie Tellier ou Alain Germain ?

- C'est agréable. J'ai croisé Sophie sur Nine, on s'est vraiment rencontrées sur Camille.C. Elle est très sensible, elle se jette à corps perdu. Avec Alain germain, je vais reprendre Notes de champagne où je chante du Yvette Guilbert. C'est un spectacle léger, qui permet de redécouvrir un répertoire de chansons sur le champagne assez rare. Redécouvrir, c'est ce que j'essaie de faire avec le spectacle sur Barbara. Des jeunes gens qui ne la connaissent pas vraiment me disent qu'ils vont maintenant l'écouter d'une autre oreille. On se dit alors qu'on est sur le bon chemin, même s'il n'y a que vingt-cinq personnes dans la salle.

- Justement, parlez-nous de l'aspect financier, matériel. Comment arrivez-vous à sortir des disques ou à faire de la scène ?


- Je ne sais pas. Parfois ce n'est pas facile, je me sens très seule à ce niveau-là. Je n'ai pas de structure autour de moi, quelquefois j'aimerais bien me reposer sur quelqu'un. Je fais ce que j'aime, mais parfois il faut du courage pour continuer. Le courage, ce n'est pas d'aller sur la scène, mais de prendre son téléphone pour se "vendre". Je ne sais pas faire ça. Dès que j'annonce que je chante Barbara, on me reproche de faire des "reprises" ! Eh bien oui, je suis une interprète, je n'écris pas mes textes. Est-ce qu'on dit qu'on fait la reprise de Dom Juan ou d'une pièce de Shakespeare ?

- Ce n'est que très récemment que la notion d'interprète a été remplacée par celle de "chanteur qui fait une reprise".


- Exactement. On dit que je "reprends" Barbara, ce qui n'intéresse pas la presse.

- Pourtant quand Patricia Kaas reprend "l'aigle noir", la presse en parle plus que de raison.


- Je ne suis pas vendeuse.

- Il ne s'agit pas de vendre mais trouver un public...


- ... Mais il y a un public. Alors quand il y a des collègues comme Le Cirque des mirages dont on commence à parler et qui signent avec Universal, ça me donne des ailes. Pourquoi croyez-vous qu'on accepte des lieux comme Les Etoiles où l'on n'est pas payé ? Parce que sinon, on ne chante pas. Et puis aussi parce que c'est un lieu magnifique qui, si il était remis au goût du jour tout en gardant son cachet, pourrait faire un beau cabaret dans Paris. Mais je ne pense pas qu'on en prenne la direction.

- Vos projets ? Y a-t-il d'autres auteurs enfouis qui remontent à l'enfance ?

- Non.

- Est-ce que vous aimeriez qu'on écrive pour vous ?

Pendant l'entretien au bar de l'Holiday Inn le premier novembre 2005



- Voilà, maintenant je cherche, je suis en quête d'auteurs. Je lis beaucoup, ce sera un travail de longue haleine. David composerait les musiques, mais d'autres aussi. Avec toujours cette volonté de permettre à des univers de se rejoindre, tout en faisant en sorte que ce soit le mien. Maintenant je me sens prête pour ça. J'ai aussi un projet avec John Greaves, qui est un musicien de jazz. Il a mis en musique des poèmes de Verlaine. Il me propose de chanter quelques chansons dans un prochain spectacle. Ce sera une ouverture. Je n'ai pas envie de me cantonner uniquement à la chanson française. Barbara et Ferré me paraissaient importants dans ma vie, c'est fait, je passe à autre chose. Mais ça ne m'empêchera pas de reprendre le spectacle Aragon / Ferré / Vian. Je vais d'ailleurs le rechanter bientôt à côté de mon village, avec Christophe Brillaut au piano. Je le ferai différemment. Cette idée m'excite baucoup...

- Vos musiciens sont mis en avant sur les pochettes, comme un véritable duo.


- Le musicien, c'est une autre voix. C'est de l'accompagnement, mais ensemble. Il ne faut pas "pléonasmer" le texte comme le fait Marie Paule Belle. Elle surligne le texte alors qu'il faut le porter. Mathieu Rosaz, lui, est arrivé à s'approprier un peu Barbara, même si on l'entend encore beaucoup, à cause du choix, à mon avis dangereux, du piano comme accompagnement.

- D'autres projets ?


- Peut-être de nouvelles comédies musicales. Je vais passer des auditions – j'aime cela. Changer de chaussures, de vêtements, avancer à son rythme mais avancer sûrement.

 

1 Annick Cisaruk a partagé l'affiche avec Michel Hermon, les lundi 16, mardi 17 et mercredi 18 Octobre 2005 aux Etoiles, Paris X