Adriana Voss

Auteur, compositeur, interprète

   
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Entretien
 
   
 

 

Nous avions convenu d'un rendez-vous au Progrès, Adriana Voss a préféré nous rencontrer au Naguère... Un choix merveilleusement cohérent pour un auteur si soucieux du passé et de ses traces. Distante, timide, érudite, mais aussi légère, rieuse, prévenante ("Etes-vous sûr d'avoir assez de matière pour votre entretien ?"), Adriana Voss évoque, à travers la chanson, une certaine façon d'être au monde.

Propos recueillis par Jérôme Reybaud et Didier Dahon à Paris le vingt décembre 2006 (revus et complétés par Adriana Voss le dix-huit mars 2007)
 
 

Lied ou chanson ?

LALALALA :
Les nouveaux titres (1) sont un peu éloignés de la forme chanson, ils se rapprochent davantage du lied ou de certains de vos anciens titres, comme "Novembre".

Adriana Voss : Effectivement, ces nouvelles chansons vont dans la même direction que "Novembre" ; il s'agit plus de poésie chantée que de chanson. Après une sorte de parenthèse de quelques années, où j'avais trouvé commode, pour le public et moi-même, de présenter des chansons classiques, avec couplets et refrain, et versification régulière, je suis revenue avec plaisir à mes premières amours. Ainsi ai-je écrit l'an dernier un ensemble de courts poèmes, aux formes irrégulières, et difficiles, de fait, à mettre en musique. Cela n'a pas été l'avis de mon pianiste qui a conçu pour eux des musiques audacieuses et adaptées. C'est ainsi qu'est né le cycle mélodique des Nocturnes parisiens, que vous avez entendu à l'Essaïon…


- Vous allez donc abandonner le refrain-couplet ?

A Paris, le 22 janvier 2007 (photographie : France de Mougy pour Lalalala)

- Pas forcément, je ne sais pas.

- C'est donc Roger Pouly qui s'est emparé de textes que vous n'aviez pas écrits dans l'intention de les chanter ?


- Exactement. Et j'ai eu le sentiment, quand il m'a fait entendre les musiques qu'il avait composées, qu'elles apportaient de la couleur à ces textes, qui, sans elles, en auraient manqué. J'ai donc adopté ses musiques. Voilà, c'est le sens de notre travail.

- C'était la première fois que vous chantiez ces chansons ?


- Oui, et c'était un défi, parce qu'il y en avait beaucoup, mais également parce que j'avais un peu perdu l'habitude, depuis mes années de formation musicale, de travailler sur des partitions, et que les partitions des Nocturnes parisiens sont très élaborées. C'était assez roboratif.

- Vous parlez de formation musicale, vous avez étudié le lied, c'est cela ?

- Oui, j'avais commencé, jeune fille, assez simplement en chantant moi-même, partout, pour mes amis, dans le métro, en faisant de l'auto-stop, avec ma guitare. Puis, j'ai découvert le lied allemand, que j'ai travaillé passionnément. J'ai eu d'ailleurs un premier prix à un concours international de chant en interprétant Schubert, ce qui a conduit le jury à me demander de renoncer à la chanson pour le chant lyrique, ce que je n'ai pas accepté. La source de mon engagement musical vient de là.

- Votre amour du lied est-il indissociable de votre goût pour la culture germanique, ou appréciez-vous également la mélodie française ?

- Si je n'ai pas été immédiatement fascinée aussi profondément par la mélodie française que par le lied, que j'ai aimée plus tard, c'est probablement que le lied est d'essence plus populaire, et la mélodie française plus savante. La chanson française, celles de Jacques Brel ou de Barbara, m'y conduisait plus naturellement. D'ailleurs, on m'a rapporté que Charles Trenet, comme Barbara, furent des élèves assidus des classes de lieder au Conservatoire de Musique de Paris. Les racines mélodiques de la chanson française sont aussi là. Mais j'ai ensuite élargi la palette au jazz, au blues, dont mon pianiste m'a transmis le goût.

- En effet, sur le premier album, il y a des titres d'inspiration jazz.

- Oui, je travaille avec Roger Pouly, qui est aussi un excellent pianiste de jazz, depuis vingt ans ; je l'ai beaucoup suivi et écouté quand il accompagnait Charles Trenet, et l'un et l'autre m'ont beaucoup appris, bien sûr.

- Vous êtes née dans une famille de musiciens ?


- Tout le monde chantait dans la famille. C'était un mode d'expression naturel et partagé. D'ailleurs j'ai dû chanter avant de savoir parler. Nous chantions à plusieurs voix, de l'opérette, de la chanson... Certains jouaient d'un instrument. C'était une culture du nord, où la pratique musicale était naturelle.

René Char et Ricet Barrier

- Vous faites parfois référence dans vos chansons à des peintres ou à des auteurs, comme René Char dont le nom apparaît dans "Zakopane"...


- Oui, cela fait partie de mon univers. "Zakopane" a été écrite après une tournée en Pologne. J'avais fréquenté le milieu littéraire polonais francophile qui me parlait beaucoup de René Char. Quant à ce peintre vénitien du quattrocento que j'évoque dans "Le tableau", son imaginaire médiéval, riche de sens et destiné à des gens qui ne savaient pas lire, m'a fasciné pour la puissance de son évocation. Je suis toujours à la recherche de ces rencontres gratuites et fécondes, et ce d'autant plus que nous sommes envahis de paroles, d'images et de sons qui, eux, ne le sont pas.

A Paris, le 22 janvier 2007 (photographie :France de Mougy pour Lalalala)

- Hélène Hazéra avait parlé à propos de vos textes d'un "péché littéraire"...

- ... oui, et l'on parle même de "chanson littéraire". Je lis beaucoup, continûment, les livres sont pour moi une compagnie amicale, choisie, et qui ne s'impose pas. Pour ce qui est de la formule d'Hélène Hazéra, la vérité est que j'aime profondément les mots, j'aime trouver le mot exact. L'émotion juste va de pair, pour moi, avec le mot juste. Cela ne veut pas dire que je parviens à le trouver, mais c'est le sens de ma quête.

- Vous dites parfois vos textes sans musique sur scène ; pourriez-vous envisager d'écrire simplement sans chanter ?


- Il est probable que je le ferai un jour, si les possibilités d'expression sur scène se réduisent. Je me limiterai alors à l'écriture. Pour l'instant, l'expression publique vocale, chantée ou pas, me parait créer un partage, une communion si vous voulez, plus grande, avec mes spectateurs. Et la musique magnifie cette communion.

- Justement cette musique, cette élévation, aujourd'hui c'est Roger Pouly qui les apporte, mais sur le premier disque il y avait beaucoup de musiques composées par vous. Avez-vous arrêté de composer ?

- Non, par exemple, j'ai écrit la musique des "Canots", une des dernières chansons. Mais j'aime toujours écouter les propositions musicales de mon pianiste, cela enrichit aussi mon propre travail.

- Vous commencez toujours par le texte ?


- En général, oui, sauf si j'ai décidé, à l'avance de quel type de musique j'ai besoin pour un concert. Alors, je commence par la musique, qui encadre mon travail d'écriture. Ce fut le cas pour "Entre le songe et la mémoire", ou "Boogie d'enfer", par exemple...

- Vous avez travaillé avec d'autres compositeurs que Roger Pouly ?


- Non... je suis un peu timide... et puis nous avons nos habitudes. Il a un tempérament plus extraverti que le mien et j'apprécie qu'il m'amène vers le public. Nous sommes complémentaires et cela me convient.

- A propos des textes, cela vous intéresserait-il que quelqu'un d'autre les chante ?

- Je ne sais pas comment ils feraient [rires]. Vous savez, j'ai créé un cours d'interprétation de chanson au Conservatoire Darius Milhaud, dans le quatorzième arrondissement de Paris et l'une de mes élèves a voulu un jour chanter une de mes chansons, "Mathilda" ou "Byzance". Je n'étais pas à l'aise du tout, et elle non plus. Il me semblerait plus facile, si le cas se présentait, d'écrire pour quelqu'un en m'adaptant à son propre talent. Patricia Kaas avait eu un temps le projet de chanter "Mathilda", mais cela ne s'est pas fait.

- Mais vous étiez d'accord pour lui donner la chanson ?

- Oui oui, même si ce n'est pas une chanson majeure dans mon répertoire...

- ... pas majeure peut-être, mais importante, car elle occupe une place intermédiaire entre des chansons du répertoire comme "La danseuse est créole" et des chansons plus personnelles comme "Byzance".

- Je suis d'accord. Mais je ne l'avais écrite que pour avoir une chanson drôle à mon répertoire et amuser mon pianiste. Ce n'est pas ce qui m'intéresse le plus, ni probablement ce que je fais le mieux. Et, dans la pratique, si je souhaite, pour un concert donné, équilibrer chansons légères et chansons graves, cela ne me déplait pas de puiser dans le répertoire existant, qui n'en manque pas, comme "Stanislas" de Ricet Barrier ou "La danseuse est créole", et beaucoup d'autres. Cela fait connaître ou reconnaître au public des chansons bien faites.

- Sur scène, on vous sent plus à l'aise aujourd'hui qu'il a quelques années.

- Oui, vous avez raison, il y a un changement, qui correspond d'ailleurs à une évolution personnelle.

- Il y a quelques années, dans ce cabaret parisien...

- ... je n'étais pas excellente, mais il y a aussi des endroits qu'il faut éviter, car ils ne vous mettent pas en valeur. Il vaut mieux alors rester chez soi. Ce n'est bien sûr pas le cas du Cabaret Essaïon, dont l'équipe est amicale, et l'équipement tout à fait correct.

Histoire, géographie et politique

- On sent dans vos chansons la présence de l'Histoire, le poids des siècles, les traces du passé.

- C'est une quête d'identité et, peut-être, d'éternité. J'ai beaucoup chanté dans les pays de l'ancien empire ottoman, la Turquie, l'Egypte, la Jordanie, la Syrie, et la Libye récemment, et c'est une source de réflexion personnelle. J'ai été fascinée par ces pays si proches, qui ont quand même été rejetés par l'imaginaire occidental. Cette fascination ressurgissait à chacun de mes voyages. Il y avait l'empire ottoman, mais aussi, comme vous l'avez compris, les conditions de création de l'empire chrétien d'Orient, par Constantin, au quatrième siècle de notre ère. La question de la transformation surprenante d'un empire païen, polythéiste depuis plus d'un millénaire, en un empire chrétien monothéiste, en seulement quelques décennies attisait ma curiosité. Au neuvième siècle, il y avait encore des villages entiers néoplatoniciens en Syrie... Toutes ces choses que j'ai pu voir à travers mes lectures, mes concerts, mes voyages, j'ai eu envie de les comprendre et de les partager. Bien que cela n'intéresse plus grand monde, c'est toujours là.

- D'où vient cet intérêt pour l'histoire, et pour cette histoire-là ?


- Probablement ai-je un goût pour ce qui se cache derrière l'histoire officielle, et l'antiquité tardive dans cette région-là, très peu enseignée à l'Université, m'attirait. Comment le christianisme, qui fonde notre culture occidentale, avait pu surgir, acclamé par tous, sans réactions ? Non, il y avait eu alors, au quatrième siècle de notre ère, des violences, des exactions, des prises de pouvoir par les nouvelles élites chrétiennes, au détriment de ceux qui tenaient encore aux sagesses antiques et aux cultes polythéistes (2). Les élites païennes avaient alors été rejetées par des lois d'exclusions dont s'inspira, beaucoup plus tard, le régime de Vichy, pour légiférer contre les juifs. C'était cela, aussi, le fondement de la christianisation de l'Empire, c'est cela, aussi, l'histoire de notre Europe occidentale, et non pas la lutte entre le Bien et le Mal, qui n'a aucun rapport, et dont on nous goberge à nouveau ! Mon intérêt pour l'Empire ottoman (dont je signale qu'il occupe la même sphère géographique que ce premier empire chrétien) où je donnais mes récitals, procédait d'une autre interrogation : la résurgence de l'islam guerrier dans la sphère occidentale chrétienne, qui l'en avait exclu, et où l'on croyait, après les avoir acquises dans des conditions difficiles, aux vertus de la laïcité, est une donnée actuelle qui nous surprend tous, et en inquiète beaucoup. Je pense qu'elle trouve partiellement ses racines dans les conditions du partage du vieil Empire ottoman après la première guerre mondiale, par les puissances occidentales, et à leur profit. Mais au fond, en a-t-on fini avec cette histoire-là ? Je relisais récemment comment la noblesse serbe avait été anéantie par les Turcs à la bataille du Kosovo en 1389, anéantissement ayant conduit à la vassalité serbe. Ne trouvez-vous pas que cela donne une toute autre résonance aux conflits balkaniques, non résolus ? Les visions courtes véhiculées par les médias me gênent. Il me semble que les ombres de vieux empires ne s'en vont pas si facilement : je l'évoquais dans ma première chanson "Byzance", et j'y reviens toujours. Je précise bien sûr qu'il n'y a là aucune nostalgie.

- Vous pensez qu'il est utile de se pencher sur les civilisations disparues ou en décadence pour comprendre la nôtre ?

A Paris, le 22 janvier 2007 (photographie : France de Mougy pour Lalalala)

- Toujours, toujours... La politique, qui m'intéresse profondément, doit se suivre, ou s'exercer, avec un livre d'histoire à la main. L'Europe a été longtemps un champs de bataille, de conquêtes sanglantes, de compromis toujours remis en cause, comme d'ailleurs la Mésopotamie, et nous en portons forcément la trace. Ce n'est pas le cas pour les Etats-Unis, qui dominent aujourd'hui, mais qui furent une terre de conquête gagnée facilement et définitivement sur ceux qui l'occupaient auparavant. Cela donne une assurance indéniable aux vainqueurs, mais ne leur garantit pas un jugement sûr, puisqu'il manque de l'esprit de doute. La réactivation des conflits anciens, dans les pays chargés d'histoire comme le nôtre est facile, trop facile hélas.

- A ce propos, l'une de vos dernières chansons, "Les canots", est un titre plus politique, assez inattendu de votre part, comme ce texte intitulé "Humanitaire", que vous dites sur scène.


- En effet, l'été dernier, il y avait cette photo parue dans la presse où l'on voyait de jolies femmes prenant un bain de soleil sur une plage des Canaries, avec, en premier plan, des émigrants d'Afrique, havres et titubants, débarquer de leurs canots pourris, à la recherche d'une vie meilleure. Et que cela même se produise dans un des hauts lieux du tourisme de masse occidental me parut révélateur de l'obscénité de notre industrie touristique. En ce qui concerne mon texte sur l'humanitaire, la présence dans les rues parisiennes de ces nombreux jeunes quêteurs, (payés dix euros de l'heure) pour trouver des donateurs au bénéfice des grandes O.N.G., qui viennent en aide à des pays où les gens peinent à gagner un euro par jour a quelque chose d'ubuesque… surtout quand ils le font au milieu de pauvres hères affalés sur le trottoir, comme on en voit de plus en plus, hélas, à Paris ! Pour en revenir à l'Afrique, dont les habitants sont si misérables mais qui est si riche de ses immenses ressources minières, bien valorisées aujourd'hui, on se demande tout de même qui profite de ces ressources, et que font les dirigeants, n'est-ce pas, car il y en a.

- Vous avez l'impression que votre public fera le lien entre ce sujet politique et vos autres thèmes ?

- Je l'espère, car le lien existe bien, et je parie toujours sur l'intelligence de mes admirateurs.

- Le surgissement de ce thème politique chez vous est une sorte de dévoilement qui étonne.


- La colère est stimulante, y compris pour la création [rires].

- Justement, quel regard portez-vous sur la chanson engagée ?


- La chanson engagée d'aujourd'hui, celle que véhiculent les médias, est un leurre de plus, un engagement de façade, une simple stratégie marketing des industries musicales. Ainsi tel groupe fameux qui "milite" contre la famine en Afrique et a installé ses bureaux à Bruxelles pour ne pas payer d'impôts. Si on va au coeur des choses, c'est une imposture car ces gens ne prennent aucun risque. D'une certaine manière, si la chanson prétendûment engagée n'est pas interdite d'antenne, c'est qu'elle ne dérange personne. Et je me souviens aussi de ce chanteur français dont "l'engagement" est le fonds de commerce, qui allait chanter en Argentine pendant la faillite du pays, et dont des amis chanteurs argentins me disaient : "Mais il a dix cartes de crédit, ce type, et il nous dit comme ça qu'il a suffisamment d'argent pour vivre pendant dix ans..." La réalité, c'est cela... Sans compter qu'il y a indécence à donner des leçons à ceux qui manquent de tout, quand soi-même on ne manque de rien, vous ne trouvez pas ?

- La seule chanson qui soulèverait vraiment un problème, ce serait donc la chanson interdite de radio...


- Vous n'ignorez pas que c'est de très loin la majorité des chansons produites aujourd'hui, puisque 80% d'entre elles n'ont aucune chance de passer en radio ou à la télévision. Ce sont les chiffres officiels !

- Dans ce cas, on peut dire que vos chansons sont d'une certaine manière engagées, puisqu'elles sont de fait "interdites" d'antenne... Ecrire une chanson intitulée "Byzance", c'est politique...

- Non, c'est poétique, et à ce titre, ce n'est pas vendeur, c'est tout.

- ... oui, mais justement, le fait de ne pas en faire partie, cela signifie quelque chose.

Récital au cabaret Essaïon le 4 décembre 2005 (photographie : Lalalala)

- Sans doute n'ai-je pas une image très flatteuse du sort de ceux qui en font partie [rires].

"La mer" à Singapour (répertoire, public, interprétation)

- Est-ce que vous écoutez de la chanson actuelle ?

Parfois, car les jeunes adolescents de ma famille l'apprécient. Je viens de lire à ce propos une bande dessinée très drôle, J'aime pas la chanson française, par Luz, publiée par Hoëbeke, et plus sérieusement je vous renvoie à Christopher Lasch, La Culture du Narcissisme publié par Flammarion en 2006, et même à l'excellent Philippe Muray (Festivus Festivus, Fayard, 2005), hélas tous les deux décédés. Au fait, quand j'entends, en concert, un excellent jeune chanteur, j'hésite entre l'émerveillement et la consternation : qui, aujourd'hui, parmi les vrais décideurs, pourrait reconnaître son talent, et prendre le risque de le soutenir ? A ce propos, il me revient que la grande Denise Glaser, qui avait fait tant pour les chanteurs à la télévision, vieillissait dans une grande pauvreté : et qui l'a aidée discrètement ? Barbara. Pas nos chaînes de télévision, ni nos maisons de disque. Il est bon de le savoir.

- Vous vous arrêtez à Brel ou Barbara ?

- Non, bien sûr, mais je leur garde fidélité, qui est aussi une fidélité à moi-même, et reconnaissance envers ce qu'ils m'ont apporté. Je suis de ces créateurs qui construisent à partir de leur héritage, et je n'ai pas le souci harassant de la table rase. Je chante par exemple "Mes amis, mes amours", qui est plus tardif. Mon temps est limité et en choisissant de me consacrer à mes propres créations, j'exclus une ouverture que je laisse aux nombreux amateurs de musique, et aux journalistes attentifs curieux et indépendants, comme vous !

- Vous avez besoin de ne pas écouter ?


- Oui, quand je crée, c'est indéniable. Quand je travaillais sur Les Nocturnes parisiens par exemple, c'était presque insupportable pour moi d'entendre autre chose, alors, l'écouter ! J'étais tellement imprégnée par les mots, puis la musique... C'est comme lorsque vous écrivez un roman, vous ne pouvez pas lire d'autres romans en même temps. Cela n'empêche que je découvre de temps en temps, au hasard d'une soirée, des gens que j'aime beaucoup. Par exemple, cette excellente Alycia, fine, drôle, intelligente, et très musicienne avec son répertoire de chansons coquines, que j'ai entendue récemment à l'Essaïon. Cependant je ne cherche pas de source d'inspiration de cette nature. Mais mes élèves m'en apportent beaucoup, au demeurant.

- Est-ce que certains de vos élèves, les plus jeunes peut-être, ont des tics de prononciation d'époque, comme la déformation de certains mots ou syllabes ?

- Oui, j'ai eu une élève très douée qui était marquée par la chanson québécoise, dont vous connaissez l'agressivité commerciale. Mais quand le talent est là, on a vite fait de ramener l'élève au coeur des choses. Cela dit, effectivement, ces jeunes sont aussi beaucoup manipulés par les médias : je n'aime pas trop qu'on leur fasse miroiter des choses qui, finalement, ne sont pas bonnes pour eux. Leur talent, quand il est là, doit rester un trésor, une source, sans accepter des choses qui peuvent entamer leur intégrité.

- Vous interprétez beaucoup de chansons du répertoire ; comment les avez-vous choisies ?

- Je choisis ce qui me plait [rires]. Par exemple la chanson "Le condamné à mort" m'a tout de suite plu, bien que je l'aie entendue sur une petite cassette ordinaire, et qu'elle ne m'ait pas semblé très bien chantée. Cela m'était égal. Je l'aime, voyez-vous… C'est ainsi que j'adopte de nouvelles chansons du répertoire, au gré de mes humeurs, de mes amours, et des saisons !

- Parlez-nous de votre choix d'interpréter "Mes amis, mes amours", le magnifique texte de Lucienne Desnoues.

- Cette chanson est un sommet de notre culture, que je chante toujours en tremblant de respect et d'enthousiasme. Vous savez, j'ai beaucoup chanté dans les centres culturels français, et j'aime la culture française, qui m'a nourrie, donc j'avais à coeur d'apporter à ce public des chansons qui soient à la hauteur des efforts qu'il avait consenti, ne serait-ce que pour apprendre notre langue, le plus souvent d'ailleurs dans des conditions très difficiles...Je pense particulièrement à la Roumanie de Ceaucescu, mais à tant d'autres… Chanter "Mes amis, mes amours" à ces gens est un gage d'amitié. Vous ne pouvez pas chanter n'importe quoi à des gens qui ont fait la démarche d'apprendre votre langue, encore une fois dans des contextes difficiles et parfois risqués pour eux. Les faire rêver et rire, c'est indispensable. Récemment, en Libye, un homme, les larmes aux yeux, est venu me remercier d'avoir chanté "L'écharpe", de Maurice Fanon. C'était sa jeunesse étudiante en France qui lui était revenue. Oui, la musique a bien un lien très étroit avec la mémoire.

- Vous avez commencé à chanter dans les centres culturels français ?

- Je n'ai fait que cela. Je chantais dans des petits lieux à Paris, et j'ai été engagée par un directeur de centre culturel français. Je gagnais ma vie dans l'industrie, et c'était assez stimulant de vivre sur les deux mondes, de partir ponctuellement faire des voyages chantants, qui étaient toujours une source d'inspiration et d'échange avec les gens, tandis qu'en France, les portes n'étaient pas spécialement ouvertes... bien que j'aie fait le Printemps de Bourges, c'est d'ailleurs là qu'Hélène Hazéra m'a entendue.

- En quoi le fait d'apprendre votre métier devant un public si particulier a-t-il modifié votre pratique du récital ?

- Il ne l'a pas modifiée, il l'a créée. J'avais la chance d'y trouver un public nombreux, fervent et chaleureux, ce que je ne trouvais pas en France. J'avais l'impression d'avoir une grande responsabilité en chantant à l'Opéra du Caire, de disposer d'un héritage extraordinaire à transmettre à un public que je ne pouvais pas décevoir, et qui m'inscrivait généreusement dans une lignée de grandes chanteuses... En Syrie, si proche, si lointaine, le répertoire français, de Trenet à Barbara, était parfaitement connu, et profondément apprécié. A Singapour, quand vous entrez en scène en chantant "La Mer", le public vous écoute, avec un élan fasciné, et après, quand vous rentrez en France... [rires] Vous savez, la valorisation même de l'art de chanter est venue de là, et pas de la France, qui m'offrait des petites caves où le salpêtre vous tombait sur la tête [rires], ou des directeurs artistiques de festivals dont je ne partageais ni la culture, ni les objectifs !

Récital au cabaret Essaïon le 4 décembre 2005, avec Roger Pouly
(photographie : Lalalala)


- Vous introduisez d'ailleurs sur scène les chansons du répertoire que vous interprétez par cette formule : "Célébrons cet héritage".


- Effectivement. Lors d'un voyage en Pologne, j'ai vraiment éprouvé le sentiment de cet héritage lorsque j'ai entendu la chanson "Fascination", que j'avais chantée autrefois, chantée en polonais, d'une admirable voix de basse, dans le train qui nous menait de Varsovie à Cracovie. Quelle que soit l'image que la France officielle voulait donner, on incarnait quelque chose, et on incarne, je pense, toujours quelque chose.

- Cette incarnation passe par les chansons, mais aussi la littérature.


- Les deux, oui. Vous savez, on voit très vite à l'étranger les images positives de la France, ce pourquoi elle fait rêver : la culture des Lumières, le goût de la liberté, le romantisme, la joie rabelaisienne, le goût de l'équilibre… Et la chanson française, élégante et précieuse comme un objet de luxe. C'est ainsi, et si vous envoyez à ce public qui aime la France uniquement une romancière nombriliste et un humanitaire échevelé vous le perdez... [rires]. Même si ce n'est que du rêve... mais je suis persuadée que ce sont les rêves qui guident le monde, y compris d'ailleurs les mauvais.

Les disques...

- Vous avez sorti deux disques, un troisième a été enregistré mais vous ne l'avez pas publié. Pourquoi ?


- Parce qu'il contenait trop de références à l'actualité, et aussi de colère, et c'est toujours une erreur, car tout cela passe. J'en garde cependant quelques titres à mon répertoire, comme "Alep", "Le soldat belge", et "Istanbul 1920".

- Aimez-vous enregistrer des disques ?


- Oui, pourquoi pas, mais après ?… Les distributeurs ne s'empressent pas, n'est-ce pas ? Et ce sont eux qui mènent le bal. Alors j'utilise les possibilités de diffusion étonnantes que nous offre internet.

- Le disque en tant qu'objet ne vous intéresse pas ?

- Pas tant que cela, non. Ce n'est qu'un outil parmi d'autres, qui passera peut-être.. Au fond je suis soucieuse de transmettre mon travail d'artiste, voilà tout. Je suis contente quand je constate qu'on a téléchargé une de mes chansons au Japon, en Pologne, ou dans le Loir et Cher. C'est un message envoyé, et reçu. Je n'ai jamais trouvé qu'un artiste était autre chose qu'un passeur. Cela vient sans doute de l'apprentissage des lieder : vous y êtes au service d'un texte, d'une musique, qu'il faut faire passer, et qu'ils soient les vôtres ou pas, sans se mettre en avant.

- Le disque n'est-il pas un bon moyen de transmission ?


- Je ne sais pas, cela dit, je vais tout de même faire un nouveau disque, probablement accompagné d'un DVD, que me réclament mes amis et mes admirateurs. On en reparlera…

La Sorbonne ou Censier ?

- Pourquoi Adriana Voss (3) ?


- C'est une métamorphose heureuse, n'est-ce pas ? [rires]

- Pouvez-vous nous parler de "Boogie d'enfer", qui est chanson un peu étonnante dans votre répertoire...

- Oui, je l'avais écrite pour rire des célébrations, pleines d'emphase consensuelle, du bi-centenaire de la Révolution en 1989. Je l'ai enregistrée dans une excellente humeur chez Claude Perraudin, grand musicien, grand preneur de son, aujourd'hui disparu. Il m'a suggéré de changer de registre à chaque couplet, je crois bien qu'il y avait un peu de whisky dans le studio, d'ailleurs… il m'appelait sa Fregoli… je me suis donc facilement laissée porter, mais ce n'est pas une chanson majeure [rires] !

- Quelles sont les interprètes qui vous ont marquée ?


- Barbara pour sa merveilleuse et libre écriture de l'amour, Kathleen Ferrier pour son intériorité et son rayonnement, Ingrid Caven pour sa théâtralité sophistiquée, Anna Prucnal pour son audace et ses excès slaves, et aussi Margaret Price, puritaine et radieuse...

- Ingrid Caven, on comprend tout de suite, mais Anna Prucnal...


- ... parce que vous ne l'avez pas connue à ses débuts à Paris en 1978 ! C'était un coup de tonnerre : son répertoire, son style, tranchaient radicalement avec ce qu'on entendait alors. Et Ingrid Caven bénéficia de la même aura à la même époque. Pour ma génération post-68, chez les interprètes féminines, et souvent féministes, il n'y avait rien de semblable : cette élégance féminine provocatrice, ces musiques pleines du charme des années 30, qui tournaient merveilleusement, qu'on ne connaissait pas, et qui nous venaient tout droit d'un monde musical que le régime nazi avait discrédité, parce qu'il l'avait apprécié, et dont l'écho nous était parvenu seulement par l'intermédiaire des musiciens juifs allemands réfugiés aux Etats-Unis pendant la guerre. Et nous, qui n'avions pas connu la guerre et ne souffrions pas des affreux souvenirs qu'elle évoquait pour nos parents, découvrions tout cela avec une curiosité fascinée !

- Vous parliez de génération post-68... Dans la chanson "Désirs d'Asie", vous dites "On l'adorait, le grand Mao", puis vous évoquez Censier. Vous étiez plutôt Sorbonne ou Censier ?


- [Rires]. Ni l'un ni l'autre, les deux, en réalité, successivement. Mais je me souviens très bien que la jeunesse de l'époque était massivement du côté de Sartre et de Mao. Quand je dis dans la chanson qu'il y avait des portraits de Mao partout, c'est vrai. Quant à Sartre, avec Simone de Beauvoir, c'étaient les icônes absolues !

- Vous aviez donc déjà à l'époque ce regard critique que vous portez aujourd'hui sur la jeunesse engagée ?

- L'engagement prolétarien et bavard des jeunes maoïstes français me paraissait suspect. Je vous cite Jules Renard : "Quand on est pauvre, on ne fait pas de phrases". Les phrases, il y en avait beaucoup chez eux, mais la pauvreté, elle, était très rare. [rires]

A Paris, le 22 janvier 2007 (photographie :
France de Mougy pour Lalalala)

- Revenons aux interprètes. Catherine Sauvage ?

- Je n'ai pas eu la chance de l'entendre en concert, mise à part une petite chanson chantée dans un festival, pas bien mise en valeur pour des raisons techniques. Je n'ai donc pas été à même de l'apprécier à sa juste valeur…

- Cora Vaucaire cherche, comme vous, à transmettre un patrimoine...


- ... oui, oui, et elle fait parfaitement entendre le phrasé de la langue française. On oublie aujourd'hui ce phrasé, mais il a une richesse d'expression extraordinaire. Chez Cora Vaucaire, les mots claquent, roulent, ce que ne peut pas donner la langue anglaise.

- On parle souvent, à votre propos, de distinction (dans le phrasé, la présence sur scène etc).

- Oh vous savez, la distinction est en partie liée à la timidité. Et puis, comment dire, pour être respectée, il faut être respectable. Cela tient aussi à ma formation, et à celle que je transmets, car former un être humain, c'est toujours tirer vers le haut...

- ... vous devez être sensible au discours d'Elisabeth Schwarzkopf sur le travail.


- Il faut un mélange d'inspiration personnelle et de travail, mais finalement, c'est ce dernier qui compte.

- Qui vous donné le goût du travail ? La famille, l'école ?


-Les deux. Cela dit, je suis un pur produit de l'école républicaine, où l'on apprenait par cœur les versions grecques, après les avoir traduites ! [rires]




1 Cycle de chansons créé au cabaret Essaïon le 17 décembre 2006.
2 Voir par exemple
Chronique des derniers païens de Pierre Chuvin (1990), et Christianisme et paganisme du quatrième au huitième siècle de Ramsay MacMullen (1998), tous deux aux Belles Lettres.

3
Adriana Voss s'est fait connaître et a publié deux albums sous le nom d'Adrienne.