Arielle

Auteur, compositeur, interprète

   
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Certaines femmes sont si mystérieuses qu'elles pourraient passer pour des sorcières: un physique un peu sombre allié à un discours poétique, une voix grave, comme venue des profondeurs, une distance enfin... Arielle est l'une d'entre elles, et reconnaît volontiers cette filiation: n'a-t-elle pas rendu hommage à Ann Igard, dernière sorcière pendue en Angleterre ("Ce soir je pense à Ann Igard / Qui fut pendue à Great Paxton / Dans le comté de Huttingdon / En Angleterre") ? Aujourd'hui nous avons appris à aimer ces femmes-là, et la scène remplace avantageusement le bûcher...
Toutes les scènes d'ailleurs, celle du mannequinat où elle fut célèbre dans les années quatre-vingts, comme celle du théâtre où elle joua le rôle de Madame dans Les Bonnes de Jean Genet. Mais Arielle n'y trouve manifestement pas sa place, considérant qu'elle joue mal, et découvrant vite la vacuité du très rentable monde des mannequins: Arielle Burgelin, dont les souvenirs d'enfance sont bercés de chansons et de musique, sait que c'est ce chemin-là qu'il faut emprunter.
En 1989, elle enregistre un 45 tours, "Sainte Thérèse d'Avila", avec l'aide de Pierre Grillet, responsable du tube de Caroline Loeb, "C'est la ouate" (1987). Premier essai bien peu convaincant (chant ultra-maniéré, texte factice, ambiance "new wave", le tout en complet décalage avec une musique somme toute grand public, pour ne pas dire indigente), mais pas inutile, puisqu'il permet à Arielle d'identifier une partie de son territoire: mysticisme et goût pour la mort (que l'on retrouvera plus tard développés d'une manière accomplie sur l'album Mortelle, en particulier dans les chansons "Les chamans" et "Libera me").
Arielle cependant continue d'écrire des chansons, seule ou avec son ami Jean-Michel Gravier. C'est l'âge des possibles, l'enthousiasme et la jeunesse sont avec eux, toujours voilés néanmoins par une sorte de tristesse consubstantielle, qui fait à la fois partie du personnage d'Arielle et de son époque, la fin des années quatre-vingts: "Ces fraises sauvages ont le goût de toi / Elles craquent sous mes dents / Comme du sable au soleil / Elles mentent tout le temps / Comme des fraises de Noël [...] / Elles sont rouge sang, douces et sucrées / Elles ont le goût d'ta peau"... Toutes les marques de ces années-là sont présentes: voyages à Lisbonne (ces "Fraises sauvages", justement), ennui parisien un peu facile ("Petit matin, station chagrin / Dans l'métropolitain, dans un taxi / D'viseurs en visages / Dans les embouteillages / Où est le bleu, je n'vois que du gris / Il pleure il pleut" dans "On croit plus personne"), ou sublime prière provinciale: "Gare de Pamiers, gare de Pamiers / Deux minutes d'arrêt / Pardon monsieur, pardon monsieur / Non, c'est rien / Oui je veux mourir en Ariège / Toute nue / Et m'endormir sous la neige / Rien de plus". Jean-Michel Gravier, qui a co-écrit ce texte, sera trop vite exaucé, puisqu'il tombe malade, et il faudra enregistrer dans l'urgence et avec les moyens du bord l'album qu'ils ont conçu ensemble: Juste la force (1994), premier disque auto-produit tiré à cinq cents exemplaires ("parce que je ne pouvais pas en tirer moins"), et heureusement remarqué par un distributeur alors même qu'Arielle, qui a d'autres ressources (l'astrologie par exemple, qui la conduira à la rédaction d'un mémoire, Les quatre saisons), pensait arrêter après avoir rendu hommage à son ami.
C'est une major, RCA, qui, l'ayant elle aussi remarquée, lui permettra de poser les premières pierres d'un univers musical assez nouveau dans la chanson française. Car outre les titres accoustiques relativement classiques (piano-violoncelle-voix), Matthieu Ballet, arrangeur de l'album (1996), va expérimenter pour Arielle un genre nouveau, la "chanson trip hop": rythmique prépondérante, parfois dansante ("Toute une vie à une", le titre éponyme), parfois alanguie ("Tombes"), craquements de vinyles d'usage, nappes de synthétiseurs où s'égrennent quelques notes de piano ou de guitare... L'ensemble constitue un écrin sonore sombre et raffiné parfaitement en phase avec la figure d'Arielle et, surtout, avec ses mots.
En effet, du côté des textes, Arielle creuse son sillon, approfondit son imaginaire, où se mêlent l'ésotérisme ("Oui je vois dans le noir se dessiner ma lune / Mon icône transitoire qui veille et réfléchit / Ma brune oh ma brune c'est comment qu'on oublie / Dormir toute une vie à une ...", "Toute une vie à une"), le mystère ("Un ange est passé dévoilant le passage / Le passage secret pas quelqu'un de passage / Oui j'ai un ami et ensemble on partage / Nos chemins de vies de Tolède à Carthages...", "De Tolède à Carthages"), et, toujours, la mort ("Tombes riches et brillantes aux coins saillants / Tombes à la pierre usée par les assauts du temps / Tombes qui tous les ans par des mains sont fleuries / Tombes envahies par les ronces et les orties / Et moi quand elle aura sur moi pointé son doigt / Quel genre de tombe la mort prépare-t-elle pour moi...", "Tombes"). Fait remarquable: ce dernier texte, pourtant du pur Arielle, est de Jérôme Rousseaux (Ignatus, ex Oui Oui), dont l'univers est a priori très différent... ce qui montre combien la chanteuse inspire, influence, charme des collaborateurs, la fine fleur de la pop française (Mirwais, Olivier Libault, Yan Péchin, Etienne Charry etc), sachant, de leur côté, très bien s'y fondre.
Cependant ceux qui ont signé Arielle chez RCA ont été remplacés par une nouvelle équipe (l'habituelle valse du personnel des majors) qui ne défend guère l'album, et Island, sans doute sensible aux éloges unanimes de la presse, accueille Arielle et ses musiciens pour leur offrir la possibilité de poursuivre une recherche de climats, encore une fois assez rare dans la chanson française. Le résultat, un troisième album intitulé Mortelle, est pour beaucoup le chef d'oeuvre d'Arielle, l'oeuvre en tout cas où la synergie entre les textes, la musique et la production de Matthieu Ballet est la plus puissante: désormais débarrassée de la plupart de ses tics de prononciation et ayant définitivement fait le choix du trip hop (au détriment d'une couleur pop encore à l'oeuvre dans Toute une vie à une), la chanteuse livre alors (en 1999) le seul pendant français crédible aux albums contemporains de Portishead par exemple.

Dans ses textes, toujours très travaillés, Arielle arpente à peu près les mêmes espaces sombres, sans hésiter toutefois à introduire, disséminées, imperceptibles, des pointes d'humour et d'espoir: "Mon oiseau fabuleux / Un instant suspendu je vivrai à nouveau / Protégée grâce à lui des elfes et des dieux" ("Mon oiseau"), jusqu'à une superbe ode aux plaisirs... extrêmes, forcément, où les quelques accords de guitare soulignent l'ambiance sensuelle et mystérieuse de ces échanges plus cérebraux que sexuels, parfaite définition du sado-masochisme: "S'incliner, se soumettre / Pour enfin perdre pied / De nos doigts idolents / Jusqu'au creux de nos mains" ("Les empreintes digitales").
Malheureusement Arielle prend le titre de son troisième album au sérieux: cette Arielle-là, sans doute pour éviter la redite ou le pastiche, doit mourir pour pouvoir se réincarner à l'occasion du quatrième album (Imbécile heureuse, 2001)... en une plus qu'inattendue chanteuse cap-verdienne. Les froides neiges blanches du Nord ont laissé la place aux rouges fleurs du Sud et, finalement, au-delà de l'effet de surprise, l'on se dit que la mélancolie de la morna pourrait bien convenir à celle qui a chanté le silence et les tombes (et qui d'ailleurs a souvent glissé çà et là, sur scène ou disque, un air d'inspiration latine, comme "Quiereme esta noche" sur Toute une vie à une). Pourtant quelque chose ne marche pas. D'abord le chant en roue libre d'Arielle, de nouveau ultra-maniéré, quasiment incompréhensible parfois, avec, par exemple, le choix malheureux de prononcer toutes les syllabes, en particulier les muettes, pour coller au rythme: "Imbécile heureu-sseu / Imbécile heureu-sseu / J'ai perdu la tê-teu / Je suis amoureu-sseu" ("Imbécile heureuse"). Alors qu'auparavant les musiciens et les auteurs s'accordaient au monde d'Arielle, on a ici le sentiment que c'est la chanteuse qui essaie maladroitement de rentrer dans un univers qui, au moins rythmiquement, n'est pas le sien. Sans parler de l'alourdissement général de la ligne de chant que provoquent ces "eu" omniprésents, très loin du désir de la chanteuse de "s'affranchir des pesanteurs" exprimé dans "Toute une vie à une"...
Il y a ensuite l'hétérogénéité d'un album qui
hésite entre la morna (musique lente et triste), le funanà (musique plus rapide qui donne envie de danser), le gros rock ("Solitude partenenaire"), le rock indépendant ("L'idiot du village", Dominique A) et la pop ("Mes petites filles chéries", merveilleuse chanson composée par Alain Chamfort, la plus belle de l'album, et même l'une des plus grandes réussites mélodiques du chanteur de "Manuréva"). La chanteuse a perdu ce "fil d'Arielle" qui donnait une cohérence à son travail et à son personnage. D'autant que les textes eux-mêmes marquent le pas, se laissant parfois aller à la facilité d'une image d'Epinal ou de bons sentiments, comme dans "L'idiot du villlage", qui mythifie platement un certain type de folie: "L'idiot du village / Me donne à penser / Que dans ce village / Un poète oublié...").
Ne pas se laisser écraser par sa propre icône, chercher à dépasser l'image fixe d'une chanteuse hiératique et mystérieuse, bref casser le moule que l'on a patiemment construit soi-même pendant des années, pour ne pas étouffer, mais au risque de se fourvoyer: quoi de plus naturel, en fait, pour une artiste aventureuse et qui a de la ressource ?
Prochaine étape ?

 

Didier Dahon, janvier 2005