Lio    
  Des fleurs pour un caméléon (1991)
 
 
 
   
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"En un mouvement gracieux une fille se déhanche / Je mets moins d’élégance à tuer mes nuits blanches." C’est par cette profession de foi des moins catholiques que s’ouvre Des fleurs pour un caméléon, censé relancer une machine à tubes que l'échec public de Can can (1988) semble avoir détraquée (malgré un succès critique certain). Malheureusement, loin de permettre à Lio de renouer avec le succès commercial de Pop model et de ses singles, Des fleurs pour un caméléon se révèlera la première étape d'un divorce d'avec l'industrie du disque dont la débâcle de Wandatta (l'album suivant, refusé par Polydor) sera l'acte final. Mais en écoutant Des fleurs… de plus près, on se dit que c’est à n’y rien comprendre.
 
Retour en 1991 donc… Lio demande à Daho de produire l’album. Etienne, qui est un immense fan, a déjà collaboré avec elle pour "Week-end à Rome" et rêve de produire un nouvel Amour toujours, qu’il considère comme l'un des meilleurs albums de pop française. Lio, en tournage au moment de la préparation de l’album, lui laisse les coudées franches, voire l’abandonne un peu, ce qu’elle semble d'ailleurs regretter aujourd’hui. Au moins il peut s’entourer de son équipe de l’époque: Xavier "Tox" Geronimi, Jérôme Soligny (journaliste et surtout futur compositeur de "La baie", la plus belle chanson de Daho), Marcel Aubé aka Mars, David Munday ("Des heures hindoues")… Bref ceux qui ont fait de Pour nos vies martiennes un immense succès - sans oublier l’indétrônable Jacques Duvall qui encore une fois fait des merveilles.
 
Bien que l’ensemble soit light comme l’air, ce sont, comme toujours, les ballades qui s’imposent comme autant de trésors, à commencer par "L’autre joue", magnifique variation sur le modèle stendhalien de l’amour: "En amour, on dit que des deux / Il y en a un qui souffre et l’autre joue / Si pour toi je ne suis qu’un jeu / Peu importe je tends l’autre joue." On peut y voir aussi un bon résumé de la carrière de Lio… Quoi qu'il en soit, la chanson qui lui colle le mieux à la peau ne pouvait qu'être écrite par Duvall – et recevoir les honneurs d'une sortie en single, laquelle rendra plus évidente encore la beauté du titre: photographie de la pochette par Mondino, clip de Jeunet et surtout remix de Mark "Spike" Stent et de Guy Sigsworth, futurs collaborateurs de Madonna, qui font de "L'autre joue" l'une des très rares véritables réussites de "chanson française trip hop".
"Le seul cœur que je brise", le deuxième morceau de bravoure de l’album, est la version française écrite par Duvall de "Bright blue night" qui faisait partie du répertoire de la tournée Pour nos vies martiennes de Daho. Même orchestration, même ambiance et surtout texte sublime, comme une nouvelle confession de Lio sur son métier: "Bien sûr je sais tout l’monde rit des chanteurs de variétés / Mais j’les envie de parler de l’éternité."
Les deux autres ballades ne sont pas tout à fait du même niveau. D'abord "Chanson pour caméléon", dont la tonalité sied mieux à la voix de Daho (sa version est l'une des chansons inédites du "long box" Dans la peau de Daho) – sans compter qu'il est un peu étrange d’entendre Lio parler d’elle à la troisième personne: "Vanda rit jaune / Vanda crie / Vanda qui pour toi seul rougit"… Ensuite "Les voyages immobiles", qui semble bâclée (ou bien Daho avait-il déjà l’idée de la chanter lui-même sur son Paris ailleurs enregistré peu après ?). La chanson est clairement sous-produite et passe inaperçue dans cette version quasi piano-bar, bien inférieure à celle de Daho.
 
Le versant pop (cinq titres) n'est pas moins délectable que le versant ballade et s'y articule parfaitement, créant un équilibre qui n'a jamais été égalé par aucun autre album de Lio. Textes malins et joyeux, pop précise, énergique et dansante, dont le meilleur exemple est sans doute "Qui m'aime me suive", un joyau méconnu qui parvient à renouveler le genre typique de la chanson pop-Vanda-échevelée (de "J'obtiens toujours ce que je veux" à "Vivement que je sois une petite vieille" en passant par "Fallait pas commencer"…), grâce au son assez nouveau (pour l'époque, mais aussi pour Lio, qui sortait d'un Can can plutôt baroque en terme d'arrangements et de production) que Daho était en train de mettre au point au début des années 90 (cf "Saudade"), et qui habille parfaitement de ses guitares les couplets de Pascal Mounet: "Hé toi mon auto stoppeur, monte si tu n'as pas peur / De franchir les frontières, les nuages de poussière / Dans ce transport des sens, qui parle de romance ? / Et qui parle de vice, au diable l'avarice".
 
Alors pourquoi diable cet album n’a-t-il pas marché ? A cause de la maison de disques qui n’y croyait pas ? D'une pochette un peu en deçà des standards de Lio en la matière ? De Daho, qui n’a pas assumé la production de l’album jusqu’au bout ? A cause d'une Lio peu présente en amont ? Ou du choix malheureux du premier single, "The girl from Ipanema", peu représentatif de l'album, surproduit et surtout sorti bien avant le retour en grâce de la bossa nova (ah si seulement Nouvelle Vague était passé par là avant…) ? Et pourtant, malgré des choix artistiques discutables (ce beat dance entre fête foraine et Pet Shop Boys), cette version reste, quinze ans plus tard, une sucrerie dont on a du mal à se passer. L’introduction en portugais par Daho, Lio exotique en anglais… mmm… "That swings so cool and sways so gently"…
 
Les trois premiers albums de Lio sont des chefs d'œuvre intouchables; Pop model a pour lui la caution d'un succès populaire véritable; Can can et Wandatta la protection du statut d'oeuvre maudite ou incomprise… Que reste-t-il à Des fleurs pour un caméléon, l'album Daho de Lio ? Un équilibre pop parfait. Et les yeux pour pleurer en écoutant "L'autre joue" (1).

 
 
(1) D'autant que la toute récente réédition effectuée par Ze Records est, comme toujours, très soignée, et ajoute en bonus les versions single de la chanson de Duvall et Soligny.

   
       
  Gérald Alary, juillet 2006    
       
  1 Je me tords (Jacques Duvall/Jérôme Soligny) 3'45
2 C'est ma chance (Etienne Daho/Nick Noth) 4'07
3 L'autre joue ( Jacques Duvall/Jérôme Soligny) 5'09
4 Qui m'aime me suive (Pascal Mounet-Lynn Byrd/Nicholas West) 3'55
5 Chanson pour un caméléon (Etienne Daho/Alain Whyte) 3'03
6 The girl from Ipanema (Vinicius de Moraes-Antonio Carlos Jobim/Norman Gimbel) 6'07
7 Le seul coeur que je brise (Jacques Duvall/Laurie Mayer)4'29
8 L'amour est lent (Benjamin Minimum/Jérôme Soligny) 2'57
9 Les voyages immobiles (Etienne Daho/Helen Turner) 3'14
10 L'autre joue6'20 l'autre Mix Long version
11 The girl from Ipanema 6'20 Gota Remix
12 The girl from Ipanema 4'23 Radio Mix
13 L'autre joue 4'38 Single Alternative Mix
14 The girl From Ipanema 4'10 Dub Mix
   
       
  Produit par Etienne Daho    
  Photo: Frédérique Veysset    
  CD Polydor 847 703-2 (1991)    
  CD Ze Records Zerec.CD21 (réédition 2005)    
  NB: la réédition Ze records de 2005 ajoute à l'album original l'intégralité du CD-single de "The girl from Ipanema" (Radio mix, Gota's mix et Dub mix, Polydor 879 283-2) ainsi que deux des trois versions du CD-single de "L'autre joue" (Polydor 867 199-2): la version courte (4'39) renomée "Single alternative mix" et "L'autre mix" (6'22), renomé "L'autre mix long version"; c'est le "Heaven mix" (6'20), en fait une version dub de "L'autre mix", qui n'est pas repris.