Annick Cisaruk    
 
Chante Barbara
 
  Espace Kiron (Paris), du 16 au 18 février 2006
Récitals
  Avec David Venitucci
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Quelques amis, un récital Barbara d'Annick Cisaruk, un souper dans un restaurant ensuite: vous vous apprêtez à passer une soirée agréable, peut-être même davantage, si chacun joue bien son rôle. Certes vous savez qu'Annick Cisaruk ne se chauffe pas de ce bois-là, qu'elle fait de l'art de l'interprétation bien autre chose qu'un exercice ou un simple divertissement: depuis que vous l'avez entendue chanter "Il n'aurait fallu" d'Aragon/Ferré, vous connaissez le "poids d'existence" qu'elle peut donner à certaines chansons, vous savez son art de les rendre véritablement cruciales. Mais vous ne placez pas Barbara particulièrement haut, à cause d'un certain aigle noir qui a trop volé peut-être, à cause de votre paresse aussi, qui vous donne l'impression que ses textes, mais surtout ses musiques, sont toujours un peu les mêmes, bien faits, bien troussés, réussis le plus souvent, touchants parfois, ou malicieux, tenant en tout cas parfaitement leur rang dans l'histoire de la chanson française, mais... mais remplis de formules, de syntagmes figés, de facilités (encore une fois du point de vue du texte comme de la musique) qui les rendent plus d'une fois prévisibles et surtout qui empêchent qu'on s'y engage tout à fait, au-delà du hochement de tête convenu: "Oui, oui, c'est très bien..."
Et puis lorsque les lumières se rallument dans la petite salle de l'Espace Kiron, vous n'avez qu'un désir: rentrer vous allonger sans parler à personne, tant vous avez l'impression d'être vidé, lessivé, comme après une longue journée de marche doublée d'un "accident émotif" grave... Ou comme après avoir vu sur scène le matricide de Médée ou le patricide d'Oedipe, selon l'antique mécanisme de la catharsis, qu'une voix et un accordéon seuls auront réussi à enclencher (et Barbara n'est certes pas Euripide...).
D'abord, c'est la virtuosité vocale qui subjugue: Annick Cisaruk semble pouvoir faire ce qu'elle veut de son instrument, qui se plie tout entier à l'expression, sans question, sans appréhension, sans tension, du chuchotement véritable (c'est-à-dire proche du silence, mais encore timbré) au chant déployé, toutes voiles dehors mais parfaitement tenu ("Les hautes mers"). Ensuite (et dans le même temps, c'est justement là le tour de force), l'art de déclamer d'Annick Cisaruk vous oblige à écouter vraiment, et comme pour la première fois, ces textes râbachés ("Göttingen") ou méconnus, que, chantés par d'autres, l'on n'écoutait que d'une oreille, entre déférence et indifférence. Les arrangements de David Venitucci, sans jamais casser gratuitement la petite musique propre à Barbara, cherchent néanmoins à en éviter les formules les plus éculées, à éliminer le vernis de la facilité et de l'habitude pour obliger l'interprète comme l'auditeur à tendre une oreille neuve - et à ce titre ces arrangements ne contribuent pas peu à la redécouverte de textes auxquels Annick Cisaruk donne une épaisseur simplement inimaginable. Mimosas, dahlias ou bitume parisien, tout est là, sous nos yeux, tout un monde, ou plutôt le poids même du monde, le Réel après lequel courent tant de poètes, que l'on peut enfin toucher, "du bout des lèvres / Du bout du coeur", presque accessible sur la scène absolument vide. Les mots irrigués, et le monde présent, sans rien d'autre. Aucun clin d'oeil, aucune familiarité. Pas un mot entre les chansons qui se succèdent inexorablement, les quelques titres plus légers permettant seulement de reprendre sa respiration avant une nouvelle plongée dans l'apnée des affects.
Qui d'autre a le courage d'aller aussi directement au coeur (des sentiments, du métier de chanteuse etc) ? Qui d'autre ose narguer le divertissement obligatoire, la pseudo-légèreté recuite ? Quels autres interprètes (puisqu'il s'agit bien d'un duo) sont capables d'un tel ébranlement ?

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, février 2006