Alizée    
  Une enfant du siècle (2010)
 
 
 
   
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En sortant un album consacré à Edie Sedgwick et produit par les musiciens du petit label de musique électronique Institubes (Chateau Marmont, David Rubato...), Alizée prend le risque d'un double ridicule : celui, obscène, d'une Sheila chantant Van Gogh ou d'une France Gall chantant Cézanne, et celui, pathétique, d'une starlette recherchant désespérément à gagner un peu de crédibilité. Cependant — miracle — elle les évite tous deux et publie, au passage, un chef-d'oeuvre de french pop renversant qui — miracle encore — jamais ne se raidit en exercice de style cynique et vulgaire (cf. Yelle). Commentaire titre à titre :

Eden Eden
Très belle idée de commencer l'album par cette invraisemblable ballade d'adieu gorgée de sucre nostalgique et qui ne se refuse rien pour exalter mélancoliquement la beauté radieuse et enfuie, ni les violons, ni de petites ritournelles de synthétiseurs désuets singeant (très) vaguement la trompette des grands départs, ni les passages parlés en guise de conclusion... Un mélange sublime de variété primitive et de pop édénique, dont le texte, pour peu qu'on ne l'écoute pas intégralement et dans la continuité, mais qu'on accepte de n'en saisir que des bribes, renforce la beauté : soleils mourants, ciels voilés, éternel été, vaisseaux, bras nus qu'il faut couvrir, fusées, demoiselles, feuilles, voiles, génie du lieu (génie du lieu, oui : il s'agit là sans doute de la toute première apparition du concept du genius loci dans la chanson française...) — bref tout un réseau de références et de signes qui, de Baudelaire aux ports du Lorrain, achèvent de faire de cette première chanson une ouverture grandiose et étreignante.

Grand central
Magnifique contraste entre les couplets dansants et insouciants, et les notes de piano du refrain, qui n'est pas un départ mais une fin précoce ("Grand central / Grand central / Tout le monde descend"). Jolis "lalalalala" du premier pont, jolies phrases parlées du second pont, qui conduisent à la reprise finale des couplets en de merveilleux "Palalalapalalalap".

Limelight
Longue introduction de cordes et synthétiseurs avant l'entrée des 95 BPM : Limelight est un songe italo-disco, une ballade nocturne et autoroutière dont l'avancée douce est interrompue par un très beau break parlé où prononciation approximative de l'anglais et cordes s'unissent pour une sorte d'arrêt sur image naïf et inquiétant : "Stairs / Lights / Music / Sweat / Scare / Fright / Panic / Threat".

La Candida
Retour en territoire populaire, et même variété — pour ne pas dire variétoche, avec une sorte de slow lyrique et candide qui parvient, comme c'est (c'était) parfois le cas chez Christophe, à produire du mystère et de la nuit au coeur même du plus rebattu, du plus facile, du plus écoeurant.

Les Collines
Refrain répétitif et hypnotique, qui est comme une accélération (une fuite) aveugle dans la nuit, après quelques secondes de suspens sublime ("Mes valises sont vides / Mon coeur léger" : l'abandon et la courte pause (de confiance et non d'hésitation) qui précèdent le grand départ, le grand saut)... et avant la clausule (ou l'épilogue ?), non moins sublime, des quatre accords finaux. "Les Collines" est un chef-d'oeuvre de pop sombre et dansante dont les paroles sibyllines augmentent encore l'éclat noir ("Auprès des Hespérides / J'irai panser / De grands félins timides..."). Accessoirement c'est exactement le type de chanson que Mylène Farmer pourrait ou devrait chanter aujourd'hui (le refrain semble réclamer une de ses chorégraphies, et même certains intervalles paraissent écrits pour / par elle), à supposer que la quête du graal pop l'intéresse encore...

14 décembre
Chanson presque anodine, titre de demi-caractère. De quoi parle le texte ? A quoi riment les couplets où plane l'ombre amicale de la Lio du premier album ? Aucune importance, seules comptent les vagues tièdes et lasses du refrain : "Soir après soir [...] Nuit après nuit"...

A coeur fendre
Lio ici n'est plus une ombre, c'est la matière même de la chanson, mais la merveille stupéfiante, c'est que l'inconscience (pour ne pas dire la "bêtise") d'Alizée, la beauté du refrain et ses mots même ("Il gèle à pierre fendre / J'ai froid"), font voler en éclat toute éventualité de pastiche et portent la chanson très haut dans le paradis électro pop, comme un jeune frère invraisemblablement beau (et non un fils malin) de "Comix Discomix" ou de "La Panthère rose".

Factory girl
Belle ballade volontairement poussive, charbonneuse, sorte d'hymne de stade à la Depeche Mode, en miniature bien entendu, que la voix d'Alizée, éternelle jeune fille, sauve de l'ankylose (mais pas tout à fait des clichés (sur la Factory, la descente aux Enfers, la "plongée dans l'abîme" etc.)).

Une fille difficile
Jolie chanson, jolies harmonies, mais l'ensemble est un peu redondant : tout a déjà été dit auparavant dans l'album, et mieux, c'est-à-dire avec plus d'allant, de force, de précision, de profondeur...

Mes fantômes
Encore une ballade, encore un hymne, mais d'une simplicité biblique cette fois, pour ne pas dire d'une blancheur disneyesque ou sulpicienne... Le "NeverEnding Story" de Giorgio Moroder est vraiment trop présent, et jamais cette chanson de conclusion ne parvient à s'élever au rang ni au degré de beauté de la chanson d'ouverture. Le pastiche n'est pas loin (on pense même au Sexuality de Sébastien Tellier), mais encore une fois la jeune et jolie voix insignifiante (au bon sens du terme) d'Alizée sauve la chose de la roublardise.

Comme on le voit la fin de l'album est un peu faible. Mais il y a tout le reste : des mots épars qui résonnent infiniment et laissent l'auditeur faire son miel nocturne et silencieux ; les échos assourdis d'anciennes chorégraphies impossibles ; le cristal d'une jeune Lio de 18 ans inconsciente écrivant une page d'histoire ; l'ombre noire de l'ancien mentor ; de grands refrains de variété facile ; de vagues slows sentimentaux ; Valerie Dore et la Factory ; les Hespérides et le lointain Mexique ; une petite voix sans qualité qui ne cherche jamais à dire ; des palalalalapalalala et des nanananana et des lalalalalala... En un mot il n'y a rien et il y a tout : "Mes valises sont vides / Mon coeur léger".

   
       
  Jérôme Reybaud, mars 2010    
       
  1 Eden Eden (Jean-René Etienne / Robin Coudert) 4'22
2 Grand central (Jean-René Etienne / Rebecca Zlotowski / Jérôme Echenoz / Davis Stanzke) 3'24
3 Limelight (Raphaël Vialla / Angy Laperdrix / Julien Galinier / Guillaume De Maria) 5'09
4 La Candida (Adan Jodorowski / Robin Coudert) 2'14
5 Les Collines (Never Leave you) ( Raphaël Vialla / Angy Laperdrix / Julien Galinier / Guillaume De Maria / Jean-René Etienne) 3'43
6 14 décembre (Raphaël Vialla / Angy Laperdrix / Jean-René Etienne / Julien Galinier / Guillaume De Maria) 3'18
7 A coeur fendre (Raphaël Vialla / Angy Laperdrix / Jean-René Etienne / Julien Galinier / Guillaume De Maria) 3'07
8 Factory girl (Jean-René Etienne / Jérôme Echenoz / David Bear) 4'11
9 Une Fille difficile (Raphaël Vialla / Angy Laperdrix / Jean-René Etienne / Julien Galinier / Guillaume De Maria / Jean-Baptiste De Laubier) 3'41
10 Mes fantômes (Jean-René Etienne / Robin Coudert) 3'16

   
       
  Chaque titre est produit par son ou ses compositeurs    
  Photographie : Camille Vivier    
  CD Jive / Epic 88697662042