Catherine Sauvage    
  Chansons rares ou inédites (2008)
 
 
 
   
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De toutes les grandes interprètes des années 50 / 60, Catherine Sauvage est à la fois l'une des mieux et l'une des plus mal rééditées : on ne compte plus, depuis Chante les poètes publié par Rym en 1997, les compilations qui permettent d'avoir accès à la grande majorité de ses enregistrements, ainsi qu'à un nombre très important d'inédits de toutes sortes... le tout dans un désordre incompréhensible qui frise parfois la désinvolture : enregistrements officiels de toutes les époques, captations de concert et maquettes réunis pêle-mêle sous un titre vague (De Mère Courage à Paris-Canaille, Mes chansons de scène etc.), sans indications précises, sans livret véritable, sans logique aucune... et ne parlons pas des pochettes originales qui ont disparu avec les listes de titres originales. A cet égard le nouveau disque compact que publie EPM aujourd'hui fait un peu mieux : la couverture reproduit celle de l'album 30 cm sans titre produit par Alberti et publié en 1973 sous le label Barclay, et le disque lui-même reprend (pour la première fois donc) l'intégralité des treize titres de cet album, qui plus est dans leur ordre d'origine. Cependant ce qui aurait pu être l'une des rares rééditions fidèles et respectueuses des disques de Catherine Sauvage est en fait une énième compilation, puisque EPM a cru bon d'adjoindre cinq chansons de Gainsbourg et une de Botton enregistrées en 1962 et déjà publiées par Rym en 1999 dans l'indispensable Catherine Sauvage chante Serge Gainsbourg et Frédéric Botton, deux titres extraits du récital de Tokyo de 1982 publié par Le Chant du Monde en 1983 et réédités par Rym en 1999 (dans Mes chansons de scène), ainsi que sept inédits absolus issus de "séances de répétitions chez Catherine Sauvage". Et puisque l'album de 73 est noyé dans un ensemble de titres pour le moins disparate, le tout est intitulé Chansons rares ou inédites, ce qui est à la fois honnête et infidèle, à l'image d'une publication qui, à force d'hésiter entre amateurs éclairés avides de rééditions soignées et pointues et (petit) grand public de la chanson française qui ne peut acheter un disque de Catherine Sauvage sans un titre de Boris Vian ou de Serge Gainsbourg, ne s'adresse plus à personne et risque d'en décevoir ou dérouter beaucoup (rien n'indique que la première moitié de la compilation est en fait la réédition d'un album intégral et les dates d'enregistrement n'apparaissent que dans le semblant de livret, donc à l'intérieur du coffret). Sans compter qu'une telle hésitation et une telle désinvolture (associées sans doute à la volonté naïve de "remplir" les disques) a pour première conséquence de dénaturer toute une partie du travail d'un interprète qui non seulement chante les chansons, mais d'abord les choisit, puis en détermine l'ordre - bref qui compose un album, ce qui est particulièrement important en l'occurrence car l'on sait avec quelle autorité et quelle détermination Catherine Sauvage élaborait ses programmes, mais aussi car ce disque Barclay est le tout dernier de son interprète à être constitué de créations, puisque par la suite il n'y eut que des albums de répertoire ou de "reprises" comme on dit aujourd'hui : Ferré, Weill, Prévert...
1973, donc. Catherine Sauvage a quitté Philips, son éditeur depuis ses débuts (si l'on excepte quelques 78 tours pour Decca Suisse), et bien qu'elle ait plus de vingt ans de carrière, bien qu'elle soit l'une des plus grandes interprètes de la chanson française d'après guerre, elle semble chercher sa voie et tâtonner comme une enfant hésitante dans une boutique de vêtements où rien ne va vraiment, ni la taille, ni les couleurs, ni le style... ce génie du répertoire paraît ne plus savoir choisir ses chansons. Ou bien est-ce le paysage de la chanson française, en pleine recomposition, qui est incapable de lui offrir des chansons à sa (dé)mesure, ni même de lui inventer, pourquoi pas, un costume absolument neuf ? La première face est particulièrement éprouvante, qui enchaîne des titres d'une grande fadeur dont "Je n'ai pas souvenance" (Dabadie / Verlor) est le meilleur exemple : la banalité du propos (une rupture), du style (calembours, formules toutes faites...) et de la musique est telle que l'on a beau écouter la chanson quatre fois d'affilée, rien ne marque ni ne reste, sauf les arrangements virtuoses et malicieux (clavecin et xylophone) de Jacques Loussier, et une certaine gêne à l'égard de l'interprétation de Sauvage elle-même : est-ce elle qui surjoue le drame à la fin de la chanson ou est-ce le décalage entre son sens du tragique et le prosaïsme du texte ? Toujours est-il que les derniers mots de la chanson ("J'ai dans le coeur comme un silence") provoquent un malaise... tout comme "Gare du nord", dont les arrangements sombres, mystérieux, et l'interprétation à fleur de peau, tous deux extraordinaires d'intensité, deviennent ridicules lorsqu'on les ramène au texte de la chanson, d'une platitude néo-Sagan pratiquement inégalée ("Gare du Nord / Je t'attends sur le quai / Gare du Nord / Ton train est annoncé / Mes membres sont glacés [... ] Gare du Nord / Je te trouve changé / Gare du Nord / Tu me trouves en beauté / Mais déjà on se tait [...] Gare du Nord / Voilà qu'on s'est tout dit / Gare du Nord / Déjà tout est fini / Qu'est-ce que je fous ici ?"). Le registre léger n'est pas mieux servi. Non pas que Sauvage y soit intrinsèquement étrangère (les quelques Gainsbourg ajoutés à la fin du disque le prouvent assez), mais là encore la faiblesse des chansons met la grande Catherine en difficulté, et c'est le coeur serré que l'on écoute jusqu'au bout "Les Beaux mariages" ("Il m'élégante / Je le câline [...] Il me mécène / Et métaphore / Je parisienne / Ah je l'adore / Mais il m'alliance / Me Notre-Dame / Et m'assurance / Je suis sa femme [...] Je le mégère / Et me dragonne / Je le vipère / Il m'abandonne / Mais je scandale / Je fanfaronne / Je tribunale / Il me pensionne / Puis je dolcevite / Et je farniente / Je m'hawaïse / Avec mes rentes", Jean-Luc Morel / Verlor), une chanson dont la vulgarité et le néant sont bien éloignés du cynisme tendre de "La Recette de l'amour fou" enregistrée dix ans auparavant, comme de l'esprit de Zizi Jeanmaire, qui avait popularisé le procédé avec son célèbre "Je me champs élyse" (Lanzmann, Segalen / Lai) en 1968. C'est d'ailleurs à Zizi que l'on pense pour "Le Coq au Vincent" (Lama / Gilbert), amusante petite chanson que seule la danseuse aurait su transcender (1), l'art de Sauvage ne supportant pas le manque de substance ni l'exercice de style creux, lesquels abondent malheureusement ici : "Mon concerto" (Dupré / Verlor) est un filage de métaphore bien fait, scolaire, agréable, mais guère plus ("Tes silences me plaisent tout autant que tes dièses [...] Et quand tu t'en vas faire un concerto à Rome / J'en reste à la coda") ; "Je te rencontre toi" (Dubeau / Bernard), un catalogue de procédés indigeste (anaphores, néologismes ("Je m'encièle de toi"), etc.)... Même "Tendresse", écrite par Bernard Lavilliers, alors jeune auteur-compositeur, se délite en une suite de comparaisons ("J'ai la tendresse comme un rasoir / Je la porte pas en sautoir / Elle n'a pas pu faire le trottoir / Elle t'attend dans mon tiroir") certes moins gratuite que les autres procédés, mais tout aussi systématique, lassante et peu "sauvagienne" - à l'inverse des "Jeux olympiques", l'autre chanson écrite pour Catherine Sauvage par un jeune premier, Henri Tachan, qui a su tailler un costume absolument parfait à son interprète. Car quoi que l'on pense aujourd'hui de l'antimilitarisme et de l'antipatriotisme de sa chanson, on est immédiatement subjugué d'entendre revivre soudain une Sauvage sans doute heureuse d'avoir enfin à se mettre sous la dent un thème, une musique et surtout un style véritables. Déclamation, énergie, férocité, élégance... tout revient, comme au premier jour, comme au premier disque, bien que la voix semble abîmée sur tout l'album (qu'on la compare à la voix de 1962 ou même à celle de 1982 à la fin du disque). D'autres chansons parviennent elles aussi à capturer ce "tout" : "Java sauvage" (Tournemire / Bernard), beau numéro de nostalgie revêche, "Dans l'air que je respire" (Morel / Gilbert), chanson aigre-douce en forme d'inventaire que Sauvage rend avec une fragilité merveilleuse ("Pas une seule fleur dans ce bouquet d'odeurs / Mais trop de souvenirs dans l'air que je respire"), ou encore "Les Trompettes d'Aïda" (Saget / Gilbert), où la pompe du chant (Sauvage transforme le tréma en h aspiré : "Qu'éclatent les trompettes d'Ahhhida") redouble pour s'en moquer les colères pompeuses de l'amant.
Cependant ces quelques réussites ne suffisent pas à lever le voile de perplexité et de tristesse qui entrave l'auditeur comme, semble-t-il, l'interprète elle-même, qui fait de l'hymne à la chanson écrit par Claude Nougaro et Michel Legrand et jadis chanté à gorge déployée par une Danielle Darrieux radieuse, une sorte d'élégie ou d'éloge funèbre, comme si Catherine Sauvage, après les yéyés, juste avant Alain Souchon et en plein règne de la variété, ne croyait plus beaucoup à "Celle qui entre par une oreille / Trouve l'autre fermée / Et ressort par la bouche / La chanson"... Ce que l'écoute des sept titres inédits confirme par un contraste foudroyant : même une chanson anodine (et anonyme) comme "Le Monsieur sérieux", portrait-charge convenu d'un bourgeois honorable qui lutine les jeunes filles, même une énième et banale variation sur les amours perdues et Paris ("Sur la Seine", anonyme également), écrasent par leur simplicité et leur naturel les efforts contraints et maladroits de 1973 - alors on imagine aisément l'effet que produisent les trois sublimes Mac Orlan avec le compositeur (Philippe-Gérard) au piano, qui sont simplement d'un autre monde et effacent par la grâce de leur évidence et de leur beauté Sauvage, et dans les larmes, la double amertume d'un album raté et d'une réédition bancale (2).


(1) Et qui aurait pu prendre sa place tout naturellement auprès de "Parapet parapluie" des mêmes Lama et Gilbert sur son album AZ de 1968
(2) Pour achever de brouiller les pistes, EPM a accompagné sa réédition d'un DVD qui permet néanmoins d'avoir accès à un très intéressant documentaire d'Alain Vollerin (53 minutes, 1991) dans lequel Catherine Sauvage, habillée d'une djellabah bleue, raconte sa vie d'interprète d'une voix légèrement traînante, tour à tour amusée, émue et désabusée, comme le montrent les derniers mots du film : "Je suis dégoûtée de la chanson, je suis dégoûtée de ce que le métier est devenu, je suis dégoûtée de ce que la vie est devenue aussi..."


   
       
  Jérôme Reybaud, août 2008    
       
  1 J'ai tout vu, tout connu (Bernard Dimey / Michel Legrand-Eddie Barclay)
2 Je n'ai pas souvenace (J.L. Dabadie / Gaby Verlor)
3 Les Beaux mariages (Jean-Luc Morel / Gaby Verlor)
4 Gare du Nord (Nicolas Skorsky)
5 Mon concerto (J. Dupré / Gaby Verlor)
6 Je te rencontre toi (G. Dubeau / Jean Bernard)
7 Les Trompettes d'Aïda (J. Saget / Yves Gilbert)
8 Java sauvage (Rigaud de Tournemire / Jean Bernard)
9 Tendresse (Bernard Lavilliers)
10 Dans l'air que je respire (Jean-Luc Morel / Yves Gilbert)
11 Les Jeux olympiques (Henri Tachan)
12 La Chanson (Claude Nougaro / Michel Legrand)
13 Le Coq au Vincent (Serge Lama / Yves Gilbert)
14 La Famille à la vanille (Frédéric Botton)
15 Il était une oie (Serge Gainsbourg)
16 Les Nanas au paradis (Serge Gainsbourg)
17 Le Cirque (Serge Gainsbourg)
18 L'amour à la papa (Serge Gainsbourg)
19 La Recette de l'amour fou (Serge Gainsbourg)
20 La Tendresse (Henri Tachan)
21 A tous les enfants (Boris Vian / Claude Vence)
22 Sur la Seine (droits réservés)
23 La Lune chinoise (Gilles Vigneault)
24 La Dernière étoile filante (droits réservés)
25 Le Monsieur sérieux (droits réservés)
26 Ecrits sur les murs (Pierre Mac Orlan / M. Philippe Gérard)
27 Terre promise (Pierre Mac Orlan / M. Philippe Gérard)
28 Souris et souricière (Pierre Mac Orlan / M. Philippe Gérard)
   
       
  1-13 : arrangements et direction d'orchestre Jacques Loussier ; 15-19 au piano Jacques Loussier ; 20-21 : au piano Daniel Raquillet ; 26-28 : au piano M. Philippe-Gérard    
  Photographie : Julie Fontaine    
  CD + DVD EPM 986 512    
  NB : 5-6-7-10-12-13 inédits en CD et 22 à 28 inédits