Le monde aplati de Vincent Delerm    
   
Points de vue
  Par Florence Chapiro et Jérôme Reybaud
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  Mai 2004
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Sur son premier album, Vincent Delerm fait figurer un titre très court en guise de manifeste: la Chanson s’appuie pour lui sur l’art de "mettre les gens dans des cases", parce que ce processus entraîne l’accession à une vérité des êtres, lesquels se définissent finalement plutôt bien par ce qui serait leur caricature. En effet, la caricature a ses règles et démarches propres, et peut, affichant elle-même la grossièreté de ses lignes, sinon toucher au Vrai, du moins faire mouche et toucher juste. Cependant le texte est ponctué par la réplique d’une jeune fille à la voix désagréable et stéréotypée, volontairement relâchée: "trop naze" (de mettre les gens dans des cases). On croit alors que Delerm donne la parole à l’autre, mais c’est en fait pour mieux la reprendre lui-même: pas de dialogue véritable donc, seulement un monologue soutenu par une phrase mélodique dont la vulgarité provoque l’immédiate empathie de l’auditeur pour la thèse de Delerm. Et c’est précisément cette "immédiate empathie", imposée par un tour roublard, qui révulse: on est piégé par celui qui a trop raison de trouver trop nazes ceux qui n’aiment pas les cases… Ce n’est donc pas tant d’abord le parti pris de la caricature qui gêne, que le procédé utilisé pour le défendre, plaçant d’autorité l’auditeur dans la glue des rieurs, avec ceux qui se rengorgent d’être dans le vrai: trop cool, les cases.
Et en effet: il y a ceux qui aiment Shakespeare et ceux qui ne l’aiment pas, ceux qui quittent et ceux qui sont quittés, ceux qui jouent au golf et ceux qui font la vaisselle, ceux qui lisent Télérama et ceux qui aiment boire un thé avec une jolie fille etc. Il y a des cases, mais surtout des cases incompatibles, sans connexion, inarticulables les unes aux autres, et c’est là la deuxième objection (de fond, celle-là): que fait Delerm des degrés, des espaces intermédiaires, interstitiels, connectifs, échelonnés, qui existent entre ces cases ? Il y a mille façons d’aimer Shakespeare, et les degrés d’adhésion, de compréhension, de sincérité, de jeu, ne sont pas même effleurés…Or le décalage, l’impossibilité de classer en un mot, sans discussion ni interrogation, n’est-ce pas justement ce que l’art (y compris l’un des plus populaires) a pour tâche d’explorer ? Si la chanson ne cherche pas à donner du relief, de la densité au réel, si elle ne tente pas de transmettre l’intuition fugace mais saisissable que l’on peut, un instant, se décaler, penser autrement que ce que l’on pense, alors elle ne vaut pas mieux qu’une conversation de comptoir. Delerm, voulant toucher toutes les cases sans les comprendre (c’est-à-dire les faire tenir ensemble, les relier), parle à tous de tous mais ne dit rien à personne.
Et le monde soudain devient merveilleusement simple: toutes les jeunes femmes lisent les suppléments minceur des magazines féminins (dont l’archétype est ici Cosmopolitan), tous les parents authentiques et prolétaires offrent des restes de blanquette… Et celui qui décrit ce monde parle d’or, précisément parce qu’il dit simple: je vous touche parce que c’est simple, vrai, parce que c’est vous, parce que le "chandelier blanc Ikea", "regarder Thalassa", "les miettes de Savane", "le jambon-purée", ça vous parle, ça doit vous parler, comme la joie d’un barbecue en famille dans un film hollywoodien, comme la sagesse d’un vieil homme chenu dans un film de Jean Becker, ou comme la complicité tendre et universellement vérifiée d’une mère et de sa fille dans une publicité pour une lessive… Car la "pensée" de Delerm a les mêmes fondements que le cinéma le plus figé et la publicité la plus asphyxiante, sauf que ses chansons ne s’adressent pas à la ménagère de moins de cinquante ans, ni à l’adolescent, mais au lecteur des Inrockuptibles. La cible change. Pas la réduction de la parole (on n’ose dire de l’art) à la naturalisation des êtres et à l’aplatissement du monde.
L’ultime renversement des textes de Vincent Delerm achève de prouver la profonde sympathie qui lie Delerm aux pires scénaristes de l’industrie de la déréalisation: l’appel final à la tolérance, car quand on aime, on ferme les yeux sur la médiocrité, le conformisme des snobs qui font semblant d’aimer Beckett… Tout le monde a ses petites mesquineries, non ? C’est le clou du spectacle: au-delà de la simplicité plastique de la caricature, le simplisme de la pensée - ou plutôt la morale exangue du Loft ("Même si on s’aime pas beaucoup, même si on a pas d’affinités, on est tous pareils"). Face au réel dégradé, on ne se ressaisit pas, on capitule, au nom de l’humain, traîné dans la boue des poncifs, des raccourcis, des amalgames fâcheux entre le snobisme et la rigueur, le petit-bonheur-tout-simple et la niaiserie.
En mémoire des quelques chansons qui ont un jour subitement et pour deux ou trois minutes, enchanté le monde, en en révélant la profondeur et la beauté, il faut refuser le système (évidemment désenchanté) de Delerm où les vérités sont si vraies, dépourvues à tel point de distance et de relief, qu’elles finissent par n’être plus qu’étiquettes, marchandises: l’argent ne fait pas le bonheur, Deauville, c’est pas une carte postale, les amis, ça change et on se perd de vue avec les années, on va voir Shakespeare parce que c’est Shakespeare etc Choses dites un jour de fatigue, de bêtise, syntagmes figés, petits néants répétés… Le silence ferait aussi bien l’affaire - bien mieux en fait, car lui n’étouffe pas.