Désolé    
 
Le Zèbre de Belleville (Paris), le trente mars 2009
 
 

Avec Jérôme Perez à la guitare et Viryane Say à la basse et aux percussions

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D'abord l'étonnement et la joie presque sacrés de l'incarnation : oui, cette voix qui chuchote ses petites histoires à nos oreilles depuis plus de vingt ans, ce visage qui n'a pratiquement pas changé d'une pochette de disque à l'autre, comme une sorte de masque abstrait, cet esprit léger, cette langue inépuisable et surtout ce coeur à vif... toutes ces éléments au bord de l'immatériel, comme le vent, comme l'air que l'on respire, ont pourtant une enveloppe, forment pourtant un corps, qui avance sur la scène du Zèbre et plonge ce faisant le spectateur-amateur-amoureux d'Elisa Point dans un état d'ébahissement ému qui ne serait sans doute pas très différent si Rimbaud ou Louise Labé se présentait soudain à lui : c'est donc dans cette matière-là que la voix et les phrases s'élaborent ? Il y a donc un corps derrière le journal intime du coeur et l'intelligence des mots ?
Oui, et il est vêtu de la panoplie de toujours, celle qui apparaît dès les premières pochettes de disques, au début des années 80, à savoir la chemise blanche, la cravate, le pantalon... qui ne suffisent pas à rassurer la chanteuse semble-t-il, puisqu'elle choisit de se placer dans le prolongement du piano derrière un pupitre, au centre d'une sorte d'enceinte de protection : à sa gauche deux musiciens aux regards amicaux et détendus, à sa droite assis au piano Fabrice Ravel Chapuis, dont le corps tout entier, souple, assuré, agile, dit et inspire la confiance, et enfin devant, donc, la plaque de métal noir comme une rempart symbolique qui protège Elisa Point de cette chose bizarre qu'est le public et avec lequel elle va instaurer un rapport absolument unique, totalement neuf, complètement débarrassé des tics et des codes usuels, qui est fait d'une sorte de distance curieuse, d'intérêt enfantin, de réserve joyeuse, comme quand on observe un bel animal vaguement dangereux vous regarder de l'autre côté des barreaux de sa cage... Est-ce son peu d'expérience de la scène, sa timidité, est-ce quelque chose de plus profond lié à son "être au monde" ? Quoi qu'il en soit, on n'a pas l'impression d'assister à un concert, mais de partir de zéro vers une terre inconnue, par la grâce d'une simple présence dont la singularité est encore accentuée par le contraste qu'elle entretient avec l'autre moitié de Désolé. Car s'il est un musicien dont la présence scénique est aux antipodes de celle d'Elisa Point, c'est bien Fabrice Ravel Chapuis : parfaitement à l'aise (mais sans arrogance), virtuose (mais sans ostentation), heureux (mais sans contentement satisfait), il a acquis une maîtrise assez stupéfiante et transmet, derrière son gros instrument immobile qui le contraint à la position assise, davantage d'énergie et de présence corporelle qu'un chanteur qui aurait cinquante ans de métier, dont quarante-neuf à l'avant-scène... Cependant — et c'est là le tour de force stupéfiant de la soirée —, jamais le duo ne se figera en un couple chanteuse maladroite / musicien expérimenté : Désolé aime trop les inversions, le jeu sur l'ordre des choses (comme son récent album le montre à propos des questions de genre), ou ses deux membres sont trop complexes, pour se satisfaire d'une position arrêtée. Ainsi Elisa Point va se révéler petit à petit une sorte de "bête de scène" qui tire son assurance frondeuse de sa timidité même. Il faut la voir dans "Ex-miss monde" se pencher en avant vers le public, dans le petit espace entre le piano et le pupitre, pour comprendre le paradoxe de sa puissance, laquelle, avec l'aide de son duettiste et des deux autres musiciens, porte la chanson, et en particulier son refrain, vers des sommets d'intensité. Il faut l'observer marquer le rythme de "Double espoir" de tout son corps, avec un très léger décalage qui donne à la chanson son envol merveilleux ("Elle et elle et lui / Lui et lui et elle...")... Ou encore la regarder risquer la chute dans de minuscules saynètes bricolées qui se tiennent en équilibre entre ridicule et poésie, comme lorsqu'elle interrompt le concert pour servir un whisky déraisonnable au guitariste, ou lorsque, pendant "Le Prince", elle éclaire ses compagnons (et parfois le public) avec une petite lampe de poche qui, dans la nuit soudaine du Zèbre, fait magnifiquement vibrer une chanson qui était pourtant de loin la moins belle de l'album. Ou enfin se lancer avec Ravel Chapuis dans une longue énumération patronymique jubilatoire à la fin de "Vraie-fausse blonde", qui devient alors une manière de diaporama comique où se croisent Delphine Seyrig, Claude François et Michou... On retrouve le même amour des noms et des listes dans "Limousine party", une ancienne chanson d'Elisa Point extraite de son album La Panoplie des heures heureuses (musique de Ravel Chapuis), qui s'est parfaitement intégrée à la "conduite Désolée". D'autres chansons ont été adjointes également au répertoire de l'album, ce qui nous dédommagea de la légère déception de ne pas avoir entendu Désolé interpréter "Pas la peine", le single Point / Ravel Chapuis de 2000, ni "Monsieur Williams", que la présence de Jean Guidoni dans la salle pouvait laisser espérer (car c'est avec lui que le groupe avait donné pour la radio une version magnifique de la chanson de Caussimon et Ferré) : un titre inédit de Désolé, une chanson extraite de l'album d'Elisa Point et Ed Rolll Un petit siècle d'heures contre le coeur ("Love sad song") et trois autres extraites du très récent album d'Elisa Point, Ed Rolll et Frédéric d'Oberland (Dernière adresse parisienne), "Scène de crime", anecdotique car tronqué, mais surtout les sublimes "A personne" et "Libre", qui sont du pur Elisa Point (petits matins, guitare acoustique, basse obstinée) mais que le duo Désolé sut s'approprier par le jeu de la tension, qui est peut-être, et finalement, son trait le plus spécifique : tension entre deux types de présence scénique, deux personnages, deux musiciens, deux voix, deux caractères... entre un Ravel Chapuis professionnel qui remercie à la fin du concert tel ou tel et une Elisa Point ingénue qui lance "C'est qui, celui-là ?" — comme un petit grain de sable qui jamais n'enraye la machine mais, paradoxalement, la fait avancer, et même décoller, par la grâce de l'improbable et de l'évident réunis. Nous savions déjà, grâce au disque, que Désolé était "la révélation pop 2009" (pour parler comme les magazines (ou faut-il dire les "news culturels" ?)). Nous savons maintenant, grâce au Zèbre, que c'est le duo le plus électrique depuis... Ike & Tina Turner (nous n'avons rien trouvé de mieux, justement parce que Désolé n'a pas de modèle).

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, avril 2009