Christophe    
  Aimer ce que nous sommes (2008)
 
 
 
   
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Ce disque est un naufrage. Christophe s'est noyé dans la minuscule flaque de la complaisance. Il s'est perdu dans son reflet, celui-là même que lui tendent flatteurs et idolâtres depuis plus d'une dizaine d'années, et c'est aussi à eux que l'on reprochera un échec si cuisant, et si triste, surtout après la réussite du précédent album, Comme si la terre penchait.
Première facilité, et premier signe de l'égarement post-moderne : l'abandon du format de la chanson au profit de celui de l'instrumental avec texte parlé, qui concerne presque tous les titres d'un album à la fois exsangue et rempli des pires clichés de la musique d'ambiance : bruits, voix distordue, notes de piano éparses (pour le Grand Genre), ou de guitare (pour le Rock), ou de trompette (pour le Jazz), effets d'écho, nappes de synthétiseurs "planants"... rien ne nous est épargné, pas même le grésillement d'un vinyle. Parfois une sorte de refrain chanté se greffe sur la chose, et le morceau devient complètement indigeste, comme le "Wo wo wo wo" d'ouverture (récitation outrée d'Isabelle Adjani sur fond de synthétiseurs 80's et de programmations 90's...) ou "It Must be a sign", qui, après un prélude en lambeaux (récitants : Denise Colomb (1) et Christophe), se développe en une sorte de ronde avec choeur d'enfants (?), elle aussi particulièrement datée - et lourde. Car le paradoxe tragique de cette musique, c'est que, loin du fier minimalisme ou de la joyeuse profusion, elle est en même temps vacuité et trop-plein, néant et prolifération, comme le montre "Odore di femina", l'archétype même de cette musique molle : puisqu'il n'y a rien, il faut remplir, et ce n'est pas une mais trois ou quatre ambiances qui sont mises à contribution (andalouse, jazz, électronique...) dans une sorte de syncrétisme world qu'on croyait mort. En fait de Mozart (la formule du titre est empruntée à Don Giovanni), c'est plutôt à l'atroce Mozart l'Egyptien de Hughes de Courson que l'on a affaire...
Les conséquences de ce parti pris musical sur l'écoute des textes sont elles aussi paradoxales : on pouvait croire que le choix du parlé mettrait le texte en valeur, mais c'est le plus souvent l'inverse qui arrive, non seulement à cause des multiples triturations dont la voix est l'objet, mais surtout à cause de l'effet de torpeur propre à la musique d'ambiance qui crée une sorte de halo où les mots s'abîment, pas plus nécessaires qu'un bruit de scie ou un cliquetis... Ainsi les beaux textes de Marie Möör ("Odore di femina" et "Wo wo wo wo") paraissent presque anodins (le second en outre a été tronqué) et il faut lire le livret pour en comprendre la grâce ("Pointe et plainte de volupté / Dans la symphonie / Que joue le vent / Pour nous / Parc Rimbaud, un dimanche de septembre"). Pareil pour les textes de Christophe et de ses autres paroliers (mais ce n'est pas le terme adéquat, on l'aura compris), ce qui est moins grave puisque - et c'est là le second travers fondamental de l'album - ils sacrifient dans l'ensemble au mythe Christophe, le comble de la complaisance étant atteint par l'embarrassant "Magda" ("Dans une allée de l'hôtel Costes / elle marche à Paris. Toujours / Elle fait... / Des aller-retours / A la purée de pomme d'amour / Rouge 75 Paris / Parigi violet [...] Tu vas quand même pas demander / La permission à ta mère / Pour te tirer en beauté / Avec moi / Magda / I put a spell on you / Shake / Magda / Gone rock'n roll / Rock'n roller. Yeh babe / Shakos love acc... / Je suis si triste / Chaque fois que je vous quitte / Magda, Magda...") et par l'ahurissant "Interview de..." ("L'obscurité est la lumière des fous / J'fais, j'fais comment... / C'est difficile de garder l'équilibre / C'est très difficile, en même temps... / C'est pas si difficile que ça, en même temps"). Les lieux communs (tout court ou christophiens) ne sont pas toujours aussi boursouflés heureusement, et Christophe est encore capable de traits simples, justes, touchants, sinon de fulgurances ("Parle-moi de lui", écrit avec Florian Zeller, ou "T'aimer fol'ment", écrit avec Angela Greco et Lydia Wolf). Mais les figures imposées du dandy rock moderne ont comme paralysé sa plume, et figé son univers : "Joueur pro-menteur / Hors class, hors paire / Avec mon coeur qui play / Je n'fais pas de détours / Pour arracher le coup / Je relance je buffle / Je joue cash / Et je prends tout / Mais c'est tout / C'est tout l'un / Tout l'autre / J'suis à bout / J'suis à bas / J'suis à bou-ba yéyé / A chacun sa dimension / Yeah - oh babe", "Tandis que", écrit avec Marie-Pierre Chevalier)... Argot, anglais, quelques formules puissantes glissées au milieu, et bien sûr Berlin : "Panorama / Ombre de vie / C'est Berlin, la nuit / D'un revers du regard / Fardé de métal / Et frôler le hasard". La structure même de cette chanson ("Panorama de Berlin", écrit avec Angela Greco et Lydia Wolf) fait d'ailleurs penser à "Chambre 1050" d'Ingrid Caven (les paliers remplaçant ici les chaînes de télévision), mais n'est pas Ingrid Caven qui veut, et manque à Christophe (outre la musique et les textes) l'art de la distanciation, ou plus simplement de la bonne distance - une fois pourtant sur cet album, il semble l'avoir trouvée : "Tonight tonight" est non seulement l'une des rares chansons de l'album, avec couplets, refrain et chant, mais c'est surtout le seul titre où Christophe parvienne à mêler ses différents tropismes (de la variété au rock, des mots dérisoires aux phrases lourdes de sens, des hit- parades à l'artiste maudit...), c'est-à-dire à rester sur la brèche, entre sourire amusé sur son personnage ("Tonight, tonight, tonight, tonight / Cravate satin gris clair / Tonight, tonight, tonight, tonight / Non je ne marie pas mon frère") et regard dans le vide ("Tonight, tonight, tonight, tonight / Déjà le petit matin / Tonight, tonight, tonight, tonight / Encore une nuit de moins").
On dit que Christophe est hors-norme. "Tonight tonight" le prouve avec une élégance extraordinaire. Mais les douze autres chansons montrent à l'inverse qu'il est en train de devenir sa propre norme, et sa propre caricature.


(1) Merveille de l'entendre prononcer le nom de Colette Thomas, comédienne amie et première femme de Henri Thomas.


   
  Jérôme Reybaud, juillet 2008    
       
  1 Wo wo wo wo (Christophe-Marie Möör / Christophe)
2 Magda (Christophe / Christophe)
3 Mal comme (Christophe-Daniel Bélanger / Christophe)
4 It must be a sign (Maya Alleaume-Denise Colomb / Christophe-Davis Penas-Dorantes)
5 T'aimer fol'ment (Christophe-Angela Greco-Lydia Wolf / Christophe-Christophe Van Huffel)
6 Tonight tonight (Christophe-Florian Zeller / Christophe)
7 Panorama de Berlin (Christophe-Angela Greco-Lydia Wolf / Christophe)
8 Stand 14 (Christophe- Marie-Pierre Chevalier / Christophe)
9 Interview de... (Christophe- Marie-Pierre Chevalier / Christophe-Christophe Van Huffel)
10 Odore di femina (Marie Möör- Diego Carrasco / Christophe)
11 Tandis que (Christophe- Marie-Pierre Chevalier / Christophe)
12 Parle lui de moi (Christophe-Florian Zeller / Christophe)
13 Lita (Christophe-Christophe Van Huffel)
   
       
  Réalisation : Christophe et Christophe Van Huffel
   
  Photographies : Stephan de Jaeger    
  CD Universal 530 828 5