Lio    
  Dites au prince charmant (2006)
 
 
 
   
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Lio a achevé l'année 2005 en beauté avec la réédition très réussie de son catalogue complet par le label Ze Records; elle a commencé 2006 (le 2 janvier) avec la sortie d'un nouvel album, Dites au Prince Charmant, et devrait également faire paraître un peu plus tard dans l'année un enregistrement resté jusque-là dans les tiroirs (Picante, l'album cubain de 1998). Cela ressemble à une résurrection pour celle qui fut peinte en madonne au cœur blessé par Pierre et Gilles, après des années difficiles (et largement commentées par les médias) tant du côté de la musique, que de la vie privée. Lio is back in town, et le titre de son album qui fait référence aux contes de fées, s'applique parfaitement à ce retour tant il semblait improbable, pour les "professionnels de la profession", pour elle-même et pour les quelques initiés qui n'ont jamais oublié "Si belle et inutile". Avec l'aide de sa sœur Helena, de Doriand, d'un musicien du groupe As Dragon (Peter Von Poehl) et du fidèle Jacques Duvall, et avec 30000 euros en poche, Lio a retrouvé le chemin du studio, après la parenthèse Prévert, pour nous dévoiler sa "vérité toute nue".
Pendant 25 ans, Lio-la-chanteuse-de-ballades est restée dans l'ombre de Lio-la-chanteuse-pop, comme une doublure, un secret que les auditeurs volages du "Banana split" ont voulu ignorer, malgré quelques appels du pieds, comme la sortie en premier 45 tours de l'album Can can de la chanson triste "Seules les filles pleurent", d'ailleurs un bide, plutôt que du dansant "Tu es formidable" – ou comme ces lignes pourtant explicites: "Comme le docteur Jekyll / Avait son mister Hyde / Derrière mon profil / Y a aussi la B-side" ("Les deux pour le prix d'une"). Car la mélancolie n'est pas chez Lio un registre épisodique, mais la partie immergée d'une œuvre résolument grave cachée sous des apparences légères (définition de la pop ?). Et la grande nouveauté de Dites au Prince Charmant, c'est que l'iceberg sort désormais tout entier de l'eau: ouvrir l'album avec une chanson aussi sombre que "Vieil ami" est une véritable proclamation de mélancolie, et tant pis pour les prunes…
Les trois accords de guitare introductifs, à la fois étouffés et limpides, comme en provenance d'un d'arrière-monde inconnu, le thème de la perte de soi, que le texte déroule avec une grande simplicité ("Je sens bien que mon parfum / Me rappelle quelqu'un / Et puis le vent l'emporte / Moi je frappe à ma porte / Cent fois…"), et surtout la voix de Lio, beaucoup plus grave, sur le fil du timbre et du souffle… tout concourt à faire de ce premier titre un manifeste, un chef d'œuvre et un jalon dans le parcours de Lio. La grande majorité des onze autres titres navigue dans les mêmes eaux dépressives, qu'ils soient dus au nouveau duo de songwriters (Doriand / P. Von Poelh) ou aux anciens pygmalions Duvall / Alanski. De ces derniers par exemple, cette évocation d'un vague à l'âme extrêmement précis, grâce à des détails quotidiens qui deviennent émotion tangible: "Tu as le même sourire / Quand tu te penches pour m'embrasser / Que quand tu écrases une abeille". Ou, toujours de Duvall, mais sur une (très belle) composition de Joseph Racaille, ce texte au bord du grotesque, d'un ridicule sérieux à la fois culotté et paradoxalement bouleversant: "Les météorites s'écraseront ailleurs / Ils ont épargné Paris / Les débris de la station Mir / Flottent là-haut dans le ciel avec le Saint Esprit / Mais c'est pourtant bien l'apocalypse / Puisque tu t'éclipses / C'est la fin du monde / C'est Paco Rabanne qui avait raison"…
Les rares incursions pop semblent moins achevées: se proclamer léger ("La légèreté me va comme un gant / Et je l'enfile asssurément […] Je suis light comme l'air"), c'est fatalement se faire lourd, comme ces personnes qui, se disant élégantes, deviennent par là-même grossières (Jane Birkin était tombée dans le même piège avec sa chanson "A la légère"). La composition un peu rudimentaire de "Hall de gare" peine à donner au texte d'Helena, sur le thème de la-femme-qui-reprend-sa-liberté ("C'est fini / J'ai plus l'temps / D'être seule avec toi"), l'entrain, la force nécessaires au petit envol pop. Seul "Les hommes me vont si bien" parvient à concilier la nouvelle Lio, sa voix grave, son "héritage existentiel" plutôt lourd, son innocence perdue, avec l'insouciance pop, le lalalala fondamental, l'insignifiance d'un air siffloté (les arrangements, violon-fiddler, chœur de siffloteurs et tambourin, sont à cet égard admirables). D'ailleurs une telle chanson aurait pu être aux années 2000 ce que les "Brunes" ont été aux années 80, si Amel Bent n'avait pas conquis le territoire populaire).
Si l'on ajoute la reprise du "Attends ou va-t'en" de Gainsbourg, déjà revisité par Mikado (France Gall 1965, Mikado 1984, Lio 2006: tous les vingt ans, revenir à la source pour y saisir son propre reflet ?), et la très belle ballade néo-médiévale de Marie Darrieussecq, Doriand et P. V. Poelh ("L'étendue des dégâts"), l'on obtient un album d'une beauté et d'une cohérence rarissimes. Du besoin de se retrouver du premier titre ("Pour retrouver qui j'étais / Avant de t'aimer / Je voudrais bien tomber sur moi / Comme on recroise / Un vieil ami"), à l'envie de reconstruire de l'avant-dernier ("Je prends des pierres et du ciment / Je rebâtis les murs d'une nouvelle maison / Je travaille dur", "L'étendue des dégâts"), de la bile noire à la marche légère, Dites au Prince Charmant déjoue les oxymores et réussit la gageure d'une pop adulte: comme Lio, nous en sommes "les premiers épatés".

(Si la reine des pommes nous y autorise, deux petites questions chagrines: pourquoi avoir gardé le très faible (texte et musique) "Mon bébé", et surtout pourquoi en avoir fait le dernier morceau de l'album, place que "L'étendue des dégâts" se devait d'occuper ?)

   
       
  Didier Dahon et Jérôme Reybaud, février 2006    
       
  1 Vieil ami (Doriand / Doriand-Peter Von Poehl-Félix Niklasson)
2 Les hommes me vont si bien (Doriand / Peter Von Poehl)
3 Dites au prince charmant (Doriand / Peter Von Poehl)
4 Le même sourire (Jacques Duvall / Jay Alanski)
5 Light (Doriand / Peter Von Poehl)
6 Attends ou vas-t'en (Serge Gainsbourg)
7 Le fin du monde (Jacques Duvall / Joseph Racaille)
8 Dans les bras d'un enfant (Doriand / Peter Von Poehl)
9 L'âge des saisons (Doriand / Peter Von Poehl)
10 Hall de gare (Helena Noguerra / Doriand-Peter Von Poehl)
11 L'étendue des dégâts (Marie Darieussecq / Doriand-Peter Von Poehl)
12 Mon bébé (Jacques Duvall / Joseph Racaille)
   
       
  Produit par Doriand et Peter Von Poehl.    
  NB: la version digipack offre deux titres bonus:" L'objet du litige" et "Sacré coeur"    
  Photo: Helena Noguerra    
  CD Recall 8345118312