Annick Cisaruk    
  Forum Léo Ferré (Ivry), les 5 et 6 juin 2009
Récitals
  Avec David Venitucci à l'accordéon
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Une salle peinte en noir de la main même des artistes qui peuvent s'y produire, des affiches autographiées dont certaines racornies par le temps, un service à table de bénévoles amènes acquis à la cause de la chanson, c'est au Forum Léo Ferré qu'Annick Cisaruk a proposé un retravail minutieux de celui qui donne à ce lieu son nom. Accompagnée par l'accordéoniste David Venitucci, mise en scène par Ned Grujic, la chanteuse arrive, fluide, cheveux ondoyants, tout en noir, mesure chaque geste – la main, le bras pour tout décor – lui donnant le poids nécessaire à l'élévation du chant vers le spectacle total. Car elle fait plus qu'un concert, elle habite Ferré comme un personnage son roman, terre réinventée par les arrangements à l'accordéon, par une interprétation d'une puissance vocale étonnante : c'est l'esprit contre la lettre, le transport vers un autre ciel, la traduction imagée d'une des références les plus intouchables de la chanson française. Annick Cisaruk devient tout intérieure à l'extérieur, elle pousse son chant vers le public mais c'est le spectre entier des émotions humaines qu'elle imprime aux mouvements de son visage, à sa gorge, à la direction rapide de ses regards.
Il y a dix ans, un disque avait déjà été enregistré où le piano remplaçait l'accordéon d'aujourd'hui, avec un choix de chansons parfois plus douces, amoureuses de l'instant, de la perte, sans doute moins engagées. Ce soir-là, on est passé du Ferré lyrique ("Ô Triste triste était mon âme", "La Mémoire et la mer") au militant ("Y'en a marre", "Les Albatros", "La Vie moderne"), de l'amoureux du peuple à l'inventeur de lendemains plus camarades: "L'Age d'or" qui clôt le concert est comme un appel à l'espoir politique après l'indignation, porté par une Annick Cisaruk droite, fière, sur l'avant-scène, qui assume parfaitement son rôle d'étendard faisant signe à l'avenir plus radieux (utopique?) "Nous aurons du sang dedans nos veines […] / Et tous nos discours finiront par je t'aime". Le récital suit cette courbe ascendante que chaque chanson reproduit à son échelle, construite sur une montée progressive du volume de la voix et de l'accélération brillante du jeu de David Venitucci.
C'est pas à pas que la chanteuse impose la nécessité du texte dans sa révolte, sa signification, ses accents de conscience et d'attention portée au monde social et politique. Ainsi, le choix de plusieurs chansons qui racontent la poésie, la vie, l'attitude de la prostituée. Et il suffit à Annick Cisaruk d'une main sur la hanche pour figurer le personnage. C'est avec un art proprement théâtral qu'elle métamorphose sa voix sur "Java partout", où l'argot et les lieux du lucre s'élèvent dans l'imaginaire du spectateur, ces "bordels de Shanghai" ("Marizibill") se mettant soudain à vibrer sur scène. C'est phrase à phrase qu'elle incruste les mots d'une puissance d'orateur, d'une vindicte que la tenue de la note du "marre" ("Y'en a marre") pousse à l'extrême. La protestation contre l'excès de guerre, de misère, se fait entendre jusqu'à la frontière de la fausse note à la fin du morceau – simulation chantée de l'exaspération politique. Ce qui se trouve au cœur de ce concert n'est autre que cette colère tantôt portée aux nues et sublimée par un passage à la compréhension du malheur, tantôt projetée dans le chant pour lui donner un envol dont seule Annick Cisaruk est sans doute capable.
On assiste à un récital tout en puissance que la mise en scène exprime sous toutes ses formes, invitant la chanteuse à se faire actrice des mots qu'elle entonne : marquage du visage par les passions comme dans le théâtre japonais, si expressif et pur, comme radical, gestes du poing, élévation brusque de la voix. Parfois, c'est aussi le jeu de l'alternance entre le face et le dos au public, comme dans l'introduction à l'accordéon de "L'Etrangère" qui offre un poids signifiant au fait de se mettre soudain face à la foule qui vous regarde. Au contraire, la fin de "Marizibill" (poème d'Apollinaire) joue du détournement du visage pour n'offrir que la voix qui vocalise et part à la recherche d'un imaginaire du pur son. Quand la chanteuse se met de dos pour chanter, c'est alors sa chevelure qui vous parle, son timbre qui joue entre le proche et le lointain. Ou alors elle est de profil, comme dans "La Lune", laissant place encore une fois à l'introduction à l'accordéon, créant ses poses, ses espaces pour varier le sens et l'écoute. Pour "Avec le temps", elle sera assise sur le tabouret noir, comme si nous nous mettions tous autour de la table avec elle pour cette chanson qu'on partage comme un véritable repas, le patrimoine sonore de la France. Annick Cisaruk a parfaitement inséré le jeu à l'intérieur de son chant, elle utilise le corps comme un prolongement des mots de Ferré, les bras relevés en croix pour le vol de l'albatros ("Les Albatros"), figure métaphorique de l'exclu qui ouvre le concert. Ce jeu d'actrice est souvent l'occasion de révéler le duo, la présence d'un véritable dialogue dramatique sur scène entre l'instrumentiste et la chanteuse, entre les deux artistes dont la complicité saute aux yeux. Quelques gestes de la chanteuse vers le visage ou le corps de l'accordéoniste matérialisent l'idée d'une co-réalisation, d'un véritable travail l'un sur l'autre, l'un par l'autre.
On sent que David Venitucci a arrangé Ferré à l'aune de la voix de la chanteuse, que le soufflet de son instrument est le compagnon de voyage du souffle d'Annick Cisaruk au point que parfois ils rivalisent en force et en ampleur. Tantôt c'est l'accord parfait, comme sur "L'Affiche rouge" où le soufflet de l'accordéon fait comme un orage, prélude à la révolte, à la douleur du sacrifice, le poids de l'instrument qui vibre appelant l'émouvant "Adieu la vie" final. On citera également la réussite de la reprise du " Ô Triste triste était mon âme" auquel Annick Cisaruk donne un peu plus de substance vocale que Ferré et surtout qui travaille le crescendo de la voix soutenu par celui de l'instrument qui va d'aigu en plus grave, qui suit et conduit le chant tout à la fois. A la fin du morceau, accordéon et chanteuse reprennent leur ton doux et chuchoté, après l'explosion de l'acmé sur l'"exil" du cœur et de l'âme. Par contre, on peut avoir l'impression sur "La Mémoire et la mer" que l'accord se perd un instant et que l'instrument écrase légèrement la voix qui doit sacrifier quelques syllabes, un ou deux mots, à sa vigueur.
A une telle intensité de signification, de jeu, d'art vocal, s'insinue toujours le risque qu'on soit pleinement emporté ou qu'on se sente comme laissé au bord de la route, un peu en-deçà de cette démonstration de travail et d'effort impressionnante. Ainsi, "La Vie moderne" qui ne rend pas grâce à la subtilité de la chanteuse ; on est davantage saisi par la platitude de la posture anti-progrès, par l'allure de slogan que par tout autre détail. De même, l'interprétation de "Vingt ans" laisse trop de place à l'insolence et pas assez à la profondeur existentielle que Catherine Sauvage rendait en effaçant l'ironie de certains mots. "Les Albatros" cèdent également à ce pas pris sur la poésie par la revendication, obligeant l'auditeur à faire un chemin déjà tracé. Mais c'est le choix de ce texte plus que l'art d'Annick Cisaruk qu'on en vient à interroger. Contre l'excès de couleur exagérative, viennent des moments de grâce et de pure légèreté, comme "Jolie môme" où la chanteuse impose au chant le rythme des hanches de la jeune fille, la gracilité d'une séduction qui sème le trouble sur le monde soudain éveillé par sa présence. Le chant est d'abord retenu, mais il se chauffe comme une cire, il prend toutes les formes de la jeunesse, de la candeur qu'Annick Cisaruk impose magnifiquement par le chuchotement final du dernier "jolie môme". Et comment parler de la beauté suspendue de "L'Affiche rouge" ? Un petit film, une adresse à tous les cœurs, le vibrato de l'interprète devenant le chant d'un violon, la persistance sonore d'un jeune sacrifié dans lequel la vie bat trop fort pour qu'on tolère qu'elle soit prise. Enfin, on n'oubliera pas la fidélité, la justesse des intonations posées sur "Tu penses à quoi ? " tant Annick Cisaruk a offert au texte l'art et la nature d'une conversation entre gens qui s'aiment, révélant la crainte amoureuse de ne pas comprendre ce que l'autre désire. Seule une telle artiste pouvait faire surgir une puissance sans ridicule lorsqu'elle fait sonner les mots: "A ta tête de mort qui pousse sous la peau ? / A tes dents déjà mortes et qui rient dans la tombe ? " L'outrance de Léo Ferré soudain chantée à hauteur d'homme. La beauté révélée sous le discours. Dans la langue de l'âme : la voix d'Annick Cisaruk.

   
 

   
 

Florence Chapiro et Aurélien Hupé, juin 2009