Arielle Dombasle    
  Vidéo Glam Show
 
 
La Cigale (Paris), 24 et 25 mars 2010
 
  Avec Philippe Katerine
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On nous avait promis un show, plus précisément un "Vidéo glam show", mais si l'on devait juger ce concert donné à la Cigale par Arielle Dombasle en terme de spectacle, de vidéo et même de glamour, la question, malheureusement, serait vite réglée :
- paresse de la conduite, qui jamais ne fait l'effort de se constituer en véritables tableaux et qui résout la difficulté de l'hétérogénéité du répertoire de Dombasle (à la fois "électro" et "latino") par un collage grossier, en plaçant au milieu de la soirée, après un atroce intermède de catch, un "bloc" de chansons latines... "sans transition", selon les mots de l'interprète elle-même...
- inintérêt total des interventions "spectaculaires", à savoir deux danseuses qui sans doute essayent de personnifier la redoutable Routine, et deux catcheurs, donc, qui ne font même pas semblant d'y croire.
- lumières uniformes, paresseuses, elles aussi, et qui ne cherchent jamais à créer une ambiance ou à souligner une émotion, sauf les sortes de lasers verts au tout début, qui ne sont pas exactement le moyen le plus fin et le plus élaboré de dénoter modernité et futurisme...
- surtout catastrophiques projections vidéo (signées Thierry Humbert et Arielle Dombasle) sur un grand écran en fond de scène, où se mêlent images de synthèse pseudo-futuristes complètement ringardes (on pense aux images des clips vidéo des Pet Shop Boys... des années 1992-1994...), images de bande dessinée empruntées à la pochette de l'album Glamour à mort (impression de déjà vu et redondance, en particulier quand est projeté le clip d'"Extraterrestre" pendant l'interprétation d'"Extraterrestre"...), et plans d'objets ou d'êtres (un jeune homme pour figurer Saint Sébastien, Dombasle elle-même etc.) filmés n'importe comment et sommairement "habillés" d'effets en post-production.
- seuls les changements de costume et les costumes eux-mêmes (trois en tout) échappent au sentiment de cheapness généralisée : à la différence de tous les autres éléments, ils "tombent bien", c'est-à-dire qu'ils épousent parfaitement (le corps de) l'interprète, et ils parviennent à apporter amusement, élégance et glamour à une mise en scène qui en est singulièrement dépourvue.
Bref, jamais le concert ne s'élève au niveau du show — et l'on peut même affirmer que ces très maigres tentatives de "faire du spectacle", par leur paresse, leur inachèvement, leur grossièreté même, gâchent un peu le concert en distrayant le spectateur de l'essentiel : Arielle Dombasle.
Le corps d'Arielle Dombasle, d'abord. Ses cuisses de poupée désarticulée dans le premier costume, ses fesses et sa cambrure dans le deuxième et le troisième, sa raideur dans tous, la brusquerie puérile de ses mouvements, ses petits sauts d'enfant joyeuse et excitée... en un mot son inconscience totale de cette sorte de règle tacite qui prescrit à l'interprète (acteur ou chanteur), dès lors qu'il est en scène, de lisser gestes et mouvements, de leur appliquer une manière de patine ouatée et diffuse... qui est peut-être le premier ingrédient de la mystérieuse et très difficile à définir "présence scénique". Rien de tel chez Arielle Dombasle, au contraire : tout se passe comme si l'adrénaline de la scène, et la joie sincère d'être face à son public, transformaient la femme délicate et posée en une enfant de sept ou huit ans s'apprêtant à ouvrir ses cadeaux le matin de Noël... Allers et retours frénétiques et mécaniques entre le devant de la scène et l'écran blanc en fond, retournements brusques, mouvements de tête saccadés... jusqu'à la merveille de ces entrées en scènes hallucinantes dont Arielle Dombasle a été prodigue dans la section "latino", puisqu'elle avait décidé, on ne sait trop pourquoi, de sortir en courant à la fin de chaque chanson, avant de réapparaître, donc, cinquante secondes plus tard, pour une entrée en forme de petite course sautillante vraiment démente (à tous les sens du terme), et mille fois plus spectaculaire (et drôle, et touchante) que la véritable entrée-ouverture du show, tristement et platement (et même vulgairement) construite autour de ce qu'on appelle dans la profession la "bande démo" du spectacle...
La voix d'Arielle Dombasle, ensuite. Ou plus exactement ses voix : la parlée, merveilleuse d'élégance, de drôlerie et de distanciation (ses "Merci à Delphine et Jessica", les deux danseuses, valaient mille fois mieux que la prestation des deux jeunes femmes elle-même, et son "Mais il faut que quelqu'un ramasse les roses !" légèrement affolé (la chanteuse venait de se rendre compte qu'elle ne pouvait pas le faire elle-même, à cause de sa robe...) subjugua l'assistance), ainsi que la chantée et l'opératique, dont il est si facile de se moquer des défauts avec une moue de mépris amusé en jouant au spécialiste (manque de couleurs, trous, raideurs...), mais que les vrais amateurs savent apprécier pour ce qu'elle est : un soprano tour à tour fragile et souverain (magnifique plénitude vocale de "Cucurucucu Paloma" par exemple) dont la chanteuse sait parfaitement exploiter les possibilités dans le champ de la musique populaire, en particulier dans le registre de la pompe mélancolique (magnifique interprétation de "Mon seigneur", accompagnée, d'ailleurs, des uniques gestes travaillés de la soirée (de beaux mouvements de bras)). Sans oublier la troisième voix de Dombasle bien sûr, celle de la petite Arielle s'amusant et ne faisant plus vraiment attention à la "propreté vocale"... voir par exemple (et écouter !) son "El Tiburon" incontrôlé, pour ne pas dire hystérique.
L'art interprétatif d'Arielle Dombasle, enfin, qui navigue étrangement et délicieusement entre candeur et distanciation, simplicité naïve et jeu dans le jeu, ferveur et clin d'oeil... Ses "Y yo, desesperada" ("Quizas, quizas, quizas") sont presque insoutenables tant Arielle Dombasle les gonfle de sève latino-tragique, et ses "Miaou, miaou, miaou" ("Petit chaton") fendent le coeur tout en réjouissant l'esprit...
On n'a rien dit des très belles chansons de Philippe Katerine (dommage que "Rue Saint-Benoît", l'une des plus touchantes, n'ait pas été retenue pour le concert). On n'a rien dit de Philippe Katerine lui-même, qui est intervenu dans la troisième partie du concert tour à tour comme duettiste, choriste, interlocuteur, maraquero, danseur ou simple hurleur ("A la néandertal"). On n'a rien dit non plus du public d'Arielle Dombasle, vertigineux d'hétérogénéité et d'improbabilité. C'est sans doute parce que le plus important, le plus frappant, le plus essentiel aussi, résidait dans la fraîcheur paradoxale et inattendue d'une interprète qui occupe la scène comme personne, littéralement, et qui ne craint pas de se lancer à corps et voix perdus dans la joie innocente du concert.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, mars 2010