Caroline Loeb    
  Crime parfait (2009)
 
 
 
   
Disques
   
Sommaire
   
Accueil
 

La chanteuse d'un seul tube, la fille marrante et sympathique qui sait raconter avec distance sa petite histoire sur les plateaux de télévision et les scènes de théâtre, comme le prouve son récent spectacle de music-hall qui met en scène le personnage de la Loeb reprenant, avec ses "trois notes dont deux ou trois pas très réglotes" et sa "gouaille canaille", Madonna ou Joséphine Baker... sort aujourd'hui un chef-d'oeuvre de pop sombre (mais pas "dépressif") totalement inattendu (sauf peut-être par ceux qui connaissaient son magnifique Shirley avec Judith Magre) où, très loin du music-hall LGBT, on croise entre autres Elisa Point et Lizzy Mercier Descloux... Un disque "écorché" qui parle d'amour, de mort, de solitude, et dont la majorité des textes est signée ou co-signée par l'interprète elle-même, laquelle a trouvé avec ses compositeurs un équilibre parfait entre gravité non feinte et légèreté non forcée.
La première chanson, "Crime parfait", en est le meilleur exemple : Bertrand Belin compose une sorte de rumba (?) guillerette, très Zizi, alors que Caroline Loeb chante la violence de l'amour, à laquelle il faut s'offrir en holocauste : "On ne se donne pas / On se lie / On s'marie pas / On s'associe / A son héros, à son bourreau / Telle une lame à son couteau"... Et, à l'autre bout du spectre, le deuxième titre évoque, au rythme d'une ballade un peu lasse, la joie étonnée du retour de l'amour : "Et tout me revient intact et tendre / Et sur ta peau je retrouve les mots...". Tout le reste est déclinaison entre ces deux pôles, exploration détaillée, opérée par une femme de cinquante ans, de l'histoire sentimentale de sa propre peau et de celle de ses amants, jusqu'à la dissection, jusqu'à l'écorchement : "Tes toutes petites rides / Là quand tu m'souris" ("Détails", très belle chanson qui joue sur le contraste entre le piano classique et le prosaïsme des détails du texte), "Et sous ta peau, tes os, je t'en prie laisse-moi faire / Je verrai de mes ombres les contours les plus clairs" ("Simplement", magnifique ballade à la guitare), "Ecorchée / Comme dans un livre ouvert / Plaque sensible elle accroche / Les zones d'ombre, la lumière / Puis se referme nue / Sur ses petites cicatrices" ("Ecorchée", sombre chanson strophique, qui rappelle un peu "L'Autre joue" de Lio)...
Pour chanter les conclusions de ses recherches dans les différentes couches de l'épiderme amoureux, Caroline Loeb reste mezza-voce, comme une amie qui fredonne à votre oreille, surtout comme une actrice qui se met soudain à chanter dans un film lorsque les dialogues ne peuvent plus dire ce qu'il y a à dire. C'est Hélène Surgère ou Sonia Saviange qui soudain prend la parole en chantant, et peu importent les fausses notes, puisqu'on a l'ivresse, comme dans le sublime refrain de "La Place du mort" d'Elisa Point, chef-d'oeuvre bouleversant de l'album qui prouve au passage qu'il est possible de chanter du Elisa Point sans l'imiter le moins du monde, au contraire, Caroline Loeb semblant avoir trouvé ici (ainsi que dans "Simplement") sa parfaite mesure vocale et interprétative.
Parfois la Loeb réapparaît, avec son costume ouaté et son gosier Arletty, pour le pire ("C'est l'extase", nouveau et vain "C'est la ouate") ou le meilleur ("Accointances", d'une gouaille légère, pour porter de beaux passés simples : "Vous fûtes la bonne âme, le grand prêtre / Les bigotes pleuraient sous votre fenêtre / Relation interdite en rien établie / Vous défroqué, je me suis enfuie"...). Mais ce ne sont que des parenthèses : la véritable couleur vocale (et musicale, et textuelle) de l'album est ailleurs, par exemple dans le parlé lointain et désabusé de "On s'y fait" (joyau nocturne de l'album) ou la déclamation triste de "T'étais pas là" (belle clôture). Ou encore dans "Tallulah, Darling", magnifique berceuse produite par Lizzy Mercier Descloux et Michel Bassignani (en quelle année ?), d'une pureté, d'une élégance, d'une évidence quasiment velvetiennes...
En bonus, Caroline Loeb a ajouté deux titres de son spectacle de music-hall : une reprise cabaret de "Like A Virgin" de Madonna et un pastiche du "C'est vrai" de Mistinguett, tous deux plaisants et "efficaces" sur scène, mais affreusement hors-sujet dans ce Crime parfait, et particulièrement désagréables, les bonus s'enchaînant immédiatement à l'album, sans les dix minutes de silence qui auraient été indispensables au passage d'un monde à l'autre. Cependant cette concession sans doute nécessaire pour vendre quelques exemplaires du disque après le spectacle, cette infidélité (à la vraie nature d'un album), n'est-elle pas, en définitive, profondément fidèle à Caroline Loeb, maîtresse du grand écart ?

   
       
  Didier Dahon, juin 2009    
       
  1 Crime parfait (Loeb - Chet / Belin) 4'01
2 Tout est là (Loeb - Néry / Rebotier) 3'12
3 La Place du mort (Loeb - Point / Point) 4'17
4 Simplement (Loeb / Weepers Circus) 3'54
5 Ecorchée (Loeb / Point - De Fred) 3'57
6 On s'y fait (Loeb - Grillet / Loeb - De Fred) 3'40
7 Détails (Loeb / Rebotier) 3'34
8 Accointances (Loeb / Weepers Circus) 3'47
9 C'est l'extase (Loeb / Rebotier) 3'29
10 Tallulah, darling (Loeb / Pessin) 3'01
11 T'étais pas là (Kanche / Kanche) 3'01
Bonus tracks :
12 Like A Virgin (Steinberg : Kelly) 2'36
13 Mais je n's'rais pas la Loeb ! (Loeb - Balandras - Oberfeld / Willemetz) 2'04
   
       
  Arrangé et réalisé par Fred de Fred sauf 10 (Michel Bassignani et Lizzy Mercier Descloux) et 13 (David Hadjadian)    
  CD On Peut CL001-152322