Simone Tassimot    
 
Simone Tassimot chante le Gainsblues
 
  au théâtre La Fenêtre (Paris), du 29 mars au 1er avril 2006
Récitals
  Avec Jérôme Destours au piano
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Laissez Placebo, Jane Birkin, Taratata et Universal étouffer Serge Gainsbourg sous le poids de leurs discours convenus, leur glose mécanique, leur célébration hystérique, et poussez la porte d'un théâtre du onzième arrondissement où Simone Tassimot, après la tentative ratée d'une Zizi Jeanmaire noyée sous des arrangements grossiers (Zizi au Zénith, 1995), et le forfait de Régine au Théâtre du Châtelet (Régine chante Gainsbourg, qui aurait dû être donné au printemps), offre un récital Gainsbourg, chose finalement plus rare et plus périlleuse qu'il ne semble.
"Tic, tac, toe" en ouverture d'abord inquiète: autant Simone Tassimot parvient à transcender le très beau pastiche de chanson réaliste que Serge Gainsbourg avait écrit pour Régine ("Mallo-Mallory"), autant cette fantaisie un peu simplette convient mieux à sa créatrice Régine, qui seule réussit à faire claquer (sur des arrangements disco rudimentaires) les pauvres rimes du grand Serge ("Un soir j'surprends mon pote / Tout nu sous son trench-coat").
Mais au deuxième morceau, "Les oubliettes", tout prend miraculeusement forme. Non seulement Simone Tassimot s'approprie le plus naturellement du monde une chanson d'homme ("Dans chaque guinguette / J'ai cherché Juliette / Je n'ai je regrette / Que trouvé Margot"), mais surtout elle rend toute sa force à la chanson, sa poésie de la rue, où les regrets du poète "se valsent musette dans les caboulots"... sans jamais toutefois verser dans le populo de convention. Car Simone Tassimot maîtrise sa gouaille, pour ne laisser passer que les mots et leur musique.
Chaque titre est revisité par ce phrasé à la fois extrêmement doux et rugueux. Et lorsque soudain nous sommes sous le choc au détour d'une intonation (incroyables "Amours perdues"), la douceur du timbre libère toutes les émotions jusque-là retenues par une âpreté vocale merveilleuse. Nous oublions presque les interprètes originales... enfin, toute la verroterie vocale de Juliette Gréco plus facilement que le muscle de Catherine Sauvage, dont Simone Tassimot reprend "Les nanas au paradis". Quant à Catherine Deneuve, s'il n'est certes pas très difficile de faire oublier son parlé-chanté, disons, expérimental, il n'est pas donné à tout le monde en revanche de rendre justice à "Dépression au-dessus du jardin" et "Ces petits riens", ces deux magnifiques chansons qu'inexplicablement Serge Gainsbourg lui a offertes. Et il ne manque à Simone Tassimot qu'un grand orchestre sachant phraser aussi bien qu'elle (à la place d'un pianiste distant) pour faire de sa version bossa de "Ces petits riens" une "version de référence", au même titre que "La chanson de Prévert" par Cora Vaucaire.
"Les goémons" sont énoncés avec retenue, pas celle, fabriquée, d'une Jane Birkin singeant la discrétion, mais celle d'une diseuse qui aime et connaît le poids exact des mots. D'ailleurs ensuite Simone Tassimot a choisi de débarrasser "Je suis venu te dire que je m'en vais" de sa musique, pour faire redécouvrir le texte (tout comme Zizi Jeanmaire lors de son récital à l'opéra Bastille pour... "Ces petits riens").
Entre les chansons, Simone Tassimot glisse des aphorismes de Gainsbourg ("Prenez une vedette, j'en ferai une inconnue" etc)... qui s'avèrent finalement bien moins drôles que le "Back to the eighties" que Simone Tassimot lance elle-même pour introduire l'un des moments les plus curieux, et les plus réussis, de son récital Gainsbourg: la recréation de "Baby alone in Babylone", une chanson si intimement liée à Jane Birkin que personne encore n'avait eu l'idée de la reprendre. Et pourtant, tout se passe comme si, en transitant par le gosier si typiquement français, pour ne pas dire parisien, de Simone Tassimot, l'éclat mortifère des avenues de Los Angeles brillait avec plus de force encore - la force même de la distance.
La surprise est telle et le défi est si brillamment remporté, que l'on se prend à regretter qu'au lieu de la trop attendue "Javanaise", Simone Tassimot n'ait pas terminé son récital par un autre titre-gageure. "Beau oui comme Bowie" ?

   
 

   
 

Didier Dahon et Jérôme Reybaud, avril 2006

   
       
 

Affiche du concert : Danny Bliss