Charlotte Gainsbourg    
  5:55 (2006)
 
 
 
   
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"You can’t judge a book by its cover", paraît-il, ni d'un disque par sa pochette… Néanmoins, n’en déplaise au bon sens populaire, celle de 5:55, l'album de Charlotte Gainsbourg, mérite une seconde de réflexion, puisqu'elle semble donner le la : une photo sombre, sur laquelle on distingue à peine les traits de Mademoiselle Gainsbourg, des tons grisâtres qui annoncent la couleur… Car si couleur il y a, ce ne peut être que le gris, et pas n’importe lequel, celui de la nuit, le gris des petits matins, la grise mine des insomnies, la grisaille d’un mauvais sommeil… Charlotte Gainsbourg décide de décliner le thème de la nuit, selon un parcours qui va de l’insomnie initiale chantée sur le premier titre de l’album ("5:55"), à la délivrance du jour avec la dernière chanson ("Morning song"), en passant par l’interlude nocturne intitulé justement "Night-time intermission". "To get to the morning, you have to get throught the night" murmure Charlotte Gainsbourg à la toute fin du disque, pour ceux qui n'auraient pas compris la thématique d'un album qui voudrait conduire l'auditeur à la fin de la nuit, mais qui parvient surtout à le plonger dans une nuit qui n’en finit pas…
La première qualité de 5:55 réside dans les arrangements, très beaux, qui flirtent parfois avec l'idée du "grandiose". Les meilleurs morceaux, notamment "Everything I cannot see", "The songs that we sing", "AF607105", sortes de mises en scène sonores, sont portés par un souffle de grande ampleur qui n’est pas sans rappeler certains titres de Pulp. Mais si Jarvis Cocker a participé à l’écriture de chacune des onze chansons du disque, à l’exception du très (trop ?) versaillais "Tel que tu es", 5:55 porte avant tout et surtout la signature du duo français Air. Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel ont appliqué ici ce qui a fait leur succès ailleurs : une musique suffisamment passe-partout pour tirer profit d’un consensus, et pas assez radicale pour être aimée vraiment ou détestée. Comme sur leurs précédents disques (Virgin Suicide notamment), le piano est un fil d’Ariane, parfois convaincant (il accompagne la voix, l’assiste, la soutient, sans jamais s’imposer), parfois un peu facile, comme une trouvaille, un truc d’apprenti chimiste destiné à donner du relief à des compositions qui en manquent ("Beauty Mark", "Jamais").
D'autant que la très belle voix de Mademoiselle Gainsbourg, sans doute mise en valeur par l’anglais plus que par le français, ne parvient pas toujours à se détacher de ce fond sonore dont l'aspect magistral apparaît dès lors incroyablement vain. Tout se passe comme si cette insomnie, ce parcours nocturne, ce gris omniprésent engluaient le chant, voire la jeune femme tout entière, comme paralysée par une torpeur désagréable. Dans l’une des dizaines d’interviews que Charlotte Gainsbourg a données à la presse, elle répète d'ailleurs que le retour à la chanson lui a été difficile, lourd, douloureux, qu’elle a dû affronter le poids de l’héritage et le poids des fantasmes pop etc. Peut-être est-ce cette même lourdeur qui se fait sentir à l’écoute de 5:55. Peut-être s’agit-il finalement d’un manque de plaisir. Pour paraphraser Bertrand Burgalat (1), il semble que quelqu’un ait pointé un revolver sur la jeune femme la forçant à chanter, sans lui laisser aucune échappatoire.
La seule pause, la seule coupure, la seule respiration provient de l’interlude, qui casse le rythme et interrompt cette longue descente vers le sérieux et la lourdeur, voire le soporifique. "Night-time intermission", la bien nommée, est une parenthèse volée dans la nuit, un curieux moment où la chanteuse récupère son identité d’actrice, se débarrasse du poids de la chanteuse. Pendant ces 2 minutes et 44 secondes, au milieu de rires, de dialogues venus de nulle part, ou peut-être d’une histoire inventée (rêvée ?), la voix de Charlotte Gainsbourg s’accommode des bruits, d’un désordre proprement organisé, sans plus se soucier de porter la chanson, loin de la douleur de "faire de la musique", proche d'une scène de film, noir, of course.
Malgré ce moment de cinéma, malgré un brin d’humour glané çà et là ("I saw a little girl / I stopped and smiled at her / She screamed and ran away"), le disque se termine sans laisser grand' chose. Malgré (ou à cause ?) de l'accumulation de cette "coolness" dont Jarvis Corker s'était un peu méfié avant d'accepter de participer au disque ("J'étais conscient du danger d'un disque un peu trop tape-à-l'œil, avec une chanteuse et actrice "cool" issue d'une dynastie d'artistes "cool", un producteur "cool", des musiciens "cool" et un auteur "cool"", Les Inrockuptibles, 14-20 novembre 2006), malgré mille écoutes, il ne se passe rien, toujours rien, sauf éventuellement l’envie d’aller dormir. Car si la nuit tous les chats sont gris, sur 5:55 toutes les chansons ont la triste tendance à prendre un goût pâteux, le goût des mauvaises nuits. Nicolas Godin peut bien sûr parler d’"un gang de spécialistes, où tout le monde se devait de donner le meilleur de soi, comme une équipe de cambrioleurs réunis pour le casse du siècle", mais jamais un "casse" n’a fait montre de si peu d’entrain, de relief, en un mot, de si peu de liberté. Burgalat le juge "fade", et il a probablement raison. Peut-être serait-il temps de juger un disque sur sa pochette ?

PS : Quant aux insomniaques, public idéal de l’album selon Philippe Manœuvre, ils feraient mieux de réécouter la chanson de Barbara, "Les insomnies", si possible chantée par Annick Cisaruk, qui sait doser la force, l’humour et la légèreté.

(1) Punk Press Club (http://www.dailymotion.com/video/xlbwd_le-punk-press-club)

   
       
  France de Mougy, novembre 2006    
       
  1 5:55 (Jarvis Cocker- Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
2 AF607105 (Jarvis Cocker / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
3 The Operation (Jarvis Cocker / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
4 Tel que tu es (Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
5 The songs that we sing (Neil Hannon-Jarvis Cocker / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
6 Beauty mark (Neil Hannon-Jarvis Cocker-Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
7 Little monsters (Jarvis Cocker / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
8 Jamais (Jarvis Cocker / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
9 Night-time intermission (Jarvis Cocker-Charlotte Gainsbourg / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
10 Everything I cannot see (Jarvis Cocker / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
11 Morning song (Jarvis Cocke- Charlotte Gainsbourg / Nicolas Godin-Jean-Benoît Dunckel)
   
       
  Photo : David Sims    
  CD Because Music 3116662. WAG 813