Elisa Point    
  Autobiographie d'un regard (2004)
 
 
 
   
Disques
   
Sommaire
   
Accueil
 

On dit que les yeux sont le miroir de l’âme, pourtant n’est-il rien de plus vide et insignifiant, parfois, que le regard ? Est-il un endroit d’où l’on puisse mieux s’absenter de soi-même et suggérer une sorte d’impersonnalité à s’y noyer ? Quand Elisa Point propose l’Autobiographie d’un regard, enregistrée en 2003 et publié en 2004, on se demande donc ce que ces yeux vont pouvoir exprimer de la personne, d’autant plus que c’est la voix et non l’œil qui chante, servant de truchement au langage de l’intime. Sans compter que le visage lunaire de la chanteuse en couverture, qui semble perdu dans l'ombre du songe, garde les yeux absolument clos, comme pour souligner le paradoxe d'une autobiographie rêvée, ou, plus exactement, d'une autobiographie qui obligerait à se poser la question du discours autobiographique, qui proposerait d’entendre une autobiographie au rebours d’elle-même, une autobiographie déceptive parce qu’atteignant l’impersonnel de la personne. Un regard au devant et pas au-dedans d’Elisa Point.
Il y a bien un fil directeur, mieux, l'ombre d'un récit, le sentiment d'une histoire, qui court de chanson en chanson, tout au long de l'album : cette Autobiographie d'un regard est l’évocation d’une rupture amoureuse, des liens qui se défont, du bonheur qui "était là / Au petit déjeuner" et des "effets personnels" qu'un matin il faut rendre - ou plutôt faire disparaître : "Méthodiquement / Tu effaces les traces / De mon existence / Tout doit disparaître / Mes efffets personnels / Nos empreintes de bien être tout doit disparaître" ("Méthodiquement"). Car en réalité, Elisa Point nous refuse l'accès non seulement à l'anecdote, mais aussi à la présence, celle qui permet l’identification, la transparence du sujet, donc l’autobiographie. Ce n’est donc pas tant une séparation qu’une disparition. Quand l’autre me quitte, je fais l’expérience de cette disparition, de ma propre finitude, fragilité, évanescence : "C’est comme la fin d’un souvenir / Qui recommence à me sourire / Ou le début de quelque chose qui a disparu" ("Dans ma nature"). Elisa Point ne parle pas tant d’un contenu qui aurait disparu que du mode d’être de la disparition : "C’est quelqu’un d’autre / Là à ma place / Qui parle avec mes yeux" ("Avec qui"). Et l’album de se clore sur la chanson "Rien" pour radicaliser ce processus d'"amuissement" : "Je n’espère plus rien et c’est plus que toi / Ce rien si doucement là / Je n’espère plus rien et c’est plus que moi / Ce rien qui respire en toi".
Mais il ne suffit pas d’affirmer que Je est un autre, encore faut-il que la dépersonnalisation opère, qu’on s’élance assez loin de la confession obscène, c’est-à-dire qu’on disparaisse soi-même au profit du monde : "Atroce ciel bleu soleil hideux / je vous regarde sans être là" ("Dans ma nature"), où l’on entend le Rimbaud du "Bateau ivre" ("Toute lune est atroce et tout soleil amer"). Détour du poète qui se retrouve soudainement au seuil des choses devenues insipides et qui remplit ce vide d’une pure sensation : "L’air est un verre / Qui a soif de ciel bleu" ("Avec qui"). Cette chanson est d'ailleurs emblématique, qui commence par l'anecdote ("Tu dînes en ville") pour mieux la quitter et rejoindre l'azur, une fois l'être disparu. Où l’on part de l’autobiographie pour découvrir le monde. Où l'on s'absente pour sentir la vibration infime de la "lumière du soir"…
Et où l'on retranche pour mieux faire sonner – car musicalement aussi, la disparition (des instruments, des pistes, des voix, bref, des effets) agrandit l'espace et approfondit la sensation : quelques notes de piano, quelques accords de guitare acoustique, quelques bribes de mélodie sussurées, suffisent à rendre le monde – le vaste monde impersonnel et merveilleux – palpable, comme si, en s'approchant du silence, du rien, chaque chanson, chaque composition, s'approchait du tout. Qu'il s'agisse d'une bossa minimaliste que la voix abandonne soudain (à 2'31) pour une sorte de postlude joué au piano bien au-delà du désespoir ("Dépêche-toi"), ou d'une valse cosmique et minuscule qui semble creuser la nuit et dont les "lalalalalala" ultimes sont le verbe même de l'absence ("Le bonheur était là"), partout la musique concourt à élever l'autobiographe au-dessus de sa chronique, et la femme au-delà de son identité, dans un espace sans nom, vide, mais plein - exactement comme le ciel.
Point d'Elisa donc, dans cette "autobiographie". Vous aurez beau faire, vous ne pourrez pas la circonscrire, vous resterez au seuil de la personne, bercé par le seul chuchotement, qui est une sorte de disparition sonore dont il faut savoir apprécier les subtiles variations. Sinon, rien. Toute affirmation contient sa remise en cause, on ne sait sur quelle note ni quelle phrase se poser ; elle en joue. "Jamais je ne pourrais vivre sans toi / Cette phrase n’est vraiment plus d’actualité". On chante pour déchanter, on affirme pour montrer l’impuissance de toute affirmation. L’amour réduit à néant est le sujet du disque, l’absentement de soi constitue le cœur même de l’autobiographie. "On se regarde toujours / Déjà le dos tourné / On s’éloigne / Sans s’quitter" ("C’est malheureux"). Le malheur amoureux, fatalité tranquille, disparition programmée qui ne fait pas de bruit et où l’on retrouve la disparition comme mode d’être au monde, où la personne se perd dans quelque chose qui la dépasse. "On abandonne nos corps / A cette éternité / Qui nous aimera encore / Quand nos cœurs seront morts". Autobiographie d'un regard fait littéralement entendre l’absence, la personne réduite à son expression minimale, qui finit par sentir l’absence de douleur encore plus douloureuse que la douleur même : l’oubli proustien pire que le mal. Je ne suis même pas capable d’être tout entier dans la douleur, puisque je m’efface progressivement de moi-même, du passé, de l’histoire d’amour. D’ailleurs, cet album propose une variation sur le "on", ce pronom si particulier de la langue, à mi-chemin entre le personnel et l’impersonnel, le moi et le monde, le je et l’autre, le masculin et le féminin. "Pourtant on veut toujours y croire / Ça fait si mal d’avoir un cœur / De s’en souvenir" ("Il ne faut pas aimer") ou bien encore : "On veut la lune on n’a qu’un rhume" ("C’est pas mon jour"). Drôle d'autobiographie que celle qui s’entreprend dans une grammaire impersonnelle, qui se laisse aller à la dispersion de soi comme à celle du sens, ainsi, qu’à la fin de "Il ne faut pas aimer" :

"Il ne faut pas aimer
Il ne faut pas aimer
pas aimer
pas aimer
aimer"

Autobiographie d’un regard tisse, détisse, affirme et nie. C’est une esquisse, une proposition presque diaphane, où la douleur ne peut s’affirmer qu’à travers la dépersonnalisation du personnel, la disparition du moi s’opérant au profit d’une autobiographie délivrée des profondeurs prétendues de l’âme. Elisa Point, féminine impersonnelle, s’envole comme une bulle de savon, pour nous toucher sans pénétration.

   
       
  Florence Chapiro avec Jérôme Reybaud, février 2007    
       
  1 Dépêche-toi (Elisa Point) 4'06
2 Qui me connaît ? (Elisa Point) 4'12
3 Méthodiquement (Elisa Point) 3'05
4 Il ne faut pas aimer (Elisa Point) 3'30
5 Le bonheur était là (Elisa Point) 3'06
6 C'est pas mon jour (Elisa Point) 3'56
7 L'amour est un prétexte (Elisa Point) 4'17
8 La diligence de tes gestes (Elisa Point) 3'59
9 Avec qui (Elisa Point) 4'18
10 Mon impossible (Elisa Point) 3'18
11 Une seule fausse note (Elisa Point) 4'22
12 C'est malheureux (Elisa Point) 3'04
13 Dans ma nature (Elisa Point) 3'31
14 La chair est triste (Elisa Point) 4'23
15 Sortons en public (Elisa Point) 2'39
16 Permis de séduire (Elisa Point) 3'31
17 Famille de coeur (Elisa Point) 3'57
18 Et pendant ce temps (Elisa Point) 4'21
19 Naïve du coeur (Elisa Point) 4'02
20 Rien (Elisa Point) 5'24

   
       
  Photographie : Jean-Claude Moireau    
  CD Rym Musique/Universal 301 687-1