Barbara Carlotti et Sarah Olivier    
 
Les filles du canal
 
  Espace Jemmapes (Paris), tous les lundis du mois d'octobre 2005
Récitals
  Avec Jean-Pierre Petit à la guitare, Sébastien Hoog à la basse et Franck Mbouéké à la batterie
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Chansons, le premier album de Barbara Carlotti avait tourné en boucle tout l'été sur ma platine. Alors, lorsque l'automne fut venu, et que le Pariscope annonça que Barbara Carlotti partagerait la scène de l'Espace Jemmapes avec une certaine Sarah Olivier tous les lundis du mois d'octobre, l'excitation et l'impatience furent grandes: nous allions enfin découvrir qui était cette jeune femme dont le mini LP auto-produit avait été trouvé par hasard dans les rayons de la Fnac, et acheté sur la seule recommandation du visage de Serge Bozon en couverture.
La double affiche, baptisée Les filles du canal, nous conduisit donc au bord du Canal St Martin où, pour le premier concert, se pressaient surtout des intimes des deux chanteuses (on aperçut néanmoins, entre un père avec bouquet et quelques cousines de province, Jérôme Rousseaux (Ignatus) et Gaëtan Roussel (Louise Attaque)).
Sarah Olivier ouvrit le bal. Le site de l'Espace Jemmapes annonçait: "Sarah Olivier chante, crie, tord, croque les mots qu’elle écrit. Avec sa voix troublante et son énergie pétillante, elle nous fait voir la vie, l’amour, la mélancolie et les femmes à travers un certain regard de clown et de femme-enfant espiègle". C'était bien en deçà de ce que allions subir... Un imaginaire équivalent à celui d'une enfant de six ans mis en place dès le premier titre, une sorte d'ode aux bonbons, suivi d'un "Caca-boudin" éloquent crié dans le micro. Sarah Olivier use et abuse d'une moue boudeuse et gênée, comme une enfant qui ferait une bonne blague à ses parents. Mais comme elle n'est plus une enfant et que nous ne sommes pas ses parents... Plus tard, Sarah Olivier tente un hommage pseudo poétique à la poupée Barbie en lui adjoignant des "ailes en vison". On attend la fin en pensant à Lio qui, elle, avait su tuer la poupée de Mattel (ce qui lui avait valu un procès...): "Barbituriques / Conclura l'autopsie / Au générique / J'vois plus ton nom Barbie" (Pop Model). N'est pas une lolita qui veut, l'entracte nous sauve.
Après ce déballage de grimaces, de cris, d'appels à l'attention puérils, arrive, cachée derrière une longue mèche de cheveux, Barbara Carlotti. Et soudain son extrême sophistication, son apparente froideur, cette distance travaillée sont comme une arrivée d'oxygène, un vent frais après une moiteur de vestiaire. Car mademoiselle Carlotti s'est fabriqué un personnage (gestes lents, chic vestimentaire d'une robe-tablier noire etc) très loin du naturel écoeurant et de la faussse proximité (mais vraie promiscuité) que notre époque prône. La connivence avec les musiciens l'éloigne encore du public et de la salle: la chanteuse est sur scène, et pas ailleurs.
Sur scène justement, Barbara Carlotti approfondit, élargit, affine ou nuance l'univers du mini LP. "Peu importe", "La vérité des astres" et "Anaïs" par exemple, qui représentent une veine rock un peu à l'étroit sur le disque, sont beaucoup plus convaincants "à l'air libre". La scène permet aussi à Barbara Carlotti de laisser libre cours à son tropisme littéraire ou livresque: petit discours introductif sur Henry Miller pour "Anaïs", lecture d'une longue page d'un ouvrage sur le marxime, livre brandi à la fin du concert... le tout dans un esprit presque revendicatif, comme si la culture, désormais bannie des salles de concert de chanson ou de pop, devait être défendue (la première partie n'a que trop confirmé ce constat désabusé). Culture musicale aussi bien, comme le montre le choix des reprises, en particulier celle de "A rose for Emily" des mythiques Zombies (repris sur scène également par ces encyclopédistes de la pop, et apôtres du bon goût musical que sont les Saint Etienne). Enfin la scène permet à la chanteuse de développer un humour très particulier, à la fois poseur et mélancolique: ainsi la version scénique de "De l'argent", plus longue, est très jouée. Notamment quand Barbara Carlotti répète à la fin du morceau, de façon quasi-hypnotique et de toutes les manières possibles, la fameuse requête "Donnez-moi de l'argent". Comique de répétition et distanciation: l'humour est sérieux.
Mais ce qui éclate surtout entre les quatre murs sinistres de la MJC du quai de Jemmapes, c'est la beauté du timbre et de la diction, la précision et la finesse des textes et enfin l'élégance des mélodies ("Tunis", bien sûr). Bref une sorte de perfection du style qui n'est ni gratuite, ni bêtement post-moderne, puisqu'elle sert un monde vivant, vibrant, plein: les impression fugaces sont rendues palpables, comme ces rochers de la chanson d'ouverture, où il fait bon s'alanguir.

   
 

   
 

Didier Dahon