Cathy Claret    
 

Pour ceux qui n'ont pas oublié la jeune fille qui chuchotait en français et en espagnol de magnifiques chansons sur l'odeur de la pomme de pin et le soleil qui point au fond des chemins de fin d'été. Pour ceux qui se souviennent de la lolita des Disques du Crépuscule qui chantait James Joyce et Claude François accompagnée d'une flûte, d'une guitare flamenca ou de quelques jouets. Pour ceux qui se rappellent la fraîcheur pop inaltérable de "Porque, porque" et de "La fille du vent"... Pour tous ceux-là, Lalalala aurait pu prendre le train pour Barcelone, où habite désormais Cathy Claret, mais a préféré un long entretien virtuel avec celle qui continue de chercher à marier tradition et modernité, contemplation et légèreté, feu gitan et glace pop...

   
 
Propos recueillis par Didier Dahon et Jérôme Reybaud par courrier électronique entre Barcelone et Paris, 18 octobre 2006 - 6 janvier 2007
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Entretiens
 

Lolita pop, jeune fille sauvage

LALALALA : Est-ce que tu écoutais déjà de la musique quand tu étais petite fille (1) ?

Cathy Claret : A vrai dire quand j´étais petite, j´ai vu et écouté beaucoup de choses, et pas spécialement de la musique ! J´ai eu une enfance plus qu'atypique : je suis d´un petit village près de Nîmes, et durant mon enfance, j´ai été très ballottée, j'ai été inscrite dans plus de vingt écoles, j'ai vécu au moins trente déménagements sur plusieurs continents, je suis allée en pension... et pas vraiment parce que mes parents étaient diplomates [rires], mais parce que mon père était un peu fou, un vrai beatnik qui traînait quelques problèmes... Ma mère, elle, est morte très jeune. Mon enfance a été un véritable tourbillon, il nous arrivait de dormir sur des bancs, ça a été très dur, je ne veux pas m´en souvenir... C´est à l´adolescence que j´ai trouvé la stabilité dans une famille gitane qui m´a quasiment adoptée, et c'est là que je me suis plongée dans la musique.

- Jouais-tu déjà de la flûte ou d´un autre instrument ?

- Quand j´étais petite, je me sentais vraiment mal et, je pensais qu´un jour il faudrait que ça sorte d´une façon ou d´une autre. Pas spécialement par la musique, mais par l'écriture ou le dessin tout aussi bien, pourvu que ça sorte. En même temps, tout ça me paraissait tellement impossible... J´ai vraiment dû lutter seule, sans argent, sans appui, sans repère et sans pays. Cela a été très difficile pour moi car j'étais sans personne au monde... J'étais vraiment de nulle part !

- Quand as-tu commencé à écrire des chansons ?

En 2006 (photographie : Pep)

- Je ne m'en rappelle pas exactement. J'ai toujours écrit des bouts de textes, mais les premières chansons, je ne sais pas. Ce dont je me souviens, c´est que je faisais tout en cachette. Je jouais de la guitare, de la basse et de la flûte de façon autodidacte. Je n´osais rien faire écouter à personne. Un jour, j´ai envoyé une seule et unique cassette à Virgin, parce que j'avais vu leur adresse sur la pochette d'un disque. L'équipe de Virgin m'a cherchée pour me faire signer un contrat. J´ai donc signé avec Emmanuel de Buretel (en même temps que Manu Chao, Rita Mitousko...) sans me rendre compte de ce que cela représentait. Je ne connaissais rien à ce monde, je savais juste que je voulais mélanger les rythmes rumba et flamenco tout en faisant de la pop minimaliste, mais à l´époque ce n´étais pas tellement la mode !

- Qu´y avait-il sur la cassette que tu as envoyée à Virgin ?

-Quelle drôle de question ! Je ne m'en souviens plus très bien. Il y avait une chanson très underground et surtout très éloignée de ce que je fais maintenant qui s'appelle "She´s the rain" et qui s'est retrouvée sur mon premier album.

- Qu´est-ce qui, selon toi, a plu à Emmanuel de Buretel ? D´une manière plus générale, comment étais-tu perçue par Virgin ? Et comment, de ton côté, percevais-tu ce nouveau monde ?

- Alors là ! Aucune idée ! Ce que pensent les "chefs des maisons de disques" a été et sera toujours un mystère... Peut-être que ce qui lui a plu, c´est que j´étais différente. Je proposais non seulement de mélanger les musiques et les instruments (guitares flamencas, cajon...), mais aussi les langues (français, espagnol, gitan et anglais). C'était nouveau à ce moment-là, et pas encore dans l'air du temps. Un jour, bien plus tard, j´ai revu les gens de Virgin qui m´ont dit : "Dommage, tu étais trop en avance". C'est très gentil, mais en attendant, ils n'ont rien fait pour moi ! [rires]. Sans doute parce qu'ils me trouvaient bizarre de refuser de venir souvent à Paris, de rester éloignée. A ce moment-là, c'était presque impossible de travailler avec eux sans habiter à Paris. Les choses ont changé depuis, puisque certains de mes collègues ont réussi plus facilement sur la voie que j'avais ouverte, c'est-à-dire habiter à Barcelone ou ailleurs et proposer tous ces mélanges musicaux. Dans le fond je ne suis jamais sentie chanteuse... musicienne oui, mais pas vraiment chanteuse. Je suis passionnée par la musique, je ne pense qu´à ça, mais tous les à-côtés (photographies, télévision, soirées etc) sont difficiles à supporter pour moi ! J'ai horreur de ça.

- Connaissais-tu et appréciais-tu la pop française ? Pourrais-tu justement dire ce que tu entends par "pop minimaliste" ?

- Non, je ne connaissais pas beaucoup la pop française, à part Gainsbourg. Je crois que la seule chanson que je connaissais, malgré moi, c´était "Le lundi au soleil" de Claude François. C´est pour cela que j´en ai fait la reprise, comme un clin d´oeil. Par pop minismaliste, j'entends Nico, Weekend, Young Marble Giants, ou encore Jeanette... et Gainsbourg bien sûr. Je me répète, mais j'ai toujours voulu mélanger la pop minimaliste avec la rumba et le flamenco.

- Ce premier disque a eu du succès. Pourtant Virgin n´a rien sorti d´autre. Que s'est-il passé ?


- Comme je n'habitais pas en France, je ne pouvais pas savoir si le disque avait du succès ou non. Je n´avais pas de famille pour me raconter les choses, et à l´époque il n´y avait pas l'internet. Virgin n´a rien publié d'autre parce que j´étais cataloguée "rebelle". Il est vrai que je ne voulais pas me plier à certaines exigences, comme déménager par exemple, pour réussir dans le show-business. J'aime vivre à part, faire les choses à ma manière, à mon rythme. Je souhaite tout contrôler dans ma musique, c'est tout ce que je demande. Ca leur a semblé sans doute trop.

A Paris en 1990 (photographie :
Renaud Monfourny pour Les Inrockuptibles)


- Au sujet de ton aspect rebelle, il paraît que tu n'étais pas toujours très commode avec les journalistes... je pense à cette interview à la télévision belge
(2)...

- Oui, comme je te l'ai dit, j'étais seule, c'était difficile. Ce que j'apportais (le son, les musiques...) était nouveau, alors quand une personne avait le malheur de croire que j'étais un produit marketing, j'éclatais. J'aime bien les journalistes, mais pas la télévision ni les photos. Quand j'ai commencé, je ne savais pas qu'il fallait faire tout cela. J'ai donc refusé de faire certaines émissions, c'est aussi pour cela que l'on m'a prise pour une rebelle. Encore une fois, ce qui m'intéresse c'est la musique, le son, le contrôle du mixage...

- Comment as-tu rencontré Michel Duval, le directeur des Disques du Crépuscule ? Etais-tu consciente de l'identité très forte de ce label ?

- J´ai ma petite fierté... Je n'ai jamais eu besoin d'aller quémander pour signer. Michel Duval m'a proposé un contrat alors que j'étais encore chez Virgin. D'ailleurs plus tard, quand il est lui-même parti chez Virgin, il a signé Pascal Comelade, qu'il avait découvert sur mon premier album. Pour moi, les Disques du Crépuscule étaient un label mythique (John Cale...), mais humainement ils m´ont déçue, et j´ai même par la suite regretté Virgin, avec qui j'avais rompu de mon propre gré... mais qui en fait me traitait beaucoup mieux ! Je ne m´en étais pas rendu compte, mais Virgin croyait en moi. Je pense que ce qui faisait l´identité des Disques du Crépuscule, c'était de miser sur des artistes très "particuliers". En fait, je n'avais rien à voir avec les autres artistes du Crépuscule, si ce n'est le fait d'être moi aussi très "spéciale".

Les albums du Crépuscule, ou le Velvet gitan

- Tu dis que tu te sens musicienne plus que chanteuse. Comment, dès lors, as-tu osé chanter, d´autant que, d´après ce que nous savons de la culture gitane, la voix, le coffre sont importants...

-
C´est ça qui est fort ! Je suis la personne la plus timide du monde et j´ai pourtant réussi a être reconnue des plus grands musiciens gitans et de la communauté en général... Dans ma vie courante, toutes mes amies sont gitanes, je suis invitée à beaucoup de mariages, de baptêmes... je connais tous les secrets... je suis même dans un livre sur l´histoire du rock gitan avec Pata Negra, Camaron et "Lole y Manuel"... J'ai d'ailleurs eu les Pata Negra, qui sont ensuite devenus mythiques, sur mon premier disque. D'autres chanteurs connus comme Sorderita ou Raimundo Amador, ont depuis interprété mes chansons... C'est tout en douceur que je suis arrivée à intégrer ma voix, qui n'a rien de flamenca, à un son pop rythmé par des instruments typiquement flamencos. C'est véritablement l'essence de mon travail, de faire se croiser des choses a priori incompatibles. J'aime les contrastes, les guitares rudes avec la voix sussurée, le sauvage et la douceur... rien n'est impossible.

- Parlons du premier album, qui semble emprunter des directions assez différentes : "Toi", "Loli-lolita" , "Porque, porque" sonnent comme ce mélange de pop minimaliste et de musiques latines dont tu parlais, mais "She´s the rain" et "Open up the door" sont beaucoup plus anglo-saxons d´inspiration ; quant à "Por el chiben" et "El color", ils sont complètement latins. Cette diversité était-elle voulue ?

- Tu sais, à cette époque, je n'étais pas seulement minimaliste dans ma musique, mais également dans l'effort ! [rires]. Dix titres me suffisaient pour un album. Je ne suis pas du genre à écrire beaucoup pour choisir ensuite. J'enregistre toutes les chansons que j'écris, je n'ai rien d'avance. Ces directions différentes, ce sont mes deux dilemmes : j'aime le Velvet et aussi la rumba, le flamenco, la bossa, le cha-cha-cha, donc j'explore. Mais seulement des choses qui ont un rapport avec ma vie, des instants vécus. Je ne mélangerais pas des chants hindous ou des opéras chinois, cela n'aurait aucun intérêt pour moi. Ce travail a une cohérence, une ligne, un style. J'essaie de ne jamais imiter et surtout de casser cette image de fiesta et de joie qui est un cliché de la musique dite latine ou méditerranéenne. En fait, j'aimerais être comme certains peintres ou artistes conceptuels qui ne font qu´une chose toute leur vie, mais je suis passionnée et je veux essayer tout ce qui me vient à l'esprit, d'où un résultat qui peut paraître parfois un peu bordélique...

- Le son de l´album était très caractéristique, avec ce mélange d´instruments acoustiques, de synthétiseurs, de jouets...

-
Ce son dont tu me parles est le son dont je rêvais : des guitares acoustiques (flamencas), un cajon, ma voix, un synthétiseur surtout pour l'orgue et le Fender Rhodes, et quelques jouets... J´ai toujours aimé le son du vibraphone jouet, je crois que dans certaines chansons du Velvet, il y avait ces sons-là. Bien que j'aie une idée en tête, j'écoute les conseils des musiciens, surtout si ce sont des génies comme Raimundo Amador, qui a réinventé la guitare flamenca : il en joue comme d'une guitare électrique. Mais je les amène sur mon terrain. Je me rappelle que je lui demandais toujours de ne jouer que d´une seule main car ce qu´il faisait avec une main me suffisait amplement, sinon cela devenait trop technique, et je n´aime pas cela pour ma musique.

Avec sa fille, Barcelone le 20 janvier 2007 (photographie : Cyril Thibaut pour lalalala)

- Peux-tu nous parler du très beau "Les roitelets" ?

- "Les roitelets" est une des rares chansons que je n´ai pas écrites : il s'agit d'un texte de James Joyce, un poème que j'avais lu en français et que j'aimais beaucoup ; Jacques Lyprendi a écrit la musique avec moi.

- "Fin d´été" introduit déjà des images de nature : "Je vois le soleil / Dans le fond du chemin / J'écoute la mer / Dans le creux de ta main..." Quelle place occupe la nature dans ta vie et dans ta musique ?

- J´aime la nature et la solitude, pas du tout dans le sens "Les oiseaux chantent et tout est merveilleux" [rires]... mais plutôt dans le sens du désespoir, comme quelqu'un qui n'aurait plus rien et dont la seule échappatoire serait de regarder le ciel pour y trouver du réconfort. Ce n'est pas sans rapport avec ma vie d'ailleurs, et certaines de mes paroles ont un sens caché...

- Le deuxieme album semble plus homogène que le premier ; est-ce que tu avais une vision, un projet particulier au moment de l´enregistrement de ce disque ?

-
Cet album, Soleil y locura, je l'ai enregistré à Séville dans un studio à côté des barres HLM des Tres Mil du Poligono Sur (quartier gitan marginal de Séville), avec Raimundo Amador et ses frères, tous habitants de ce quartier. Tout le monde disait que je n'arriverais pas à enregistrer avec "ces gens", qu'ils étaient ingérables... Pourtant ces musiciens ne savaient pas quoi faire pour moi, pour que leur musique me plaise, ils m'ont traitée comme une princesse. Je trouve a posteriori que le disque a beaucoup d'idées mais qu'il manque de travail et surtout de moyens (on l´a enregistré en dix jours, sur le tas)... Certaines chansons ont été faites directement dans le studio, où il y avait une sorte d'esprit punk... tous les cousins, tous les amis du Poligono Sur passaient... C´était le tout début de la world music, la fusion... J´ai horreur de ces étiquettes, mais je crois que mon disque, c´était vraiment cela. Et puis il faut dire que je n'avais pas l´appui de ma maison de disques.

- A propos de Raimundo Amador, tu dis que tu ne veux pas un style trop technique ou trop complexe, mais ce minimalisme n´empêche pas une très grande virtuosité, comme dans "La chabola" par exemple.

- Oui, bien sûr, Raimundo a une très grande technique, mais ce que je veux dire, c´est que je déteste les exercices de style et les déploiements inutiles de technique. Or justement Raimundo et Rafael Amador ont ce don d´être très virtuoses, mais dans un esprit rock !

- Pourquoi avoir composé une musique sur un poème de Gustavo Adolfo Bécquer ?

- J´adore la poésie et mes poètes préférés sont Federico Garcia Lorca (le poète fétiche des gitans) et Bécquer, qui expriment tous les deux beaucoup de sentiments avec des mots simples. D'ailleurs, plus tard, j´ai enregistré un autre disque à Séville et je passais tous les jours devant la maison où est né Bécquer. Ce poème vient d´un recueil de poésies qui s´appelle Rimas. J'ai composé un tango... mais passé par ma moulinette [rires], dans mon style, avec mes limites.

- Tu as chanté Joyce, Bécquer... quel rôle joue la littérature dans ta vie ?

-
Je n´aime pas la littérature académique, enfin je veux dire que j´aime la poésie que quelqu´un peut dire dans la rue. D'ailleurs les gitans (même ceux qui savent à peine lire) connaissent beaucoup de poésies, de copla, et des bouts de chansons. Je trouve cette oralité plus intéressante. J'ai un ami, très grand cantaor, Sorderita, qui dit approximativement dans une de ses chansons : "Ce que j´ai appris dans les livres, n´importe qui peut l´apprendre, mais ce que j´ai appris dans la rue, il n´y a que moi qui le sais".

- Comment t´est venue l´idée d´écrire une chanson ("Bollore") sur le papier à cigarette OCB ?

- Quand Raimundo et Rafael Amador (Pata negra) venaient avec moi à Paris, ils ramenaient des caisses entières de papier à rouler OCB, et quand je rentrais moi aussi en Espagne, je leur apportais également les provisions de papier OCB, simplement parce qu'à l'époque, en Espagne, le papier à rouler était plus épais. Le meilleur, c'était OCB. J'étais donc le fournisseur de papier à Séville [rires]. D'ailleurs, quand j´arrivais avec le papier, on aurait dit que j´amenais de l´or [rires]. Dans la trame du papier, il y avait écrit "Bollore" ; personne ne savait que c´était le nom d´un homme, et j´ai eu l´idée de faire une chanson qui disait : "Bollore te quita las penas / Bollore pa toda la vida / Bollore nos vuelve locos / Bollore !! que papel !!" (3). C´était donc un genre d´hymne à la légalisation, mais crypté, car il était impossible de savoir de quoi la chanson parlait exactement. J'ai enregistré la chanson sur mon disque Soleil y locura, puis Raimundo, qui l'aimait beaucoup, l'a reprise ; il l'a ensuite réenregistrée avec B.B. King, si bien que cette chanson est devenue un hymne en Espagne. C'est une chanson très, très populaire et j´ai vu des places de toros entières reprendre en choeur "Bollore te quita las penas...". C'est très impressionnant. "Bollore" a même été classée dans les meilleures chansons de toute l´histoire d´Espagne... Je suis assez contente, d´autant plus que le Crépuscule m´avait dit que c´était la chanson la plus laide que j´aie jamais faite. Mais ils continuent de toucher de l'argent grâce à elle puisqu'ils en sont l'éditeur... Depuis le papier a été importé en Espagne, grâce à la chanson : au début les paroles étaient même inscrites dessus. Cette chanson fait maintenant le tour du monde grâce à B.B. King qui l'a mise dans ses compilations. La rencontre entre Raimundo et cette chanson leur a permis d'accèder à la popularité que tous les deux connaissent aujourd'hui.

- "Pomme de pin" est une de tes plus belles chansons, elle rejoint d´ailleurs le thème de la nature dont on a déjà parlé. Comment l´as-tu écrite ?

- A Séville Raimundo m´a présentée à Kiko Veneno, et, en trois jours nous avons fait trois chansons. Ils n'en revenaient pas, mais ce sont eux qui m'ont inspirée ! J´ai amené les mélodies et les textes, et eux, leur jeu de guitare.

La fille du vent

- Il y a six ans entre Soleil y locura et le single "La fille du vent" enregistré pour EMI. Qu´as-tu fait pendant ces années ?

- Toute ma carrière est en dents de scie, car j´ai toujours attendu longtemps entre les disques. Il faut dire que je ne sors jamais et que je ne vois jamais les gens de ce milieu (d'ailleurs, ça change un peu depuis que j´ai une maison de disque qui me soutient). Tu sais, j´ai toujours fait de la musique, même quand je n´enregistrais pas de disque : je joue dans des groupes flamencos, de rumba, et je compose...

- Que s´est-il passé avec cette "Fille du vent" ? Pouquoi le disque n´est-il pas sorti ?

- C´est Graziella de Michele qui a parlé de moi à EMI, et ils m´ont signée. Un single a été enregistré, mais celui qui m´a signée a changé de maison de disques, et voilà... Il est resté dans le tiroir ! Le coup classique ! [rires].

- L'album La chica del viento est finalement sorti en 2000, sur un label espagnol. Pourquoi y reprends-tu tes propres morceaux ("Toi" et "La chica del viento" ; "Bollore" sera, lui, repris sur l'album Sussurando) ?

-
Très bonne question ! En fait, je reprends mes propres chansons car mes premiers disques pour le Crépuscule ne sont jamais sortis en Espagne, c'est comme s'ils n'existaient pas. J'essaie de leur donner une seconde vie. Pour "La fille du vent", c'est la même chose. En fait les maisons de disques ne m'ont jamais envoyé un exemplaire d'aucun disque, c'est le comble pour un musicien ! Tu mets toute ton âme, ton cœur, dans un disque qui se vend dans la moitié du monde, et la maison de disques ne daigne même pas t'en envoyer un. C'est un ami qui, très récemment, m' a rapporté du Japon mes albums Crépuscule ! Heureusement que maintenant j'ai une très bonne équipe dans ma maison de disques [Subterfuge]. Et depuis deux ou trois ans, j'ai la chance de voir mes disques distribués normalement dans les magasins en Espagne, et plus seulement au Japon. Pour revenir aux reprises de mes titres, j'ai envie que les gens puissent écouter les morceaux que j'aime le plus. Sur mon prochain album, Gypsy flower, je vais enrengistrer une nouvelle version de "La chica del viento" [la troisième, donc], car les trompettes de la version précédente gâchaient tout, à mon avis. Ce n'était pas à mon goût.

Avec sa fille, Barcelone le 20 janvier 2007
(photographie : Cyril Thibaut pour lalalala)


- Cette chanson, "La chica del viento", n'est-elle pas une sorte de manifeste qui permettrait de te définir ("Je me suis promenée tout autour du monde / J'ai connu les roseaux, les épines et les ronces [...] Je suis libre comme l'air / C'est moi la fille du ciel, du soleil et du vent...") ?

- Oui. C´est une chanson autobiographique et un manifeste. Tous les gens qui aiment la liberté peuvent se reconnaître dans la chanson. Je veux juste dire avec des mots simples qu´il y a autre chose dans la vie que gagner de l´argent, réussir, faire la course au pouvoir ou au succès…

- Connais-tu la chanson d'Olivia Ruiz, qui s'appelle "La fille du vent", comme la tienne ?


- Non. Je ne connais pas du tout ! Est-ce que je perds quelque chose ? Peut-être se sont-ils inspirés de ma chanson ?

- A toi de juger : "Je suis la fille du vent / Qui traverse les montagnes / Pour violenter les passants / Les villes et les campagnes [...] Je porte la folie / Des belles de Castille / Ou bien d'Andalousie / Je tiens de ma famille / Ce qu'aujourd'hui je suis / Je pointe mes banderilles / Face aux dangers de la vie...".

- En général je fuis les clichés… et ces phrases sont remplies de clichés. En fait la plupart des gens aiment cela, ils aiment qu´on leur mette les points sur les i, chose que je ne fais pas… Il y a un groupe en Espagne qui s´est inspiré de moi, mais avec tous les clichés (robes à pois, musique "métissée" etc), et ils vendent beaucoup plus de disques que moi, ce qui est logique !

- Revenons à l'album. "Eloge de la paresse" semble aussi un manifeste, celui d'un certain mode de vie...

- Oui, c´est un art de vivre, mais je ne sais pas si je l´ai vraiment choisi… Je ne fais aucun plan, je ne pense pas beaucoup à l'avenir. En fait, je vis comme un ermite, j´aime contempler le ciel et les étoiles... La nonchalance… ça me rassure… J´ai passé de longs moments sans rien, sans argent, sans espérance, sans avenir… et dans ces moments-là, les choses les plus élémentaires deviennent les plus importantes : l´amitié, un sourire, de petites choses qui semblent anodines.

- Dans cette chanson, tu dis "Je ne veux même plus me rappeler mon nom". On a l'impression que tu évoques souvent une dissolution de l'être dans la nature, dans la contemplation, dans les minutes qui défilent...

- Oui, c´est tout à fait cela. Je n´ai pas du tout l´esprit cartésien, le temps, les choses concrètes ne sont pas importantes pour moi... mais j´ai peut-être un peu changé depuis que j´ai ma fille !

- D'ailleurs certaines de tes chansons ont une "portée philosophique" comme "Petit grain de sable" ou "Detras de todo" ; comment parviens-tu à concilier le genre léger de la chanson avec cette réflexion ?

- Je suis très fière que tu aies vu une portée philosophique dans mes chansons. Trop de gens n´écoutent pas les paroles ou ne voient que le côté “léger”. J´essaie, avec des mots très simples, de faire passer des choses assez importantes.

- Toujours sur ce troisième album, La chica del viento, on retrouve Jacques Lyprendi, du groupe pop français Regrets, avec lequel tu avais écrit "Porque, porque" etc. Est-ce une ancienne chanson ou continues-tu de travailler avec lui ?

- J´ai enregistré le disque à Séville où j'ai invité Jacques, car je sais qu'il aime l'Andalousie. Il m'a apporté une aide dont j'ai parfois besoin ; comme je suis autodidacte, de temps à autre, j'ai besoin d'une oreille extérieure. Mais les maquettes avaient été faites à Barcelone, avec d'autres musiciens, comme pour tous mes disques en fait.

- Avec cet album, on a l'impression que l'influence espagnole ou gitane est devenue prédominante.

- L'amitié me guide. La voix gitane de “Asi sera” est celle de l´un de mes meilleurs amis (nous sommes compadre, ce qui veut dire quasiment de la même famille). L'album La chica del viento sonne plus espagnol ? Peut-être, disons que le premier disque était plus varié et qu'il y a là comme une unité. La nouveauté, c'est surtout le mélange des voix
(la gitane et la mienne, plus française). C'était comme une expérience... mais ce n'était pas non plus de la musique espagnole typique !

Avec sa fille, Barcelone le 20 janvier 2007
(photographie : Cyril Thibaut pour lalalala)


- Le dernier titre, "Comme une Bossa nova", est assez inattendu parce la musique brésilienne peut sembler assez loin de la musique gitane...

- J´ai beaucoup d´affinités avec la musique brésilienne, mais je ne sais pas d´où cela me vient. J´aime sa nonchalance, ses timbres de voix doux. Mais je ne suis pas du tout une spécialiste...

- Il n'y a plus qu'une chanson en français sur Susurrando, ton quatrième album, pourquoi ?


- Ah bon ? Je ne m'en suis pas rendu compte. J´écris comme ça sort, et je crois que maintenant les mots me viennent plus facilement en espagnol qu´en francais.

- Est-ce que tu pourrais caractériser Susurrando en trois adjectifs ?

- C´est difficile ! Linéaire, acoustique, chuchoté….

- En 2005, est sorti Sambisarane, ton cinquième album, qui est en fait un disque de titres anciens remixés. A qui appartient une telle idée ?


- Henrik Takkenberg m'a contactée. Il avait obtenu un énorme succès avec un groupe de "flamenco-chill" et toutes les maisons de disques lui couraient après. Mais comme il aimait ma musique, il m'a proposé de travailler mes chansons, sans budget. J'ai été très touchée qu'un artiste avec autant de talent et de sensibilité refuse toutes les offres pour venir se consacrer à mes chansons. Je viens d´avoir une très mauvaise nouvelle d´ailleurs : Henrik s'est suicidé il y a moins d'un mois.

- N'est-ce pas paradoxal de revenir à un son synthétique (ou électronique) au moment même où tes disques n'ont jamais été aussi acoustiques ?


- Si ! Mais j´avais accepté le jeu : normalement je contrôle toute la production, mais là, j´ai laissé carte blanche à Henrik pour qu´il prenne les pistes et fasse ce qu´il voulait avec ma musique. C´est une expérience, une relecture de mes chansons par une autre personne, donc fatalement, ce disque me ressemble moins... Mon rôle était seulement de tout écouter et faire retirer ce qui ne me plaisait pas, plus une chanson nouvelle que nous avons produite ensemble, “Mi casa tiene ruedas”.

La poule et l'internet

- Peux-tu nous parler de ton prochain disque, Gypsy Flower, qui devrait sortir en février 2007 ?

- J´ai voulu pour mon nouvel album un son plu cru, plus dur, des guitares sauvages, flamencas mias rock, avec des boucles dans la lignée de Tricky ou Massive Attack, que j´ai fabriquées moi-même, mais qui ne prennent jamais le dessus sur les guitares et le cajon. Je crois que ce sont les paroles que j´ai le plus travaillées. Il y aura seize chansons en tout, quatorze nouvelles et deux reprises (“Mi casa tiene ruedas” et” La chica del viento”). Je voulais que ce disque représente tout ce que je suis, il y aura donc des paroles en francais, en anglais, en espagnol et en gitan, comme sur mon tout premier disque.

- Il y aura je crois la participation assez inattendue de Finley Quaye. Comment l'as-tu rencontré ?


- J´aimais beaucoup la musique de Finley Quaye, de tout ce que j´ai entendu ces derniers temps, c´est ce qui m'avait le plus touchée. Je dirais qu'il est entre Terence Trent d´Arby et Ben Harper, mais en plus authentique. Finley Quaye, qui aimait lui aussi ma musique, a débarqué un jour à Barcelone pour me connaître et faire de la musique avec moi. C´est donc beaucoup plus qu´une collaboration, nous sommes devenus de véritables amis, nous nous sommes nourris l'un et l'autre, musicalement. Nous avons fait des jams interminables sous la lune, où je lui apprenais des poèmes de Lorca... lui m'apprenait des gammes à la flûte. C'était très intense. Nous faisions des repas gitans et africains... Nous avons fait plusieurs chansons ensemble et nous avons un projet parallèle à nos disques respectifs, qui devrait se faire dans quelques temps, j'espère. Sur mon prochain album, outre le fait que Finley joue des percussions sur plusieurs morceaux, il y aura une chanson que nous avons écrite ensemble, "We are dreamers", comme une sorte d'apéritif en attendant le reste.


- As-tu d'autres projets ?


- Le projet parallèle avec Finley, donc, mais également une participacion à un projet de Sly and Robbie… Et un nouveau disque, mais complètement différent. Je ne sais pas encore exactement dans quelle direction, mais il y aura sans doute moins de guitares flamencas et davantage d'influences anglaises ou françaises, je crois.

- Avec qui aimerais-tu travailler ?

- Tom Waits ! [rires]. En France, je ne connais pas grand chose mais j´aime bien ce courant des “bizarres” comme Katerine (bien que je ne l´aie pas écouté en profondeur). J´adore le raï aussi, et certains morceaux de rap, quand ils ne sont pas remplis de clichés ! [rires].

- Peux-tu nous citer des titres de chansons que tu aurais aimé écrire ou reprendre ?


- Une chanson qui ne te dira rien, “Alegria de vivir” de Ray Heredia, un gitan qui pour moi était un génie. Il est mort avant 25 ans et a laissé un disque intimiste magnifique.

- Quel rapport entretiens-tu avec l'internet ?

- Contre tous les pronostics (je ne suis pas une folle de la vie moderne), j´adore l'internet. Je ne pourrais plus m´en passer et je pense que c´est une chose merveilleuse ! De plus, pour les artistes, c´est une chance, c´est presque miraculeux. Ils peuvent exister et savoir des choses sur les gens qui écoutent leur musique dans le monde entier. Quant au téléchargement, il ne me dérange pas. De toutes les façons, les maisons de disques ne payent jamais les royalties, alors... Je crois que les artistes vivent plutôt de leurs droits d´auteurs, des concerts et autres, que des royalties.

- Que reproches-tu à la modernité ?

A la flûte (NB : une poule à gauche)
(photographie : archives Cathy Claret)


- Disons que je ne veux faire partie d´aucun “pack”. De la modernité, je ne veux que prendre les côtés qui m´intéressent. J´adore les téléphones portables par exemple (les gitans furent d´ailleurs les premiers à en avoir). En revanche, je souhaite continuer à vivre à part, faire un feu quand j'en ai envie, avoir le temps de regarder la lune, perdre mon temps même… Ne pas se créer de besoins inutiles et vivre avec peu de choses matérielles, et préférer l'amitié par exemple, qui est sacrée pour moi.

- Il y a chez toi des choses qui semblent provenir d'un fonds ancien, immuable, comme ton rapport à la nature, la contemplation, la présence des éléments (même les photographies dans les livrets de certains de tes disques, où tu apparais entourée de tes amis et d'une poule dans un coin, ou une oie, auraient pu être prises il y a cinquante ou cent ans). La modernité ne risque-t-elle pas mettre en danger cette expérience du monde ?
Est-ce que ta fille ou la fille de ta fille pourra encore chanter des phrases comme : "Ca sent la pomme de pin / Les aiguilles aux genoux" ?

- Oui ! Je continue de vivre avec mes poules, et aussi avec l'internet ! [rires]. D´ailleurs j´élève ma fille comme cela aussi… Elle est toujours avec moi et apprend à aimer et contempler la nature tout en piochant avec intéret dans ce que la modernité nous offre, sans en devenir son esclave. C'est ma philosophie, chacun la sienne, chacun se débrouille comme il veut, ou plutôt comme il peut...

 

 


1 Tutoiement utilisé à la demande de Cathy Claret.
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Voici ce qu'en disait Cathy Claret elle-même en 1990 : "En Belgique, j'ai fait de la promotion pendant un jour entier, ils m'ont tuée, et j'ai terminé par une télé où je me suis engueulée avec le journaliste. Je lui ai sauté dessus, il n'en revenait pas - il faut dire que les Belges sont tellement polis -, il a cru que j'allais sortir un couteau" (entretien donné aux Inrockuptibles, n° 23, mai-juin 1990), p. 83.
3 "Bollore t'enlève les peines / Bollore, pour toute la vie / Bollore nous rend tous fous / Bollore, quel papier !".