Charline Rose    
  A genoux (2007)
 
 
 
   
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Sur la photographie de couverture, Charline Rose a les épaules nues, les yeux bandés de soie noire, les lèvres rouges, le visage qui s'élève vers un point hors-champ : elle est "à genoux", comme l'indique le titre de l'album, dans une attitude dont le parfum légèrement masochiste ne doit pas cacher la valeur orante, qui est son sens véritable - ce que confirment non seulement le cinquième morceau, une chanson en forme de prière ("Je prie à genoux / Que le ciel vienne en aide / Au moindre d'entre nous"...), mais l'ensemble de l'album, qui semble imprégné d'une sorte de religiosité non religieuse, ou de mysticisme non mystique absolument unique dans l'univers de la chanson, comme dans celui de Jacques Duvall d'ailleurs, qui a écrit tous les textes originaux de l'album sauf un. Cela tient sans doute à la voix de Charline Rose, douce, suave et sombre à la fois, à son chant, simple, presque dénudé, mais, plus fondamentalement encore, à son èthos, c'est-à-dire à sa disposition psychique, son état d'âme, qui semble celui d'un être humain revenu de tout, et qui s'adresse à nous d'au-delà du désespoir, comme quelqu'un qui, ayant connu la détresse, ne connaît plus que la consolation - ce qu'exprime magnifiquement le premier titre, "Il y a des femmes qui savent", l'une des plus belles ballades qu'il nous ait été donné d'entendre depuis longtemps (extraordinaire retour de l'harmonica à la fin, notamment): "Confie-moi ta peine / Le désespoir qui te gangrène / Je sais les mots qui rassérènent / Ton coeur en lambeaux / Ressortira du tombeau / Tout neuf, tout beau".
Réconfort triste, gravité douce, mélancolie presque heureuse... On est loin des autres grandes femmes de Duvall, par exemple de la fureur de Lio après une rupture ("ça, mon vieux, tu vas m'le payer..."), ou de la grandeur tragique de Marie France, qui, dans la même situation, se tourne vers le "beau bijou noir"... Charline Rose, elle, dans "Bye bye", se contente de constater "l'océan d'incompréhension" qui sépare les amants, sur un rythme paisible et familier (il rappelle celui d'"Ex-fan des sixties"), et de fredonner de pudiques (et touchants) "Tititilititi"... Et lorsqu'elle chante la fin de l'amour en duo avec l'intéressé lui-même (en l'occurrence Miossec), pas de scène non plus, pas de colère, aucun cri, pas le moindre conflit, mais au contraire le constat partagé de l'impossibilité de l'amour, chanté de concert par les deux anciens amants devenus - presque - des amis se consolant mutuellement de leur échec commun : "Que j'me résigne à souffrir / Ou que j'arrive à en sourire / Que je fasse confiance à dieu / Ou diable, ce n'est guère mieux / De toute manière je te perds / De tout manière je te perds / De toute manière on se perd..."
Ainsi Charline Rose est moins une héroïne (c'est-à-dire un personnage saisi dans la distance) de Jacques Duvall qu'une sorte d'ami, ou de frère : plusieurs titres pourraient d'ailleurs tout à fait être chantés par l'auteur lui-même, comme si Charline Rose incarnait le versant féminin de son parolier, ou le versant masculin de sa propre féminité... cela hors de tout jeu convenu sur l'ambiguïté, car Charline Rose reste une femme tout en étant un copain, et se tient très éloignée de la pacotille pseudo-androgyne d'un Brian Molko dont elle reprend pourtant un titre, "Protège-moi" (adaptation par Virginie Despentes de "Protect me from what I want" de Placebo), qu'elle et Fred Momont, responsable de la réalisation artistique de l'album (et de toutes les compositions originales), transforment en une très belle valse lente et sombre, comme une plongée (une parenthèse) dans un monde de noirceur stridente, pour mieux exalter le spleen doux et réconfortant qui est le fil directeur de l'album, qu'il soit exprimé sur le mode de la plaisanterie ("Que ça ne te mette pas de mauvaise humeur", sur un ton désinvolte, amusé : "Tout le monde meurt / Tout le monde / Mes grands-parents sont morts / Mon papa est mort / Un jour ma chère maman mourra / Et moi aussi un jour je mourrai, c'est comme ça / J'veux pas t'faire flipper / Mais toi aussi un jour tu mourras [...] Tout le monde meurt, tout meurt, rien ne demeure / Tout le monde meurt, que ça ne te mette pas de mauvaise humeur") ou de la confidence ("Contrecoeur", autre chanson de rupture, ou plutôt d'absence, dont Charline Rose exploite avec une grâce infinie l'indécidabilité, entre sourire et larmes : "C'est coeur contre coeur / Que j'avais rêvé nos vies / Mais un autre jour commence / Et malgré le vide immense / Que tu laisses derrière toi / Le soleil revient déjà / Car un autre jour se lève").
A genoux est donc d'une cohérence presque parfaite (seuls légers accrocs : "Charline chérie", dont le ton jure un peu avec l'ensemble, et surtout interrompt l'enchaînement miraculeux des six premiers titres de l'album, et le remix inutile placé à la fin du disque d'un des plus beaux titres, très certainement un tube dans une autre galaxie, "Une seule erreur suffit", dont les "Talamdamdam, talam, talam" n'ont pas fini de vous hanter), et l'accord entre la voix de Charline Rose, les textes de Jacques Duvall et la musique de Fred Momont tient du miracle. Il est comme une larme que l'on lèche, ou l'air qui vibre après la pluie. Il apaise comme la plus simple des prières dans un monde privé de dieu, mais pas de ses anges consolateurs.

   
       
  Jérôme Reybaud et Didier Dahon, juillet 2007    
       
  1 Il y a des femmes qui savent (Jacques Duvall / Fred Momont)
2 De toute manière (Jacques Duvall / Fred Momont)
3 Une seule erreur suffit (Jacques Duvall / Fred Momont)
4 Bye bye (Jacques Duvall / Fred Momont)
5 Au moindre d'entre nous (Jacques Duvall / Fred Momont)
6 Où vont les fleurs (Pete Seeger, adapt : Francis Lemarque)
7 Charline chérie (Jacques Duvall / Fred Momont)
8 Protège-moi (Brian Molko / Stephen Olsdal / Steven Hewitt / William Lloyd / Virginie Despentes)
9 La dérobade (Charline Rose / Fred Momont)
10 Contrecoeur ( (Jacques Duvall / Fred Momont)
11 Que ça ne te mette pas de mauvaise humeur (Jacques Duvall / Fred Momont)
12 Une seule erreur suffit (remixé par Alex Callier) (Jacques Duvall / Fred Momont)
   
       
  Réalisation artistique : Fred Momont    
  Photographie : Jeep Novak    
  NB : 2 en duo avec Miossec.    
  CD AMC 50180