Simone Tassimot    
 
Simone Tassimot GainsBlues Again
 
  à l'Archipel (Paris), le 24 juin 2008
Récitals
  Avec Jérôme Destours au piano
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Simone Tassimot chante une nouvelle fois son Gainsblues (inauguré en mars 2006 au théâtre parisien La Fenêtre), qui, d’après les admirateurs, n’est jamais tout à fait le même, ni tout à fait un autre. En choisissant d’interpréter le riche répertoire de Gainsbourg, la chanteuse peut se permettre toutes les évolutions, toutes les maturations. Simone Tassimot construit son spectacle comme on installe un personnage. Elle s’échauffe avec les "P’tits papiers", s’anime progressivement, hésite, trébuche à merveille, burlesque, grandiloquente puis sauvagement proche du sens du texte. Ce qui déstabilise et séduit, c’est cette mobilité de comédienne qui change de registre tout en conservant le plaisir intact de partager des histoires, toujours juste avec la voix, parfois maladroite avec le corps malheureusement (entrée brusque, nombreux aller-retour du micro au piano entre deux chansons pour consulter la conduite... toutes choses qui jurent avec la belle parcimonie des gestes des mains pendant les chansons). Car Simone Tassimot a un art de la narration qui n’appartient qu’à elle. Elle qui se considérait « diseuse » avant de se révéler « chanteuse », nous raconte un Gainsbourg aux deux visages. Le rythme est résolument jazz, mais le ton étrangement grave. Même les chansons les plus légères, construites de clins d’œil en calembours ("Machins Choses" ou "Exercice en forme de Z"), deviennent avec l’art de l’interprétation de la chanteuse le sourire du convalescent faisant un pied de nez au désespoir.
Car le récital est construit sur une cohérence mystérieuse, celle de la rupture amoureuse. "Les Amours perdues", "Les Goémons", "Ce mortel ennui", "Je suis venu te dire que je m’en vais", "La Saison des pluies", "Ces petits riens", "Il n’y a plus d’abonné" : autant de variations autour des conséquences narratives de la séparation. Mais Simone Tassimot aime la duplicité et apprécie les écarts de ton. Émouvante et toute en retenue, détachant les phrases sans les surjouer, elle offre aux "Goémons" une magnifique interprétation. Simone Tassimot montre à cette occasion une rare qualité, celle de chercher à mettre davantage en valeur la beauté de la chanson que ses propres talents de chanteuse. Elle ne force jamais les sentiments, elle fait, avec un impressionnant naturel, découler l’émotion de la simple tenue de ses phrases. Puis le versant dramatique s’efface au profit d’une distance rieuse. Simone Tassimot ironise sur l’amant lassé qui ne rompt pas de peur d’assumer la responsabilité d’un suicide ("Ce mortel ennui") ; elle rend hommage à la crudité-cruauté des paroles de "Je suis venu te dire que je m’en vais" qu'elle a choisi de dire et non de chanter ; elle dédramatise enfin la rupture amoureuse, dans "Il n’y a plus d’abonné", par la reprise mécanique d’une bande-son téléphonique (qu’elle joue plus qu’elle ne chante).
Son talent double de narratrice, à la fois sombre et solaire, éclate encore davantage quand elle aborde le registre tragique. Alors qu’elle se fait tour à tour femme battue dans "Les Bleus", femme esseulée dans "Babe alone in Babylone", femme perdue dans "Mallo Mallory" que Gainsbourg avait écrite pour se moquer avec tendresse de la chanson réaliste, la chanteuse ne sombre jamais dans le pathos. Elle qui a commencé avec le répertoire de Fréhel et de Damia prend ici le plaisir de la distance amusée, celle-là même qui manquait à Régine dans son interprétation de "Mallo Mallory". Chanter avec ironie les malheurs d’une fille de rue, c’est rire derrière le masque poudré de la grande tragédienne. Simone Tassimot ne veut pas se prendre au sérieux, alors elle chante (très) juste et joue (un peu) faux, comme quand elle imite les pas lourds de Frankenstein (dans "Frankenstein") ou les minauderies de la chanteuse yé-yé (dans sa reprise des "Sucettes").
N’oublions pas cependant la Simone Tassimot harangueuse, celle qui s’adresse au Public comme on apostrophe son Peuple, jusqu'à l'excès parfois (digression hasardeuse sur la coterie MySpace...). Toujours généreuse, elle lui donne, grand seigneur, ce qu’il connaît le mieux : la "Javanaise", "Les Sucettes", "Babe alone in Babylone". Entraîneuse, elle lui fait entonner en chœur "Accordéon". Pédagogique et humble, elle lui rappelle les chanteuses d’origine : Mireille Darc avec "La Cavaleuse", Juliette Gréco avec "Les Amours perdues", Isabelle Aubret avec "Il n’y a plus d’abonné", Catherine Sauvage avec "Les Nanas au paradis", Catherine Deneuve avec "Dépression au-dessus du jardin" ou Régine avec "Mallo Mallory". Ce faisant, elle met en scène l’acte de la reprise, qui, de nos jours, est souvent indignement offusqué par certains interprètes, à moins qu’ils ne cherchent à vendre avec un nom glorieux. Rien de tout cela chez la Tassimot : elle reprend, le dit, s’en amuse, elle rattrape le temps perdu pour certains (les profanes, les trop jeunes, les curieux d’un Gainsbourg abordé par certains angles inconnus), elle partage sa pitance avec ceux qui ont ces chansons dans le cœur. Mais là où Simone Tassimot atteint au sublime, c’est quand elle veut élever son Peuple par l’art souple et choisi de la diction, l’élocution littéraire qui différencie les syllabes (les ouvertures ou les clôtures des voyelles), cette première étape de la signification. Reprendre une chanson pour elle, ce n’est pas tout de suite réinterpréter. C’est d’abord faire entendre les mots, prononcer les phrases comme si elles étaient restées intactes, figées dans la pureté de la virginité (la reprise des "Sucettes" tire par exemple sa réussite de la prononciation lente et détachée du mot « gorge », comme si avant elle, le « r » central avait toujours été escamoté). Alors, quand elle clôt son spectacle sur une seconde version des "P’tits Papiers", ce n’est plus du tout la même chose : entre-temps il y a eu l’épaisseur temporelle d’une histoire équivoque qui ressemble à la vie, la présence d’une reine à la couronne d’épines, d’une princesse de la chanson réaliste, à la beauté omniprésente des femmes qui touchent. Comme elle le dit si bien : « c’est comme un début, sauf que c’est la fin ». C’est aussi une fin qui donne envie de reprendre au début.

   
 

   
 

Florence Chapiro et Aurélien Hupé, juillet 2008

   
       
 

Affiche du concert : Danny Bliss