De l'esprit de sérieux    
   
Points de vue
  Par Florence Chapiro
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  Octobre 2006
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Il règne aujourd’hui sur la chanson française un esprit de sérieux assourdissant. Un attentat ? Qu’à cela ne tienne, Renaud et Axelle Red chantent pour défendre l’humanité noyée sous les décombres de la guerre, car la paix, c’est sérieux. Un heureux événement ? Pascal Obispo vocalise : "Tu es mon millésime, ma plus belle année", puis son ami Johnny révèle les joies d’être père: de la paternité, qu’on se le dise, on ne plaisantera pas. En leur temps ce furent les directives pontifiantes d’un Michel Berger appelant aux révoltes grondantes : "Résiste / Prouve que tu existes / Refuse ce monde égoïste"… Ces injonctions, ces assertions, on pourrait croire qu’elles viennent de jeunes adolescents en mal de reconnaissance, que l’âge excuse mille fois, croyant qu’il faut être sérieux pour être accepté et entendu, pour établir la vérité sur les choses de ce monde. Mais ni Mickey 3D, non plus que Zazie, Diam’s, Cali, Raphaël ou Obispo ne sauraient être tenus pour ces jeunes gens jouant au perroquet parental, pédants à force d’ignorance, sans pudeur ou conscience de leur banalité répétitive. Contre le Mal, ils choisissent le Sérieux. Fort de leurs références, ils prétendent, comme Johnny Hallyday, dire "[Leur] Vérité" – la Vérité: "Puise au fond de toi / Dans cette force que tu as / C’est bien la vérité le Dharma" (Nâdiya). Les Sérieux Ridicules imposent une poétique de la littérarité qui ne saurait souffrir le moindre écart: adieu figures, métaphores, doubles ententes comme doubles jeux, dialectique et ironie…
Saviez-vous que l’ancienne bourgeoisie vociférant contre la chanson d’un Verlaine, le non-conformisme d’un Rimbaud, les mondains arc-boutés sur leur sérieux, les femmes à principes et les hommes à dogme ont gagné ? La chanson, ou tout art qui prétendait détrôner le sérieux institutionnel, la chanson comme air pur et nouveau, qui refusait le vérace pour interroger par le détour, ont rendu l’âme. Nos chanteurs contemporains jouent le plus souvent la partition encore plus littéralement que l’académisme ne le recommandait, si bien qu'ils parviennent, du moins les plus sincères d'entre eux, à détrôner nos anciens parangons de sériosité: Jean-Jacques Goldman et Patrick Bruel, plus sérieux qu'un pape évoquant la Famille, un imam le respect dû "au Prophète", un Homais la Science, une grande dame du Français les mânes de Corneille, un homme politique la "nécessité de réformer la France"… La chanson déclame, mais elle déclame de travers, avec un sérieux affecté, ignorant du code dont il procède, et cela, contre sa nature propre. Au lieu d’exister tout simplement, la chanson a décidé de se défendre, de se targuer d’une légitimité politique et sociale, d’un verbe sûr de soi, et elle constitue aujourd’hui notre miroir idéologique le plus fidèle.
Bien sûr on adule les "chanteurs à voix", ils font tout de même plus sérieux que les dilettantes qui se contentent de chantonner. Ce sont eux les vrais professionnels, les "techniciens" certifiés du métier, quand bien même ils auraient l’air bêtement de parodier un mauvais ténor. Mais, malheureusement, Céline Dion, Patrick Fiori (qui baptise un de ses disques d’une chanson dont le titre est plus qu’évocateur : Si on chantait plus fort…) ou Lara Fabian ne donnent pas dans le pastiche de genre. Au contraire, ils construisent, ils oeuvrent, ils travaillent, chanson après chanson, à garantir la légitimité de leur Art. Tout dès lors devient sentencieux, prétentieux, mimé sans distance. "Mais toutes les peines / Toutes les haines / D’où qu’elles viennent / A quoi servent-elles ?" se demande Patrick Fiori. Bonne question qui nous sensibilise aux problèmes du temps autant que celles de Nâdiya dans "Notre planète" : "Quels lendemains pour cette planète ? / Cette planète que l’on doit aimer / Dans sa quête pour la richesse / L’homme exploite et tue les espèces / La pollution progresse". Qu’on regarde par ailleurs une seconde un vidéo clip de rap pour avoir l’image avec le son, et l’on aura tout compris. Si l’on me refuse la reconnaissance sociale, alors j’emprunterai les chemins les plus sanctifiés, caricaturaux, vulgaires. Je me grimerai à votre image déformée, ou du moins à ce que j’en aperçois de ma maison, de ma vie de couple, de ma vie de star. Tous animés par ce grotesque esprit de sérieux que désavouaient les philosophes, de Socrate à Pascal, en passant par La Rochefoucauld ou La Bruyère
Alors rappelons-nous par exemple "Le bricoleur" de Metehen et Brassens, chanté par Patachou, où l’absence de sérieux ouvre l’écoute au double sens et à l’humour. Ou encore les mises en scènes des chansons de Michel Legrand, entonnées par une Cléo au mille miroirs. Le masque, la voix comme ce qui est hors de moi, ce qui me dépasse, qui ne saurait fixer une vérité, deviennent justement l’ouverture à une distance à soi et au monde. La chanson avait le don de ne pas croire au sérieux, de proposer un regard carnavalesque, à l’envers, où le conformiste, le fat se retrouvaient coiffés du bonnet ridicule. C’était l’œil neuf de Candide contre le dogmatisme d’un Pangloss. La chanson, c’était justement ne plus pouvoir jouer l’air sérieux sans ridicule. Alors, il était impossible de se prendre au sérieux sans être immédiatement réduit à la caricature, la vocifération raillée gentiment. Est-il encore un lieu où l’on puisse rire des hommes en les grandissant ? Si l’aire du jeu devient espace du sérieux, si l’anticléricalisme traditionnel d’un Brassens, l’antidogmatisme de la chanson se muent en apologie puérile de la religion (comme chez Nâdiya, dans la chanson "El Hamdoulilah" : "Laissez-moi vous éclairer / Cette lumière ne meurt jamais / Tous ces yeux, toutes ces mains levées au Ciel / A t’implorer"), où irons-nous sentir "la menthe et le thym", et brûler nos lèvres aux souffles enchanteurs de la sensualité ?
Trissotins en tous genres méconnaissant le scepticisme, combattant l’innocence et le doute, qu'ils jugent puérils ou néfastes à la vérité dogmatique dont ils se réclament pour légitimer leurs chants, nos interprètes ont perdu toute candeur. Or la candeur était une des passions fondamentales sur laquelle pouvait s’appuyer le jeu de l’interprète : la jeune première qui, l’air de rien, vous chante une chanson grivoise, le garçon cocu qui chante ses cornes sans les voir, le roi dont la voix haut perché laisse poindre la nudité. Candide Patachou, naïve France Gall, rieuse Jeanne Moreau, benêt Bourvil, joueuse Cora Vaucaire, fragile Barbara, évanescente Judith Magre, où êtes-vous mes Filles, mes Reines ?