Annick Cisaruk    
 
Parce que
 
  Les Etoiles (Paris), du 17 au 19 octobre 2005
Récitals
  Avec David Venitucci
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Marie-Josée Vilar
 
  Un fervent vagabondage    
  Théâtre Essaïon (Paris), 24 octobre 2005    
  Avec Eddy Schaff, Michel Ghuzel et Pascal Lasnier    
 
 
 

Trois soirs durant, les 17, 18 et 19 octobre 2005, Annick Cisaruk était sur la scène du cabaret Les Etoiles pour interpréter Barbara: allait-elle renouveler le miracle de ses récitals Ferré/Aragon/Vian ? L'adéquation entre l'interpète et le répertoire serait-elle aussi grande ? Une semaine plus tard, Marie- Josée Vilar chantait elle aussi la "longue dame brune" pour une série de concerts encore plus intrigants donnés au théâtre Essaïon: comment celle qui compose des mélodies si intrinsèquement liées à des mots que seule sa voix semble pouvoir porter, allait-elle s'en sortir avec l'écriture d'une autre ? Celle qui nous enchante presque chaque année avec ses propres chansons sur telle ou telle petite scène parisienne, saurait-elle se faire interprète, qui plus est de l'univers si caractéristique de Barbara ?
Well… si la première réussit le pari difficile d'innover en des parages si fréquentés, la seconde ne dépassa pas le stade du déchiffrage scolaire, ne proposant qu'une sorte de "carte postale Barbara", ou de florilège bâclé et rassurant. Car le "Fervent vagabondage" annoncé par le sous-titre du récital s'avéra plus un déplacement autoroutier qu'un cheminement dans un sous-bois: nous n'avons eu qu'une enfilade de "tubes" (pas "l'aigle noir" quand même), et quant à la ferveur… Si nous ne mettons pas en doute le désir de Marie-Josée Vilar et même son plaisir à rendre un hommage sincère à Barbara, rien n'en transparaissait du côté de la scène: ne déplaçant qu'un pied, un pas en avant, un pas en arrière, Marie-Josée Vilar ne parvint pas apporter autre chose qu'une sorte d'ennui à ces chansons archi-rebattues. Sans compter le niveau sonore du récital, si haut qu'il obligea certains à se boucher les oreilles (ces fameuses petites salles parisiennes que l'on loue souvent pour leur courage et leur indépendance, sont-elles obligées d'utiliser la même stratégie de l'assourdissement que tel "multiplexe" ou telle chaîne de télévision ? Ou leur personnel n'a-t-il déjà plus d'oreille ?).
Si Annick Cisaruk ne put de son côté complètement ignorer certaines chansons connues, la plupart étaient plus confidentielles, et son spectacle, tout en lui rendant un hommage, permettait de redécouvrir Barbara, dans une ambiance et face à un public très différents de ceux du théâtre Essaïon: plutôt que les fidèles de Barbara venus écouter religieusement les chansons de leur idole (et ici le terme de ferveur prend tout sens), la célèbre et décrépite salle du dixième arrondissement accueillit, dans une atmosphère de cabaret (bar, tables et fumée de cigarette de rigueur, bientôt proscrite par la chanteuse elle-même), des amateurs de l'interprète, prêts à découvrir ce que la chanteuse leur proposait de nouveau. Et en fait de nouveauté, ils furent servis: dans un dépaysement total, Annick Cisaruk prit largement ses distances avec l'image commune de Barbara la "femme-piano" en choisissant un accompagnement à l'accordéon et, qui plus est, en confiant l'arrangement des chansons à un musicien aussi orginal et aussi peu dévôt que David Venitucci. Une idée simple mais parfaite, à laquelle personne pourtant n'avait songé, et qui donna une grande liberté à une interprète dont la voix, véritable joyaux, se fit tour à tour chuchotement ou emportement sans qu'on ne sente jamais le passage de l'un à l'autre registre.
Marie-Josée Vilar, elle, préféra le piano d' Eddie Schaff et, malgré la virtuosité du pianiste, l'ombre lourde de l'aigle noir pesa sur la chanteuse. La frilosité de l'entreprise, son respect un peu scolaire, limitèrent étroitement la création… Heureusement que Marie-Josée Vilar choisit après l'entracte de revenir avec ses propres compositions: celle qui sait écrire des chansons à sa mesure et inventer un univers absolument unique, n'est pas forcémént celle qui sait le mieux choisir quand il s'agit de pure interprétation.
Parfois les hasards du calendrier sont assassins, ils permettent de rendre éclatante une vérité cachée: loin d'être un legs toujours disponible et rassurant, un de ces piliers faciles de la chanson française, les chansons de Barbara sont, peut-être à cause de leur fragilité et de leurs faiblesses mêmes, un piège redoutable.

   
 

   
 

Didier Dahon, décembre 2005