Céline Dion et le dragon    
   
Points de vue
  Par Fabienne Reybaud, envoyée spéciale
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  Juin 2006
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Au quarante-cinquième étage du Wynn Hotel, à Las Vegas, le coiffeur et la manucure du Beauty Saloon sont d’accord: tout être humain doit avoir, au moins une fois dans sa vie, "expérimenté" le Celine Dion’s show. Eux-mêmes disent avoir tenté l’expérience avec un bonheur indicible. Bien. Nous ne connaissions rien de Celine, qui ici ne prend pas d’accent (hormis lorsqu’elle parle), si ce n’est qu’elle est une Canadienne issue d’un milieu modeste, arborant un physique à l’avenant, mais dotée d’un coffre qui l’a, semble-t-il, mise à l’abri du besoin pour un moment. Nous savions aussi que Celine Dion est une chanteuse, révélée à 14 ans par un certain René Angelil, devenu son mari-pygmalion. C’est donc en toute innocence, l’esprit aiguisé par la promesse d’un "so exciting show" que nous avons décidé non pas d’assister tout bonnement à un concert comme nos racines européennes nous auraient conduit à le croire, mais de vivre "The Celine Dion’s experience", de voir s’ouvrir à nous un New Day, titre de son spectacle créé à Las Vegas par un monsieur dénommé Dragone. Avec un nom pareil, la mise en scène allait avoir de la puissance, de l’énergie, du feu, du merveilleux, du rêve, de l’émotion… On ne fut pas déçu.
Mais par un heureux concours de circonstance, quelques instants avant le début du show, nous nous sommes retrouvés dans la loge de la star en compagnie d’un journaliste japonais, d’une rédactrice de mode autrichienne et du PDG luxembourgeois d’une marque de luxe. Ce patron, désireux l’an prochain de succéder à Chrysler dans la fonction de sponsor du spectacle, avait demandé audience à Celine Dion. Treize minutes lui ont été accordées. Nous voilà donc partis dans les couloirs orange du Colosseum, salle sise dans le plus vilain hôtel de Vegas, le Caesars Palace. Notre fine équipe était menée d’une main de sucre par Telia qui nous apprit qu’être assistante de mademoiselle Dion est un travail qui se transmet de mère en fille mais surtout que "Celine adore être gentille avec les gens qui prennent soin d’être gentils avec elle". Traduction: Celine est une bonne fille.
Nous sommes arrivés dans un salon privé, projection vegasienne de la représentation que l’on se fait ici du luxe mondialisé: canapés en cuir crème, vitrines plaquées d’acajou, écran télé extra large, petits cadres avec Celine et ses deux René inside (l’enfant s’appelant comme son père). Cinq minutes plus tard, René senior fit son entrée. Et son discours: "Merci d’être là, je suis très heureux de vous rencontrer. Celine arrive. Il paraît que vous voulez sponsoriser notre spectacle ? A Las Vegas, les show coûtent très chers mais tous les gens viennent ici. Depuis 2003, on joue à guichets fermés. Il y a 4100 places, à 225 dollars le ticket. Ici, on nous avait dit: "Vous êtes fous, elle tiendra trois mois !" Ca fait trois ans que ça dure ! Elle performe cinq soirs par semaine". On demanda alors à René si Celine n’était pas un peu fatiguée. "Oh oui ! Elle est épuisée" nous répondit-il. Mais la voici apparaître en vaillant soldat de la voix, débitant, avec un tel accent québécois que des sous-titres auraient été nécessaires, salutations, remerciements et autres mots d’usage. "Celine, Monsieur veut sponsoriser ton show l’année prochaine…" Réponse de l’intéressée : "Qu’est-ce que c’est gentil de votre part ! Tout le monde est gentil ici. Hier soir, le chef Guy Savoy est venu lui-même me servir dans ma loge ! J’étais gênée. Tu te rappelles René quand on était à Paris, j’avais quatorze ans et tu m’avais emmenée dans un petit hôtel à côté du restaurant de Guy. On regardait sortir les clients et on se disait qu’on n'avait pas les moyens d’y aller !"… Mais Cosette-Celine se reprend: "Le show m’attend". Bye.

Retour dans la salle, pleine à craquer. La moyenne d’âge est de 55 ans. Uniquement des Américains qui ont l’insigne chance d’être filmés pendant qu’ils prennent place. 4100 personnes se voyant se voir sur écran géant, se curer le nez, se tromper de siège, boire du Coca-Cola. C’est Vidéo Gag en direct. Le spectacle est dans la salle, la salle devient le spectacle et le public, spectateur/acteur volontaire de ce préambule grotesque, en jouit. Enfin, elle arrive, habillée d’une jupe-culotte-bustier rouge Esméralda. Un deus ex machina fait sortir de la scène un escalier, des chandeliers copies XVIIIème, des oiseaux de paradis aux costumes lacérés et vaguement futuristes... Histoire d’habiller la scène, les murs sont constellés de projections incessantes de motifs psychédéliques, violet, vert acide, bleu canard… C’est extraordinairement laid, la cerise sur le gâteau étant Celine qui commence sa performance avec "The power of love". Premier constat: Dion ne chante pas, elle hurle. C’est paraît-il pour cela que l’on vient l’entendre. Elle ne sait pas poser sa voix. Une voix qu’elle s’escrime à pousser dans les graves comme dans les aigus sans souci aucun de la mélodie ni des paroles, broyées dans un très singulier chuintement de bouche. Il faut faire l'expérience son "Cause I’m yoooooourrrr looooooooove" pour saisir pleinement l’étendue du désastre, du vide plutôt. Des vingt-et-une chansons interprétées ce soir-là - dont un inénarrable duo post-mortem en noir et blanc avec Frank Sinatra -, il ne ressort rien (si ce n’est précisément l’envie de sortir), car non seulement Celine Dion chante tout sur le même ton beuglant (que ce soit "Je t’aime encore" de Jean-Jacques Goldman ou "I wish" de Stevie Wonder), mais en outre elle ne met rien dans son chant. Pas la moindre trace de désir, d’envie, de joie, de colère, de fatigue, ni seulement de vie. C’est une voix qui - littéralement - ne dit rien, qui hurle pour masquer son absence, pour cacher une bêtise qui, hélas ! ne saurait attendrir.
La mise en scène, en revanche, est très bavarde. Dragone soliloque avec une grandiloquence qui, si elle n’était pas aussi vilaine et niaise dans son expression (la paix avec un lâcher de colombes virtuelles; la poésie via un vélo, des cadres, des réverbères, des escarpolettes traversant la scène suspendus dans les airs; la musique avec des pianos, des trombones, des saxos et des violons passant again dans les airs) ferait rire.
Le show a duré une heure et demie. La salle était enthousiaste. Lors de la dernière chanson, le décor s’est effacé et, sur les murs de la scène, est apparu le public. En préambule, il y eut Vidéo Gag, en clôture Vidéo Emotion. Selon le principe du caméscope, les spectateurs (re)devenaient acteurs du spectacle. La chanson ? "What a wonderful world". En effet
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