Désolé    
  Perdus corps et biens (2009)
 
 
 
   
Disques
   
Sommaire
   
Accueil
 

"Qu'est-ce que c'est dégueulasse ?" Le duo pop Désolé se pose la fameuse question de Jean Seberg, mais paradoxalement ce n'est pas tant à A bout de souffle que l'on pense, qu'à Masculin Féminin du même Godard, car comme le montre la pochette, la grande question du disque est celle, triple, du genre, du couple et du duo. Autrement dit une forme musicale (le duo Elisa Point / Fabrice Ravel Chapuis), un thème (la rencontre amoureuse) et un principe (le genre, à la différence du sexe, est une construction), pour une série de variations qui semblent à la fois raisonnées (méthodiquement explorées), ludiques (amusées, espiègles) et existentielles (à coeur ouvert). Un peu comme si Michel Foucault, Verlaine et Jeanne Moreau (circa 1962) avaient griffonné sur un carnet quelques textes à six mains, trois coeurs et trois cerveaux.
Les formes de l'amour d'abord : la séduction, la rupture, les rencontres en flash-back et en flash-forward, le désaccord, les décalages ("Désolée d'être heureuse / Alors que vous ne l'êtes pas"), les fétiches ("De toi je n'aime que les détails / Cette mèche qui gêne ton oeil qui baille")... tous ces courants des grands fonds dont Elisa Point note les oscillations mystérieuses depuis presque trente ans déjà, mais qu'elle articule génialement pour Désolé à la question du couple et du duo : un homme, une femme et l'amour dans une pièce, qu'est-ce que cela fait ? Un couple hétérosexuel amoureux, oui, pour commencer. Mais après ? Mille et une autres combinaisons jusqu'au queer, dont "Garçons", avec ses formules fulgurantes ("Non ce garçon Madame / C'est pas mon type de femme"), sa structure de chanson-liste et son rythme, est l'hymne génial et évident. Et de même : un homme, une femme et une chanson à chanter à deux, qu'est-ce que cela produit ? Un duo d'amour hétérosexuel du type "Les Gondoles à Venise", certes, mais encore ? Peut-être deux amis homosexuels, ou deux étrangers, ou un homme perdu corps et bien et une femme qui lui chuchote des conseils à l'oreille, ou un même individu à deux voix, l'une masculine, l'autre féminine... Ou encore, comme c'est le cas dans la magnifique chanson interrogative intitulée "Double espoir", deux observateurs, deux simples regards qui se portent sur un homme et une femme et se demandent en même temps si l'amour va naître ("Va-t-il rentrer avec son coeur en poche ? / Deux bras soudain autour du cou / Va-t-elle rentrer avec son coeur de poche ? / Une ombre autour du cou"), et sous quelle forme : "Elle et elle et lui / Lui et lui et elle / Lui et lui et elle et lui / Elle et elle et lui et elle"... A-t-on jamais saisi avec autant de bonheur et d'élégance les potentialités de l'amour et de ses combinaisons génériques ? A-t-on jamais fait entendre aussi clairement dans une chansons le souffle frais des "naissances latentes" ?
Désolé s'amuse à nous promener dans une forêt de possibles qui enchante et en même temps étreint le coeur, d'autant que l'orchestrateur Ravel Chapuis a su créer — dans un cadre résolument pop — une très grande variété d'ambiances musicales. Ecoutez par exemple "Le Grand événement", qui commence d'une manière assez débonnaire, comme le générique d'un feuilleton français des années 70, puis qui se transforme insensiblement, à la faveur de l'ajout d'un léger beat et du décalage des voix, en une oppressante scène de boîte de nuit, paroles, musique et ambiance sonore parvenant alors à capturer la très spécifique sensation d'espoir et de désespoir mêlés, d'absurdité fondamentale de toute chose et d'abord de sa position, qui peut s'abattre sur le noctambule à la recherche de "cette rencontre encore à faire" : "Perdu corps et biens dans cette soirée qui boîte / Je ne ressens plus rien ni désir ni amour / Alors je cherche en vain la sortie de secours". Ecoutez également "La Course des coeurs", qui reprend le motif du désaccord amoureux déjà évoqué dans "Désolé", la toute première chanson de l'album, mais sur un mode tout différent : à la tristesse insondable des trois petites notes de piano de "Désolé", comme venues d'une sorte d'au-delà des larmes, succède un twist léger qui permet à la métaphore sportive de s'épanouir, et l'on imagine Ravel Chapuis et Point à bicyclette, cheveux au vent mais inéluctablement séparés, décalés, comme les voix, celle de Point restant toujours un peu en arrière (On court chacun pour soi / La victoire est ailleurs / La course de ton coeur / Ne passe plus par mon coeur / On ne court plus ensemble"). D'ailleurs les voix jouent un rôle essentiel dans l'album : on sent bien que leur articulation a été pensée, autrement dit qu'elle est porteuse de sens, du point de vue des ambiances comme de celui du discours amoureux et queer. Mais surtout on éprouve à chaque instant leur insoupçonnable harmonie, qui constitue sans doute la signature sonore de Désolé : entre la délicatesse virile du timbre d'Elisa Point et la fragilité grave de celui de Fabrice Ravel Chapuis, entre le tropisme chuchoteur de la première et la tentation du beau chant du second, le mariage est évident, immédiat, et de cette évidence il tire le pouvoir de tout dire, y compris le divorce, la séparation et l'éloignement. Y compris le dégoût ("Dégueulasse") et l'effroi joyeux du temps qui passe ("Provisoirement", extraordinaire duo philosophique qui est d'abord un duo de voix, une incarnation vocale).
Car Perdus corps et biens foisonne — d'idées, de formules, de sons, de couleurs, de bouts de dialogues, d'images, de "petits films pour les oreilles", comme aime à le répéter Elisa Point. Le miracle est que tout cela fasse aussi, ou plutôt soit d'abord, de grandes chansons, et un grand album pop — pour les yeux, la tête et le coeur.

   
       
  Didier Dahon et Jérôme Reybaud, février 2009    
       
  1 Désolé
2 Le Grand événement
3 Garçon
4 Une vraie fausse-blonde
5 Dégueulasse
6 Provisoirement
7 La Course des coeurs
8 Ex-miss monde
9 Détails
10 La Vie me va trop vite
11 Double espoir
12 L'Amie de coeur
13 Haute voix

   
       
  Tous les textes sont écrits par Elisa Point
Musiques : Elisa et Point et Fabrice Ravel Chapuis sauf 6 : F. Ravel Chapuis
   
  Illustration : Jérôme Benjani    
  CD Volvox VOL0801