Delphine Volange    
 
Le Sentier des Halles (Paris), le dix-sept juin 2009
 
 


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Quel plaisir et quelle émotion de découvrir une jeune chanteuse qui ne sombre pas dans les clichés de son époque, tant dans sa tenue, son chant, son langage que dans ses chansons... et qui répond presque méthodiquement à chacune de nos attentes secrètes et essentielles : bien porter la robe de mousseline et le collier de perles, changer souvent de tenue (trois fois en une petite heure), et maîtriser la langue française. Cette dernière compétence est d'ailleurs particulièrement sollicitée, puisque Delphine Volange a choisi de présenter ses sept chansons originales et ses quatre reprises dans une sorte de mise en abyme distanciée et comique où le jeu, la mise en scène et le texte occupent autant de place que les chansons proprement dites. Ce n'est donc pas Delphine Volange elle-même qui présente au public du Sentier des Halles ses toutes premières oeuvres, mais un personnage de jeune première de bonne famille qui, mi-candide, mi-roublarde, raconte longuement sa vie de débutante entre les chansons. Elle fait d'ailleurs preuve d'un bel humour dans cet exercice, qui produit un contraste saisissant avec certaines chansons graves, dont l'intensité est par là-même renforcée. A ce titre le premier morceau, le fameux "Dommage que tu sois mort" de Brigitte Fontaine, chanté après l'entrée et la longue auto-présentation, sur le ton d'une jolie jeune femme élégante et légèrement éméchée qui se lance dans le "showbiz", est frappant : la rupture de ton est brutale, le personnage de la Parisienne naïve et fofolle disparaît pour laisser place à une tristesse simple et élégante, bien que la voix de la chanteuse ne soit pas tout à fait chauffée. Parfois à l'inverse le passage du jeu à la chanson se fait en douceur, dans l'évidence, comme pour "J'ai encore filé mes bas", jolie chanson sur un détail essentiel, qui colle bien au personnage Volange.
Cependant petit à petit, on en vient à regretter tout ce théâtre qui, si amusant, si fin soit-il, étouffe un peu les chansons et la chanteuse elle-même, qui pourtant n'a certes pas besoin de se cacher derrière un quelconque personnage, tant il est vrai qu'elle a tout pour être une grande chanteuse pop : la présence, indubitable ; l'humour et la distance naturels, qui ne nécessitent ni scénarisation ni second degré ; les gestes, à la fois précis et gracieux, qui en disent plus long que toute mise en scène, comme le prouve par exemple "Trans Europ Express" de Marie-Paule Belle, que Delphine Volange chante assise dans un fauteuil en ondulant son corps pour suggérer le mouvement d'un train qui ne sera pourtant jamais pris ; enfin la voix, d'une beauté adjanienne étourdissante, avec ces passages vers les aigus légèrement tremblés, dangereux, coupants... qui furent une révélation un beau matin de 1984, lorsque l'on mit l'album d'Adjani sur la platine... Delphine Volange n'hésite pas d'ailleurs à en reprendre un titre, au risque parfaitement assumé de sombrer dans le trop évident et l'imitation — mais son "Mal intérieur" tout au contraire touche : si proche d'Adjani que le trouble devient jouissance.
Et les chansons, outre les impeccables reprises (les trois déjà citées, ainsi que "Wonder Woman") ? Peut-être est-ce d'elles que Delphine Volange doutait un peu, en les dissimulant derrière son personnage et sa mise en scène ? Elle aurait eu tort, car si l'on excepte les lourdeurs de "Baba au rhum", autre chanson sur l'accessoire essentiel (de la pâtisserie à une réflexion sur le Temps...), et surtout de "La Rumeur du monde" (heureusement, beau geste sophie-ellis-bextorien des poings sur les oreilles pendant le long pont musical), elles sont (paroles et musiques) plaisantes, voire bien davantage, des "Bijoux de famille" (sur leur transmission, de mères en filles, mais aussi et surtout de pères en fils...), à une chanson sur la Vanité des Vanités (autrement dit la mort de Paris Hilton...), jusqu'au chef-d'oeuvre de la soirée, chanté en tout dernier, intitulé "Sirènes" et signé Delphine Volange et Bertrand Belin.
C'est dans cette chanson, d'ores et déjà l'une des plus belles de l'année, que la jeune femme exprime le mieux son talent et ce qui la rend absolument unique dans le paysage de la pop française contemporaine. C'est pour cette chanson (et la robe de mousseline, bien sûr) que nous la suivrons jusqu'au premier concert complet, sans filet, sans second degré, sans personnage, sans théâtre — ou plutôt avec tous ces ingrédients infusés dans les chansons elles-mêmes.

   
 

   
 

Didier Dahon, juin 2009