Alain Souchon, Tartuffe 2008    
   
Points de vue
  Par Jérôme Reybaud
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  Octobre 2008
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Alain Souchon n'aime pas les parachutes dorés. Il l'explique dans une vidéo postée sur l'Internet : "Y'a des gens on leur dit vous avez une boîte avec plein d'employés et qui fabriquent des trucs [...] Et là le gars, le chef y sait pas et la boîte elle coule donc les gens y ont plus d'argent et on fait plus de truc et le gars on lui donne plein d'argent. On lui donne des millions et des millions et après y s'en va sous les tropiques et y mange des noix de coco avec des top modèles et y nage dans l'eau transparente. Et ça, ça s'appelle un parachute doré, ça s'appelle, c'est extra [...] Donc vous merdez une boîte complètement et on vous donne plein d'argent". Ce thème lui a même inspiré une chanson intitulée "Parachute doré" qui figurera sur son nouvel album à paraître le premier décembre prochain mais que le chanteur offre dès maintenant en téléchargement gratuit car, dit-il à la fin de la vidéo "plus rien ne marche dans le show-business, vous savez on fait des chansons, on les met sur des disques, ça coûte une fortune, y'a des tas de gens qui travaillent et tout et personne n'achète le disque parce qu'ils copient [...] alors là je vous la donne". C'est très gentil de sa part, cependant lorsque l'on cherche à télécharger la chanson, on voit s'ouvrir une fenêtre comportant un formulaire à remplir qui oblige l'internaute à s'abonner à la newletter d'Alain Souchon. Un cadeau qui exige une contrepartie n'est plus vraiment un cadeau, mais l'on ne comprend vraiment que le don généreux n'était en fait qu'une opération de marketing que lorsqu'on le replace dans sa chronologie : cet été Alain Souchon annonce que son nouvel album paraîtra le 15 octobre ; mais la sortie est retardée et l'on apprend en septembre qu'elle aura lieu le premier décembre ; comme le plan média semblait déjà lancé (une couverture de Télérama le 24 septembre par exemple), on craint un passage à vide en octobre (puisque vraisemblablement la machine se remettra en route en novembre) ; miraculeusement fin septembre et début octobre les banques du monde entier chavirent et la question des parachutes dorés revient sur le devant de la scène médiatique ; génialement le chef du plan média de l'album d'Alain Souchon chez Virgin (ou le chanteur lui-même ?) fait le rapport avec l'une des chansons de l'album, qui porte justement le titre "Parachute doré" ; et opportunément le titre est médiatisé (offre de téléchargement gratuit, vidéo d'Alain Souchon), non pas comme un véritable single sorti dans l'urgence, mais comme ce que l'industrie appelle aujourd'hui un "buzz single", c'est-à-dire un titre qui sert essentiellement à faire parler de l'album, et donc à le vendre lorsqu'enfin il sortira. Voilà comment on continue de parler d'Alain Souchon. Voilà comment on prépare la sortie de l'album. Voilà comment l'un et l'autre occuperont nos esprits jusqu'au jour J, et en particulier pendant ce mois d'octobre délicat à gérer médiatiquement à cause de la nouvelle date de parution de la chose. Mais voilà surtout - et c'est ici qu'intervient le chanteur en personne, par le biais de la vidéo - comment on déguise une opération de marketing purement opportuniste (mais elles le sont toutes, par définition) en un acte citoyen de dénonciation doublé d'un geste généreux et désintéressé. Voilà pour finir, donc, comment Alain Souchon est devenu le Tartuffe 2008.
Il porte tout comme celui de 1664 des habits noirs et des cheveux bouclés (quoique ceux du moderne soient vrais). Tout comme son ancêtre, le Tartuffe contemporain porte sa vertu en bandoulière pour mieux dissimuler sa turpitude (mais la question de l'argent a remplacé celle de la religion). Néanmoins que l'on ne s'étonne pas de l'entendre utiliser une langue si affreusement relâchée quand l'homme de Molière s'exprimait dans un français parfait : l'un comme l'autre emploient la langue dominante, et ce n'est tout de même pas la faute d'Alain Souchon si notre époque valorise le pire des parlers, et contraint ce faisant le Tartuffe à l'adopter pour plaire et s'imposer. Quoique... l'homme qui a écrit une chanson intitulée "Allô maman bobo" (et qui en fait un énorme succès) ne puisse être tout à fait innocent en cette matière, notamment au chapitre "Infantilisation de la langue"... Mais nous sommes bien ingrats et ferions mieux de remercier Alain Souchon de nous offrir une chanson gratuite qui de plus a le mérite - la vertu - de nous conscientiser en dénonçant les dérives du système ultra-libéral. Certes, c'est dix ans après Arnaud Montebourg. Deux mois après Laurence Parisot. Une semaine après Nicolas Sarkozy. Peu importe : c'est surtout un mois et demi avant la sortie de son album.